CHATIMENT DE CE SCHISME
Le grand schisme d'Orient serait assurément trèsmal compris, si Ton prétendait lui trouver un caractère véritablement tbéologi que. Nous allons voir que ce caractère est bien plus réellement politico-historique, c'est-à-dire que l'orgueil national, fondé sur les malheurs qu'avait éprouves la cité de Romulus et sur l'éclat dont brillait encore la ville de Constantin: la noble misère de l'une, les immenses richesses de l'autre; le pouvoir souverain sur l'antique Rome, peu à peu dévolu à l'indéfectible successeur du prince des Apôtres, et par suite d'un événement si difficile à prévoir, sa séparation politique et définitive de ce qui restait encore du grand corps de l'empire romain; la haute estime que faisaient les Grecs des restes de leur civilisation romaine, comparée à la rudesse conquérante des Occidentaux; toutes ces causes réunies, mais surtout l'ambition des empereurs du Bas-Empire et des patriarches de Constantinople, leurs créatures, s'étaient étroitement unies pour le produire.
idO DE LA SITUATION BELMIEVSE
Personne n'ignore qu'au commencement du quatrième siècle de l'ère chrétienne, le grande le vertueux Constantin, qui avait placé la religion du Christ, avec lui, sur le trône purifié des premiers Césars, affligé du spectacle de la vieille idolâtrie, qui continuait à domine^ dans le sénat et parmi le peuple romain, résolut de donner à l'empire une seconde capitale dont il se ferait une résidence d'autant plus chérie, qu'il n'y souffrirait ni temple ni culte des idoles '. Byzance, cbétîve bourgade de laThrace*, mais jouissant d'une situation merveilleusement belle, sur les rives du Bosphore et de la mer Noire, s'offrit à sa vue, et son choix fut fixé. Constantinople naquit ; et placée à la porte de ces riches contrées de l'Asie, que la rapacité des proconsuls n'avait pu épuiser ; devenue entrepôt alors unique du commerce entre l'Orient et l'Occident, la nouvelle capitale de l'empire ne tarda pas, par ses richesses et par l'éclat de la cour impériale, à éclipser l'ancienne.
A la mort de Constantin, l'empire, d'abord divisé en trois grandes parties, fut réduit en deux, et ses deux capitales eurent chacune leur empereur. Cependant l'empire conservait toujours encore une sorte d'unité, qui ne fit place à une division absolue et définitive qu'à la mort du grand Théodose. Ce prince commit
* L'ennemi du genre humain sut bien substituer le venin des hérésies çt du 9chisme aux séductions et à la barbarie de l'idolâtrie bannies de la nouvelle capitale.
^ Byzance avait été anciennement une ville ^sez inipoitante ; mais, au temps de Constantin, elle était fort déchue, quoiqu'elle eût encore un siège épiscopal dépendant du métropohte d'Hëraclée.
la feute irréparable dans Tordre politi(}ue et temporel, mais que la Providence sait faire tourner au •bien de son Ëg|lise/de le partager pour la seconde fois '€Htre ses deux fik.
Depuis ce moment^ Il y eiit en réalité deux empires appelés d^Orient et d'Occident, et deux dynasties âmpérioles; et si les choses a vaieift pris leur cours naturelle la rivalité des deux Tractions du grarïd empire eussent amené eiiftre elles des collisions d'autant plus terribles, que l'une et l'autre avaient, pour l*àttaqueconvme pour la dé^fèsise, des légions animées du même courage, formées à la même tactique et fi ères d'une même gloire.
Mais autres sont les prérisionfe humaines, autres les dîspositiotts de la Providence divine. AU liwe des immuables décrets de celle-ci il était écrit : que ce foudroyant Capitole, tyran de l'univers et bourreau de l'Église, croulerait sous la massue des en&nts du Nord, et que Rome, capitale de l'idolâtre univers, et de toutes ses superstitions; Rotnc métropole, depuis {^usieurs siècles, des doctrines matérialistes et plus ou moins athées qu'avaient successivement enfantées les mille écoles de la prétendue philosophie grecque; Rome veuve de ses Césars, veuve de ses consuls, veuve de son sénat, n'ayant plus ni maître, ni protecteur, ni gouvernement stable et asisuré, viendrait é'inctî ner d'elle-même sous le sceptre pastoral du vicaire de Jésus-Christ, et deviendrait le patrimoine du pêcheur de Galilée. Par la volonté divine, le sublime chef du collège apostolique y avait établi sa chaire infaillible H impérissable ; de ses propres mains il y avait planté
l'arbre évangélique, il l'avait arrosé et fertilisé de son sang glorieux.
Avec le cinquième siècle avait commencé l'empire d'Honorius en Occident, et l'établissement de son trône impérial à Rome. Moins de dix années après, les Goths, Alaric à leur tête, ravagèrent l'Italie, et saccagèrent l'antique capitale de l'empire. Pendant ce même temps, l'empire d'Occident perdait à peu près toutes ses provinces en Europe et même en Afrique. Pressé de toutes parts, réduit aux dernières extrémités^ il s'éteint enfin, sous le règne du faible Romulus, second du nom, et surnommé Augustule; cette partie de l'héritage de Théodose n'ayant compté qu'environ soixante-quinze ans d'existence. Odoacre, roi des Hernies, lui avait porté les derniers coups, mais il en fut bientôt puni par Théodoric, roi des Ostrogotbs, qui lui arracha sa conquête. Toutefois le vainqueur n'osa prendre la couronne des Césars, ni s'établir dans leur capitale^; phénomème unique dans Thistoire, et incompréhensible, dès que l'on perd de vue les décrets de la Providence qui voulait que la chaire de Pierre demeurât désormais libre et indépendante du pouvoir temporel.
Tandis que cette grande branche de l'empire tombait ainsi sous la cognée des innombrables enfants du Nord, tour à tour appelés, comme par une voix divine, pour cette œuvre de vengeance du sang de ses martyrs et de miséricorde sur son Eglise, quels étaient les destins de l'autre empire, demeuré indi^rent à la chute
* Il établit sa résidence à Ravenne, où Ton voit enoore son tombeau.
DE l'empieb de bcssie. 2S3
de son aine ? Il consumait toutes ses forces dans des querelles théologiques, continuellement suscitées par des évêques e< par des moines, et dans lesquelles les empereurs prenaient parti, tantôt pour la vérité et tantôt pour Terreur ^ Ainsi l'on voit, même avant le règne du grand Théodose, l'on voit Constance, fils du premier Constantin, et après lui le sanguinaire Valens, soutenir de tous leurs efforts le blasphème arien, et ce dernier, en punition de ses cruautés envers les catholiques, tomber aux mains des Goths et périr dans les flamnnes.
Avant et après Arius et Macédonius, son confrère en impiété, l'Eglise d'Orient, toujours si orthodoxe, au dire du synode de Russie , toujours si fidèle à la foi apostolique, produisait les Montan, les Appollinaire,lesTheodote de Byzanceetson hon^onyme, les Novatius, les Nestorius, les Eutychès, et bien d'autres encore qui, au moyen de subtilités impies, portent le trouble dans l'Eglise. Mais aucune de ces erreurs ne peut triompher de la vérité catholique, toujours enseignée, toujours définie, toujours défendue par le pontife romain, siégeant sur la chaire apostolique. Des conciles généraux, convoqués quelquefois à la demande des empereurs , mais toujours du consentement des papes, et présidés par leurs légats, foudroient les hérésies; déjà condamnées far le chef visible
^ L'on sait comment le grand Constantin lui-même, égaré par les insinuations de sa sœur, souilla la fin de sa glorieuse carrière en exilant Athanase, le plus ferme appui de la doctrine catholique, et cela malgré ses précédentes ordonnances contre les ariens. Ce funeste exemple fut suivi par la plupart de ses successeurs.
'9S4 DE tk êWOéTlO» BBUGHIUSE
de l'Égiise; car, oomme nous Tavonfi fait remaoquer ailleurs, la convocation des conciles ^ eut été sujette à trop .de lenteurs et même d'incertitude pour qu'elle iCÛt pu arrêter le déibordemeut des hérésies, dès leur ongi»e, c'est-à-dire au moment où elles déploient leur jpkus dangereuse vitalité.
Tandis que la cité de Constantin et tout i'Orient avec elle, souffrait des troubles civils, si sou vent renaissant .des troubles religieux, Rome, siège du tribunal iniléfectible, s'ei» défendait puissamment, et son église «demeurait intacte aux venins des hérésies. La ville notéme respirait de ses désastres pass^, sous le patronage de ses pontifes, bien que tous n'eussent pas été aussi heureux que Léon le Grand, qui, plus fort que de nombreuses armées, en avait détourné le terrible Mtila se qualifiant lui-même de fléau deDieu.Fautr Uâ'étonner que^ dans cette période si désastreuse pour l'ancien monde, les Romains seisoient eux-mêmes façonnés au gouvernement pontifical^ jusqu'au mio* ment où Cbariemagne, décoré des insignes de l'empire d'Occident, reconnut ^ Rome et son territoire,
^ L'histoirie de l'Eglise nous montre l'usage que le pouvoir impérial savait faire des conciles lorsqu'il prenait plaisir à en convoquer de sa seule autorité. Nous ne rappellerons ici que celui qui fut justement appelé le brigandc^e etÉphèscj et que présidait, par la volonté impériale, l'hérétique Bioscore.
^ L'on a beaucoup controversé la donation de Charlemagne ; il eât été plus historique de parler de la reconnaissance que fit le grand monarque des Francs du fait de l'autorité pontificale sur Rome, fait préexistant à cette reconnaissance. Il est vrai que sa puissante munificence enrichit l^lise de quelques domaines ; mais U ville elie-m^e était d^à gouvernée souverainement par les papes.
M L'iMPimiK DS RUSSIE. §35
comme patrimoine de saint Pierre et de l'Eglise romaine.
Un prodige non moins incompréhensible que les précédents s'était accompli : ces formidables hordes, sorties du nord et de Test de l'ancien continent, et apportant avec elles les cultes homicides de ces terribles envahisseurs (religion de sang profondément enracinée dans le caractère de ces peuples belliqueux); ces bordes entrées en contact avec le chriiUanisme romain^ furent bientôt pénétrées du ferment divin que leRédemp« teur lui avait confié. Alains, Huns, Francs, Bourguignons, Lombards et Goths sous leurs deux grandes divisions, tous ces peuples se donnaient à la foi en Jésus-Christ, et se soumettaient successivement à son vicaire sur la terre, dont les envoyés leur avaient apporté le flambeau de la foj; et cette inconcevable transformation eût été plus prompte encore, sans le venin de l'arianisme dont l'Orient était parvenu à in-r fecter l'Europe.
La voyez«vous, cette puissance spirituelle, ce bienfaisant astre des intelligences et des cœurs, grandir^ s'étendre en se fortifiant, au point que, pendant que les Orientaux s'entre-déchiraient pour des doctrines, l'Europe ne présentait qu'une vaste famille de frères, qui, bien que souvent aux prises pour des intérêts temporels, ignoraient au moins la grande calamité des discordes religieuses ; parce que, assis aux pieds du pontife romain, ils écoutaient sa parole et s'unissaient même pour sa défense ' . L'Orient partageait quelquefois cette paix, cette concorçlç spiritpelle, quoique sa
' f^&y, note additionnelle 26.
capitale cessât rarement d'être tourmentée de révolutions dynastiques , arrivées par suite du meurtre de SCS maîtres . C'est qu'il reconnaissait encore la suprématie du siège de Rome, et qu'uni de doctrine et de communion avec lui, il produisait alors ces grands docteurs, ces brillantes lumières de l'Eglise qui s'étaient, leurs écrits le prouvent, allumées au foyer de la foi romaine.
Mais déjà les empereurs d'Orient, maîtres d'une vaste et superbe capitale, qui ne cessait de s'enrichir de tous les trésors de l'Asie ; ces princes, qui seuls conservaient le titre superbe et encore si vénéré d'empereurs romains, voyaient avec un secret déplaisir l'antique capitale de l'empire, sur laquelle, malgré qu'ils n'eussent rien fait pour la sauver de la conquête réitérée des barbares' (ils prétendaient néanmoins conserver des droits), soustraite à leur puissance, et, ce qui leur était plus désagréable encore, tombée en partage au chef de l'Eglise; car depuis longtemps ils avaient commencé à étendre vers l'encensoir une main sacrilège, et à vouloir que le suprême pasteur n'existât que sous leur dépendance. Peu à peu l'obscur évéque de Byzance était devenu, en vertu de concessions dont le temps a dévoilé l'imprudence, patriarche de la cité impériale ; puis, de sa propre autorité^ ^ patriarche de VO-
^ JustinieD, aidé des talents militaires de Béiisaire, avait fait effort pour reconquérir l'ancienne capitale de l'empire ; mais cette reprise de possession fut de bien courte durée, et les efforts d'auti*es empereurs eurent encore moins de succès.
^ Les trois autres grands patiîarches d'Orientportaient, comme tous les prélats de l'Eglise, le titre des villes de leur résidence ; et jamais il n'avait été en usage de leur assigner le titre d'une ré-
rient, étendant, à ce titre, et à l'aide de la puissance impénale, sajuridiction sur des prélats qui, par leur titre, étaient ses égaux, et ses supérieurs par l'antiquité de leurs sièges, tous fondés par les apôtres eux-mêmes '. Aux yeux des empereurs, le titre d'évêque de la ville impériale devait prévaloir sur toute autre dignité, comme si l'institution divine de la primauté apostolique était amovible, au gré des révolutions politiques et guerrières qui font naître et déchoir les Etats ! En assurant à leur patriarche la suprématie spirituelle sur toute l'Eglise, ils espéraient remplacer par ce lien nouveau l'antique domination des Césars sur les peuples de rOccident. Cette suprématie usurpée, s'ils parvenaient à la feire reconnaître, leur devenait d'autant plus utile, que le chef nouveau qu'ils auraient voulu pouvoir ainsi donner à TEglise était sous leur main ; qu'ils s'en arrogeaient l'élection, et, le cas échéant, le droit de le déposer de son siège. Mais c'était là précisément ce que la Providence divine n'avait pas voulu permettre; son infinie prescience, qui avait marqué l'époque précise de la naissance des divers Etats sortis des débris de l'empire romain , prévoyait que ceux-ci n'auraient que bien difficilement consenti à se soumettre aux décidions du souverain pontife, qu'ils auraient vu dépendant d'un monarque étranger, infatué de la prétention de l'antique Rome à la domination universelle, et auquel rien ne devait devenir plus fedle que d'entraver ou de diriger, selon ses intérêts politiques, l'exercice de la juridiction suprême, en
gion. Le titre de patriarche d'Orient fut la première usurpation des évêques de Constantinople.
^ f^oy. note additionnelle 27.
S38 DE tA iSItOATmK MtmiMSE
matière de foi ou de morale évângélique * . Or> dans de si périlleuse conditions, c'eut été feit de l'unité de l'Eglise ! Afin de soustraire à l'autorité d'un pontife, dépendant, même quant à son élection et à la conservation de son sié^, des volontés et de l'ab solue puissance des Césars byzantins, nul doute que les souverains des jeunes monarchies de l'Occident n'eussent pris successivement, et à Timitation les uns des autres, le parti de constituer le christianisme en Églises natio^ fiâtes j en réalisant chez eux le funeste système de la frééminence impériale ou royale ^ que recommande le synode russe, et auquel il doit sa dure servitude. Rc* conquérir la suprématie politique sur les peuples de l'Occident, au moyen de la suprématie spirituelle d'un patriarche, leur esclave, était donc l'unique ressource •de ces misérables Augustes de l'Orient, auxquels manquaient à îa fois l'énergie du cœur et la puissance «des armes ; attendu que le. premiier chef de leurs armées mercenaires, qui atteignait aux palmes de la victoire, s'en servait pour renverser son maître du trône que souvent lui-même avait usarpé. Rendons grâces à la Providence divine qui, au moyen de l'indépendance qpu'elle avait ménagée à la chaire romaine, avait pourvu à ce que cette basse combinaison politique, dont la réalish'tion eut été un dissolvant tout-puissant sur Tunité de l'Eglise, ne pût jamais s'accomplir !
Tels sont, pour quiconque a étudié, non pas setrlement les faits, mais l'esprit de l'histoire, tels sdnt leis véritables éléments du schisme d'Orient. Ambition d'une domination plus étendue sur le reste du monde, de la part dès empereurs 3 ambition du pouvoir su*
' P^oy, note additionnelle 28.
ptème dans l'Église, de la part des* patriarches ; ambitions exaltées peut-être encore par la dupidité ; car, eo érigeant Gonstantinople en centre du christiaiii^ime universel, comme il l'était déjà du christianisme d'Orient, tontes les affieiires religieuses , affluant à la ville impériale, relevaient à la dignité de métropole du monde entretien , et les Grecs étaient plus que personne propres à tirer parti, pour leurs intérêts, d'une pareille situation.
Maïs en qud temps de si orgueilleuses, de si cupides pensées remplissaient-elles des cœurs dépravés? DepoRs deiÉx siècles déjà un nuage chargé des foudres qm devaient un jour briser le trône des empereurs et le siège des patriarches, s'avançait, à travers l'Asie,, pour accomplir, au jour- des vengeances divines, leî terrible jugement. Sortie de TArabie, et absorbant* soos son passage le christianisme d'Orient; la trombe musulmane allait atteindre les dernières provinces de l'Asie qui reconnaissaient encore le sceptre des Césars ; elle allait même franchir le Bosphore et {Ganter le croissant ^ dans leurs provinces européennes ; car il n'en' était pas du christianisme abâtardi de l'Orient comme du christianisme vivifiant qui coulait de lar source apostolique romaine. Celui-ci s'était, en peu de te&ips, assimilé les vainqueurs de l'empire ; l'autre fléchit sans résistance sous le code superstitieux des cahfi», et les populations chrétiennes de l'Asie, désertant la «foi du Christ, adoptaient, en grand nombre, celle du prophète, et alimentaient les armées de ses vicaires ^ Cette observation toute historique suffirait pour
L'hârésie arienne ne les y avait que trop préparés. L'Europe catholique a bien su repousser et le code religieux et les armes des musulmans*
démontrer rimmense supériorité d'une Eglise gouvernée, suivant l'institution divine, par les successeurs du vicaire de Jésus-Christ, sur une Église déjà flétrie de mille hérésies, et soumise au gouvernement d'un pasteur assujetti lui-même aux volontés d'un despote, et aspirant néanmoins à une indépendance spirituelle qu'il ne pouvait tenter d'acquérir qu'en déchirant l'Egbse. Nous ne craindrons donc pas de prononcer sur les deux Eglises un jugement qui ressort de ces enseignements de l'histoire. Les robustes fils du Mord, vainqueurs de l'empire d'Occident, et bientôt prosternés devant la croix, assurent et proclament les grandeurs de l'Eglise romaine; les Arabes, les Sarrasins, les Turcs, se répandant sur les provinces d'Asie et d'Europe, que gouvernent des Césars dégénérés et des patriarches rebelles ; et absorbant, dans leur marche, le pseudo-christianisme de l'Orient, proclament, de leur côte, l'ignominie de l'Eglise de Byzance.
Dans la première moitié du neuvième siècle, l'orage, depuis longtemps comprimé dans les cœurs, se fit jour par un premier éclat. Un saint pontife, du nom d'Ignace, occupait le siège patriarcal de Constantinople, et sa libre parole s'élevait avec force contre les déportements de son peuple. Semblable à celle du Précurseur, elle disait à Bardas, oncle de l'empereur Michel, troisième du nom : Non licet, il ne vous est pas permis de posséder la femme de votre fils ; et comme la menace des foudres spirituelles n'avait pu mettre un terme au scandale que donnait une si criminelle liaison, le patriarche en vint enfin à séparer de la communion de l'Eglise le couple incestueux et adultère.
Dt l'empire de RUSSIE. 24l
L'impudique César usa du crédit que lui donnaient sur Tesprit du jeune empereur la supériorité de Tâge et les liens du sang, pour lui foire partager la violence de son ressentiment ; mais les menaces et les sourdes persécutions trouvèrent Ignace également intrépide dans l'accomplissement de son devoir pastoral. Alors Bardas employa tous les moyens dont il pouvait disposer pour le renverser de son siège.
L.e jeune Michel , excité par les conseils et par l'exemple des désordres de son oncle, était également entré dans les voies de libertinage, malgré les avertissements et les prières de sa noble et digne mère.
Les remontrances que la vertueuse Théodora ne cessait d'adresser à son fils, et les larmes de ses jeunes sœurs, loin de le ramener à la vertu, exaspérèrent Michel à ce point, qu'il résolut de dégrader de leur haut rang l'impératrice et ses filles, et de les forcer à embrasser l'état monastique \ Mais un si indigne abus de la force vint se briser contre l'invincible fermeté du patriarche, qu'aucune violence ne put forcer à donner le voile aux malheureuses princesses ®.
L'obstacle insurmontable que ce généreux refus vint opposer aux impures et despotiques passions de Midiel le porta aux derniers excès. D'abord il s'était contenté
* Cette dégradation, employée comme moyen de divorce, a passé de l'Eglise de Byzance à celle de Russie. L'histoire nous montre Pierre P'I'employant contre sa première et légitime épouse Eudoxie LapouUiin, assez longtemps avant qu'il eût résolu d'élever au trône l'aventurière connue sous le nom de Catherine I^.
^ Le synode de Russie eût été moins difficile. Et de quel droit, en effet, pourrait-il, avec sa doctrine de la prééminence impériale,
refuser sa coopératioQ aux volontés de son chef ?
242 DE LA SITUATION EEL16IBIJ8B
d'exiler le patriarche; mais comme cet acte de vengeance ne levait pas la difficulté^ il résolut de le faire déposer y et de le remplacer par quelquç courtisan am-r bilieux et servile : c'était désigner Pbotius, dont le caractère se composait de ces deux vices constamment allies. Lui-même s'était offert à Michel, avec Ift pro-r messe de se conformer en toutes choses à ses despoti«ques volontés, et, ravi de trouver en lui un si flexihle instrument, l'empereur le fit monter sur la chaire patriarcale avec une hâte si grande, qu'au rapport des historiens^ il reçut en six jours depuis la tonsure mo^ nacale jusqu'à la consécration épiscopale.
Mais il s'agissait de régulariser une intrusion aussi scandaleuse au fond que dans sa forme. Un concile, composé de plus de trois cents évêques, fut convoqué sous les auspices impériales j et cette assemblée» corrompue dans ses membres^ dont les uns étaient gagnés par les faveurs et les promesses de la cour, et hs, autres effrayés de la perspective d'une disgrâce inévitable, prononça la déposition d'Ignace, et, après lui avoir arraché tous les insignes de sa haute dignité, le livra à la brutalité des officiers impériaux, qui l'ensanglantèrent de coups et le forcèrent d'apposer au bas d'un acte, par lequel lui-même se déclarait indigne du patriarcat, en guise de sa signature, qui ne put jamais lui être arrachée, une croix tracée de son propre gang. L'on avait même déjà pris la résolution de lui crever les yeux et de lui couper les deux mains, et ce ne fut que par une sorte de miracle que le saint prélat échappa II un traitement si cruel K
Le premier soin de Photlus, après avoir pris posses-
1 L'on voit, par cet exemple^ o« ipie peut étra un ooBcUe ooii*
m i.'BlfHBB DK BU6SIB. 943
sion dç son éminente dignité, fut de rechercher l'ap^ probation de son élévation irrégulière et la commumoii du saint-siége; car, jusque-là, aucun patriarche de Constaptinople n'avait manqué de rendre cet hommage à la chaire apostolique de Rome, À cet effet, il adressa au pape les lettres les plus soumises^ assurant le souverain pontife que c'était par suite de la retraite volontaire d'Ignace, et contre ses propres désirs, qu'il était monté sur le siège patriarcal.
Cependant les plaintes qu'Ignace était parvenu à adresser au pape Nicolas l^^, et la hâte plus qu'inso** lite avec laquelle cette mutation s'était opérée, contrai** rementaux canons et à la pratique constante de l'Eglise, qui ne permettent pas de conférer plusieurs ordres sacrés en si peu de jours, avaient éveillé toute la sollicitude du pontife romain ; elles lui prescrivaient une grande circonspection. U résolut d'envoyer à Constan-i* tinople des commissaires^ avec titre de légats, revêtus de pouvoirs très-étendus, mais avec Tobligation de rendre compte au saint-siége du véritable état des
voqué par la seule autorité impériale, et qui, privé de l'assistance divine, parce qu'il n'est ni présidé ni dirigé par le successeur de Pierre, tombe sous la servitude du pouvoir temporel. Ce que nous disons d'un pareil concile s'applique de même à un synode dirigeant. Ce même exemple nous fait voir aussi ce que, sous l'influence de la prééminence impériale^ était devenue celte Eglise d'Orient qui put fournira l'infâme Michel une assemblée si nombreuse d'évêques capables d'exercer de si atroces sévices sur le vertueux Ignace. Faut-il admirer ou plaindre l'aveuglement du synode de Russie, lorsqu'il se déclare champion de cette préémi-* nenctf, en face des conséquences qu'elle a nécessairement produites 0t ipi'elle produirait encore en pareilles circoostani^es ?
244 DB LA SITUATION REtIGIBUSB
choses. L'empereur, qui tenait à consolider son œuvre autant que Pbotius à se maintenir dans sa dignité, accueillit avec la plus grande pompe les légats, et tous deux les comblèrent d'honneurs et de présents. Soit erreur, soit corruption, ceux-ci outrepassèrent leurs pouvoirs en admettant Photius à la communion de rÉgtise romaine, en même temps qu'ils rendirent au pape un compte en tout favorable à l'intrus. Cependant d'autres informations étaient parvenues à Aome. Malgré l'étroite réclusion que subissait Ignace, il avait réussi à y faire porter ses protestations et ses doléances, qui eurent pour effet le rappel immédiat et la censure des premiers, suivis de l'envoi de légats nouveaux, doués d'une plus grande fermeté de caractère. Ceux-ci ayant vu Ignace, et ayant pris avec le plus grand soin des informations contradictoires, se prononcèrent contre Photius, et envoyèrent à Rome un rapport en tout conforme à la vérité. Sur ce rapport, appuyé de documents irréfragables, le pape cassa les décisions du con^ cile, et fulmina contre Photius un décret de déposition et d'excommunication, pour crime d'intrusion et de profanation des ordres sacrés.
Photius ne se laissa pas d'abord abattre ; il répondit aux foudres romaines par des foudres grecques, et déclara le pape hérétique et déchu de sa dignité suprême. Nous verrons plus loin les articles sur lesquels il fondait un acte de rébellion si audacieux, et jusque-là jnoui dans l'Eglise.
Toutefois il ne recueillit pas le fruit qu'il s'était ^promis d'une entreprise si téméraire. La mort de l'em- ^j>ereur ' Tayant privé du seul appui qui le préservât
* Ce malheureux prince fut assassiné, itre^ dans son lit, par
DE l'bbipieb de bussie. 245
de sa chute, la sentence pontificale reçut son exécution. Il fut, à son tour, déposé et reclus; Ignace reprit possession de son siège, et la paix parut rendue à l'Eglise.
Après la mort d'Ignace^ Photius remonta, pour peu de temps, sur la chaire de Sainte-Sophie; car il en fut dépossédé pour la seconde fois, et il termina ses jours dans un monastère, gémissant, disent quelques historiens, de ses méfaits, et rétractant sincèrement les accusations qu'il avait formulées contre l'Eglise romaine. Quoi qu'il en ait été de ses regrets et de sa pénitence, il est certain que sa mémoire est restée détestée, même dans les annales de TEglise d'Orient, qui, ainsi que l'Église romaine, plaça le patriarche Ignace au nombre des saints.
?^ous passerons rapidement sur les deux siècles suivants, pendant lesquels le ferment déposé par Photius dans l'Église grecque, et plus ou moins soigneusement réchauffé par les empereurs, continua à aigrir et à pénétrer les organes de cette malheureuse Eglise. U s'ensuivit de fréquents démêlés avec le saint-siége ; mais une trop longue habitude d'unité s'opposait encore à une séparation violente et définitive. C'est à cette époque mitoyenne qu'appartient la conversion de saint Wladimir et de son peuple au christianisme, qu'il alla puiser à G>nstantinople. Les historiens russes racontent dans leurs chroniques presquecontemporaines, que le grand prince, déterminé à embrasser la foi du
Bazile qu'il avait associé à l'empire. De pareils châtiments atteignent tôt ou tard les princes dont la tyrannie s'étend et pèse sur le légitime sacerdoce de Jésus-Christ. Les saints souffrent et pardonnent ; mais Dieu se montre juge et vengeur.
S46 DB LA SITUATION tBLIQISUSB
Christ^ mais incertain encore du choix de l'Église à laquelle il s'attacherait, prit le parti d'envoyer des ambassadeurs en divers lieux, mais principalement dans la cité pontificale et dans la cité impériale^ pour y observer les rits et les cérémonies du culte des chrétiens, et que ces envoyée, frappés de la magnificence des Églises grecques et de la majesté de ses rits, déterminèrent le choix de leur maître pour Constantinople. Le Eait pourrait être vrai^ car, à cette époque, la ville des Césars et ses temples resplendissaient de toutes les richesses de TOrient, si longtemps asservi et spolié par les héritiers de la cupidité romaine. Il suffit de lire les rapports des historiens sur la prise de Constantinople par les Latins, pour se faire une idée de ces ri^ chesses^ dont la nomenclature pourrait, de nos jours, paraître fabuleuse. L'on y voit que la table de l'autel de Sainte-Sophie était coulée en or massif> et que ne la jugeant pas encore assez précieuse, on y avait mélé^ en grande quantité, des perles orientales. L'ony trouve un inventait^ de douze mille voiles de calices, tous couvejrts de pierreries d'un prix inestimable. Rome^ dans le désert que lui avaient fait les barbares, et n'ayant avec le riche Orient que des rapports spirituels, ne pouvait rivaliser avec une si incroyable ma*» gnificence. Toutefois il paratt bien plus vraisemblable que Wladimir alla chercher la foi chrétienne et le baptême, là où sa vénérable aïeule Olga, qui Tavait préparé à abjurer l'idolâtrie, les avait reçus. Les Russes, d'ailleurs, ayant toujours entretenu des rapports avec Constantinople ; ayant même plus d'une fois poussé leurs flottes jusqu'au pied de ses murailles, connaissaient fort bien le cbemin de Tiorégrad (cité des
VE h'tvpins DB RVSStt. S47
Césars); tandis qu'ils auraient été fort embarrassés de trouver la route de l'Italie et de Rome.
Quoi qu'il en soit du mérite de ces observations géographiques, quelques historiens assurent que le fier Varaigue ne voulant rien devoir à la complaisance des Césars, déclara la guerre à Basile le Macédonien, qui, plus tard^ fut son parrain; qu'il descendit le Borysthène, et que des rives de la Tauride il conduisit sa flotte à Constantinople, où, sans doute, on fut émerveillé de l'apparition d'un pareil catéchumène ; et que ce fut les armes à la main qu'il obligea l'empereur grec i l'admettre au baptême et à lui fournir des évéques et des moines pour instruire ses peuples et organiser la nouvelle Eglise qu'il allait fonder dans son pays.
Il serait bien inutile de soumettre à une critique raisonnée cet épisode guerrier, mêlé au récit de la conversion de la Russie et de son grand prince. Ce qu'il importe de constater, c'est que cette conversion, accomplie un siècle après la mort du schismatique Pho«« tins, appartient à l'époque intérimaire dont nous venons de parler. Le baptême de Wladimir, à Constantinople, eut lieu en 988, tandis que la proclamation définitive du schisme n'eut lieu qu'en ^053. Et ce qui prouve invinciblement qu'alors et quelque temps après l'Eglise de Russie, quoique soumise au patriarche de Constantinople , était en communion avec l'Eglise romaine, c'est l'insertion, dont nous avons déjà parlé, du nom de Wladimir au martyrologe romain, ainsi que de ceux des bienheureux Antoine et Théodose, qui le suivirent de Constantinople et fondèrent à K.ief , résidence de Wladimir, la célèbre abbaye Peickerskaïa Laivra^ premier monastère fondé en Russie
248 DE LA SnrUATION RBUGIEUSE
SOUS leurs auspices , et dans les cr j'ptes duquel les corps de ces saints et de plusieurs autres de la même époque reposent ^
L'esprit de révolte contre la suprême autorité dans FEglise, de plus en plus propagé par l'action du pouvoir politique et secrètement fomenté par l'ambition croissante des patriarches, auxquels Rome avait justement refusé la prédicat d"" œcuméniques^ y n'attendait qu'un prélat assez hardi pour la proclamer. Michel Keroularios, dont le caractère fougueux répondait parfaitement à l'attente de ceux qui l'ayaient promu à la dignité patriarcale, et qui d'ailleurs jugeait les esprits mûrs pour Tindépendance, marcha le &ont levé à l'accomplissement du schisme. Une déclaration
* Une preuve surabondante du véritable catholicisme de l'Eglise de Russie pendant cette ëpoque,se tire de la seconde iète de saint Nicolas qu'elle célèbre avec beaucoup de solennité. Ce jouiv là, le martyrologe romain fait mémoire de la translation des reliques du saint évêque de Myre, en expiation de leur enlèvement par des marchands ou pirates qui les vendirent, dit-on, aux habitants de Barry où elles reposent encore. L'Eglise grecque ne célèbre point cette fête ; elle en fait, au contraire^ un jour de deuil et d'affliction, d'où l'on infère naturellement, que la fête qu'en fait l'Eglise russe lui est venue d'ailleurs ; c'est-à-dire qu'elle s'est conformée à la pratique de l'Eglise romaine. Avec un peu de recherches, l'on trouverait probablement encore d'aur très vestiges de son ancienne union avec l'Eglise romaine.
^ La concession de ce titre que réclamèrent et s'arrogèrent, même assez souvent, des patriarches byzantins, n'eût été rien moins que V abdication sacrilège par les papes de leur autorité sur l'Eglise. Le titi*e, les droits et les honneurs d'un patriarche œcw mérùquey c'est-à-dire universel, était évidemment Incompatible avec les droits et l'autorité du siège apostolique.
M L*BlimB DB EirSSlB. 249
formelle d'hérésie, suivie d'un décret d'excoium&nication du pontife romain et de taule t Eglise d'Occident, fut audacieusement publiée dans Sainte- Sophie * ; mais, bien que nous ayons déjà fait ailleurs cette importante observation, nous croyons, à cause de sa haute importance, devoir la répéter ici : cet acte ne formule contre Rome aucune accusation, directe ni indirecte, d'usurpation de la puissance souveraine dans l'Eglise. Et cela en effet ne pouvait pas arriver; d'abord, parce que les écrits des Pères de l'Eglise d'Orient et les traditions des temps antiques , puis, d'une part, une possession incontestée de mille ans, et de l'autre une habitude de soumission de la même durée, protestaient trop hautement contre une accusation à ce point insensée ; et parce que, d'ailleurs, elle aurait ruiné de fond en comble l'édifice de juridiction universelle que les patriarches, d'accord avec la puissance impériale, voulaient baser, à leur propre bénéfice, sur les ruines de l'autorité des pontifes romains. Il ne pouvait donc être question de contester l'existence du pouvoir souverain dans l'Eglise; bien au contraire, il ne s'agissait, pour le chef de TEghsc grecque, que d'écarter de ce pouvoir celui qui l'exerçait, afin de s'en trouver à l'instant même, ipso facto, revêtu. Car le pape, et avec lui l'Eglise romaine, avec celle-ci toute la communauté des chrétiens d'Occident, une fois exclus de l'Église, celle-ci ne comptait plus dans
' Les légats envoyés de Rome pour essayer de ramener Michel de ses prétentions scbismatiques, n'ayant pu réussir dans leur charitable dessein, avaient les premiers déposé un acte d'excommunication fulminé contre le patriarche schismatique et contre ses adhérents, mais non contre l'Eglise d' Orient,
SM DE LA SmUMOS BBUQlBUgB
son sein que les patriarcats et les autres éparchies de rOrient, qui tous et toutes dépendaient déjà du grand patriarcat de Constantinople ; et le possesseur de cette dignité se trouvait en effet ce qu'il voulait être, patriarche oùumhiipie, c'est-à-dire chef réel, pasteur suprême, unique et universel de tout ce qui, à ton Compte y formerait désormais V Eglise catholique ^
n y avait bien une question préjudicielle du premier ordre à opposer à l'accusation qui servait de base à tout ce calcul, cUtail de savoir si l'autorité smhveraine dans l'Eglise pouvait errer ^ c'est-à-dire si les portes de l'enfer pouvaient prévaloir contre elle, en entraînant dans l'abîme des fausses doctrines Vorgane^ au moins jusqu'alors légitime, des infaillibles oracles de l'éternelle vérité ? Il serait superflu, pour décider cette question fondamentale, de recourir à la citation des textes de l'Ecriture qui établissent clairement FfmpoBsibilité absolue d'une pareille chute ; nous nous bornerons à observer que si l'autorité centrale de l'Eglise, que Rome avait exercée pendant dix siècles, avait pu errer, cette autorité devenait à jamais nulle, illusoire et inutile, puisqu'elle n^aurait jamais joui du privilège de l'institution, ni par conséquent de l'infaillibilité divines. Dans ce cas, en effet, il eût été clairement
I Si nous insistons ainsi sur ce fait historique, c'est pour fournir la preuve incontestable qu'en niant, comme le fait son manifeste, l'existence primitive d'un pouvoir souverain, d'un gouvernement central dans l'Eglise, le synode de Russie, non-^seuleûient manque à la vérité, mais qu'il s'écarte, sur ce point important, de^la doctrine de sa mère*Église, telle au moins que la procla« mtdt, au cinquième siècle, l'auteur d'une séparation que le sy* node prise comme l'un des fondements de son orthodoxie.
M l'IMPIRB 1MB BUS61B. SSl
démontré que l'Eglise de Jésus-Christ n'avait jamais eu un organe toujours vivant de TEsprit-Saint, et dès lors le patriarche de Gonstantinople eût agi bien plus* raisonnablement en se déclarant simplement premier prêtre de Saintes-Sophie, bien loin de prétendre à une autorité suprême qui, dans ses mains, eût été pour le moins tout aussi faillible^ par conséquent tout aussi caduque que dans celles du successeur de saint Pierre* Cette conséquence, malgré son irrésistible évidence, avait sans doute échappé à l'intelligence passionnée de Cérulaire, on plutôt elle dut céder à la toute-puissance impériale qui prétait son appui à la folle présomption du patriarche.
Sans doute si FOrient eût joui de la moindre liberté^ il se serait élevé, des autres sièges de cette vaste partie du monde, de puissantes voix pour s'opposer aux empiétements de Tévéque de Byzance ; car pour les patriarches d'Ântioche, de Jérusalem et d'Alexandrie, il n'y avait aucun intérêt à se soustraire à leur antique « dépendance de la chaire apostohque de Rome, pour tomber sous la servitude du patriarche byzantin, esclave lui-même de la puissance impériale ; mais, depuis quatre siècles, ces malheureuses contrées étaient foulées aux pieds du soldat turc, arabe ou sarrasin. Sous une si terrible oppression, ce qui restait de chrétiens en Asie^ prêtres ou laïques, s'estimaient heureux de conserver avec la vie l'exercice plus ou moins entravé de leur culte ; la crasse ignorance avait envahi ces misérables cités, si célèbres autrefois par leurs richesses, si brillantes jadis de l'éclat des sciences et des arts ; et ces malheureux chrétiens, dont le regard attristé s'élevait d^ loin vers la dté des Césars, où leur religion domi-
nait encore, et d'où ils espéraient peut-être voir poindre Faurore du jour de leur délivrance; ces malheureux chrétiens ne pouvaient songer à rompre le dernier fil qui les rattachait à l'empire d'Orient. Satisfiaits de conserver leurs rits, qui, dans leur îgnoi^nce, étaient pour eux la religion tout entière, ils restèrent attachés au patriarche de Constantinoplepar la force de Thabitude, qui chez la plupart des hommes tient lieu d'examen et de jugement.
Le ténébreux empire du croissant s'étendait de plus en plus sur l'Asie, et approchait de l'Europe, écrasant le christianisme et lui faisant l'injure d'occuper le sacré tombeau de Jésus-Christ, et de verser le sang des chrétiens dans les lieux mêmes que l'auteur de leur foi avait sanctifiés de sa présence; et l'empire de Constantin, de plus en plus dégradé, s'occupait à peine de l'orage qui grondait si près de lui. Alors se lève tout à coup l'Occident indigné; il délivre les lieux saints et fonde à Jérusalem un royaume chrétien. En s'y ralliant, le Bas -Empire eût infailliblement refoulé les hordes musulmanes ; il eût reconquis les riches provinces que l'islam lui avait enlevées; mais les croisades avaient été préchées, encouragées par les pontifes romains; dès lors le clergé grec, s'enorgueilhssant de plus en plus de sa criminelle indépendance, et, dans sa haine pour Rome, moins effrayé du voisinage des éternels ennemis du nom chrétien, que de l'approche de guerriers qui obéissaient à la voix du pontife romain, détermina ses faibles empereurs à les abandonner, à les trahir même et à les livrer au glaive musulman. Ce crime, qui renfermait pour l'empire grec un véritable suicide, trouva sa punition dans l'énergie des croisés
DB l'empibb db wossn. 353
français et vénitiens : aprèsnn siège assez meurtrier , ils escaladent les murs, ils forcent les portes deByzance, et ils y établissent un empereur de leur race. Quelque courte qu'ait été la domination des empereurs latins, elle produisit cependant un effet qui eût pu devenir salutaire, puisqu'elle favorisa une réconciliation passagère entre les deux Eglises ; réunion qui, si elle eût été sincère, aurait rendu inexpugnable le nouvel empire, mais qui malheureusement n'offrit qu'une trompeuse apparence.
Toutefois elle avait fait sentir à Michel Paléologue, dont le bras victorieux venait de reconquérir la capitale de l'empire grec, à quelle condition cet empire pouvait s'allier à l'Europe^ et tirer d'elle des garanties de stabilité à laquelle il ne pouvait parvenir par ses propres forces; car il ne méconnaissait pas la fiante presque irréparable qu'avaient commise ses prédécesseurs, en traitant en ennemis ces braves Latins, qui, alliés à l'empire, seraient devenus ses libérateurs et le plus ferme boulevard de la chrétienté contre les irruptions ultérieures des infidèles. Le schisme grec ne s'était pas, d'ailleurs, assez solidement établi pour que toutes les consciences en fussent également satisfaites. L'autorité patriarcale elle-même s'en trouvait fortement ébranlée, surtout depuis l'occupation de Constantinople par les Latins, et il ne fallait pas moins que le déploiement de la puissance impériale pour retenir sous son obéissance les autres sièges, dont les résidences n avaient pas encore passé sous la domination musulmane. Tant et de si graves difficultés, surtout au moment de sa réacquisition du trône impérial, inspirèrent de sages réflexions à ce prince^ qui^ plein de ces hautes
354 DE 1.A SITUàTlON REiiltlBUSE
pensées, sollicita, dès l'année 4265, la réunion d'an concile général, composé des prélats des deux Églises, afin de s'entendre sur les points de dissidence, et de fermer enfin la grande plaie de l'Eglise. Ce concile si désiré s'assembla, en 4274, à Lyon; les Grecs, après mûre discussion, reconnurent l'inanité de leurs griefs ; ils abjurèrent le schisme, en apparence au moins, avec sincérité.
Si le synode de Russie voulait bien, ou s'il pouvait envoyer un délégué à Rome, il y trouverait, aux impérissables archives de l'Eglise, les lettres autographes de vingt-six métropolites et de quatre archevêques grecs ', qui les ont écrites et signées au nom de tous les évé** ques de leur juridiction ; il y trouverait encore la let-* tre synodale adressée par Jean Veccos, patriarche de Constantinople, au paipe Jean XXI % et signée par
1 Les trois cités patriarcales de l'Orient, gémissant alors comme aujourd'hui, sous l'oppression musulmane, les chefs de leurs EgUses n'avaient pu prendre aucune part à cette manifestation.
^ Ces lettres, portées à Rome par les ambassadeurs de Michel Paléologue, n'y arrivèrent qu'après la mort de ce pape. H est à remarquer que Jean Yeccos avait assisté lui-même au concile, non pas en qualité de patriarche de Constantinople, dignité à laquelle il ne fut élevé qu'après son retoinr dans la ville impériale, mais en qualité de charlophylax de l'Eglise patriarcale dont il ét^t le représentant le plus distingué. Au concile de Lyon, les amibassadeurs de l'empereur avaient déjà produit les déclarations de vingt^cinq métropoUtes et de neuf archevêques, au nom de tous leurs suffiragants, qui embrassaient en son entier la foi de l'Eglise romaine, et reconnaissaient sa suprématie de juridiction sur toutes les Eglises. Ces prélats formaient à peu près la totalité de Fépiscopat oriental dans les provinces encore soumises à rcmpire.
M l'bmpiu de mossiB. 155
tons les éyéques du concile qu'il ayait célébré, trois ans après celui de Lyon, afin d'y promulguer et eoafirmer la réunion qui s'y était accomplie. Cette lettre reconnaît de nouveau et professe, êoua la foi du 9er^ mentj la primauté du siège apostolique, sa juridiction souveraine et universelle en matière d'appels, et la plénitude de puissance du souverain pontife, en sa qualité de successeur de saint Pierre. Les évéques si* gnataires y détestent le schisme et promettent, à l'a** venir, une sincère obéissance ^ Et cependant, malgré de ta solennelles promesses, malgré des engagements â sacrés, nous voyons cette déplorable Eglise rentrer dans les erreurs de son indépendance, et retourner à ce même schisme qu'elle avait semblé abjurer avec une si vive et si juste horreur.
Deux autres siècles allaient être écoulés, et l'empire gi%c, toujours en proie aux discordes religieuses ^ et politiques, inclinait, de jour en jour, vers sa destruc*
tien finale.
U semblait que, à mesure que les infidélités de l'Eglise orientale se répétaient, se multipliaient, une Providence vengeresse fortifiait le bras qu'elle allait charger de son dernier châtiment. Déjà la barrière qui sépare l'Asie de F Europe était franchie; Ândrino* pie, faubourg et clef de la capitale, était devenue la résidence du prince des Ottomans. De là, le Salmana^ zar musulman menaçait la moderne Samarie, prêt à pu-
' y<if, note additionnelle 29.
' Ces dissensions étaient devenues plus ardentes encore depuis Ifi retour des Grecs à leur schisme. Ces sortes de perfidies ne se <)(Muomnient jamais sans oppositions plus ou moins dangereuses, plus ou moins durables.
nir, par le fer et par le feu, une si opiniâtre persévérance dans le crime du schisme^ crime si détestable aux yeux du divin fondateur d'une Eglise de frères ! Dans une si cruelle extrémité, une seule, une dernière ressource s'offrait au fantôme d'empereur romain, dont la puissance était, à peu de chose près, circonscrite aux murs de sa capitale. C'était une nouvelle réconciliation avec cet Occident, si souvent anathématisé par le clergé grec ' ; cet Occident, si souvent et si odieusement trahi par les empereurs, dans d'héroïques expéditions, qui eussent sauvé cet empire, si, dans son aveugle haine, il n'eut pas lui- même aidé à la destruction des croisés. Une fois rentré au bercail de l'Eglise catholique, ce malheureux empire eût pu trouver de vaillants, de puissants défenseurs; il eut pu être sauvé par l'intervention armée de l'Europe entière, et le pape seul pouvait, par son intercession toote-puissanté à cette époque, déterminer une prise d'armes plus ou moins générale en faveur des Grecs. L'empereur le comprenait sans doute, car il sollicita la réunion d'un nouveau concile général des deux Eglises, où seraient encore une fois discutés et décidés les différends qui servaient de prétexte à un schisme si funeste, aux Grecs surtout, qu'il isolait de la grande famille chrétienne. Ferrare d'abord , puis Florence , furent désignées, d'un commun accord, pour la con-
I Ces réconciliations étaient aussitôt violées que conclues, parce qu'elles étaient l'œuvre politique, c'est-à-dire hypocrite, des empereurs, au lieu d'être le isésultat d'un retour sincère à la vérité et au devoir. L'hypocrisie, en pareille matière surtout, porte malheur au pouvoir poUtique, parce qu'il renferme la plus cruelle injure au Dieu de vérité.
DB L'EMPIBE de BUS8IE» 257
vocation de ce nouveau concile, qui y fiit, en efiiet, célébré, l'an 4459, sous la présidence personnelle du pape Eugène lY, et en présence de l'empereur Jean Paléologue. Tous les points de dissidence y furent successivement proposés, examinés et décidés, dans de pacifiques débats, entre les évéques des deux communions ; et il s'ensuivit une pacification universelle, une charitable réunion qui, cette fois, parut devoir être inaltérable. Le symbole de Nicée y fut successivement et par toute l'assemblée chanté dans les deux langues, avec l'addition du Filioque ^ déclarée con* forme à la foi commune des deux Eglises, et le baiser de paix de tous les membres du concile termina ses sessions. Les prélats des deux Églises signèrent unanimement (à l'exception du seul Marc d'Ephèse) les actes du concile, et parmi ces signatures figure (comme on ne l'ignore point en Russie) le nom d'Isidore, métropolite de Kief, représentant, en cette occasion, le patriarche d'Ântioche, et l'Eglise tout entière de Russie, par laquelle il avait été député à Floi^'ence.
Quel est le véritable chrétien qui pourrait, sans verser des larmes d'attendrissement et de regrets , rappeler la mémoire de cette réconciliation unanime autant que sincère, qui fit la joie de la terre et des deux ! Et le synode qui, dans son mémoire, se montre si ému des scènes de réunion, dont il donne le récit, entre lui et les cheis des uniates, ramenés, comme il le dit, aux bras de sa mère Eglise, n'a point de larmes de bonheur à donner au souvenir d'une réconcihation universelle des Eglises de deux parties du monde ! Que dis-je, elle ne le trouve pas seulement in-
^ F'oy» note additionnelle 30.
^ftg DR LA SrrUATlOlf BBL101BUSE
sensible à un événement qui remplit de joie tout l'univers ; il devient pour lui l'objet d'une indigue calomnie, qui, comme nous le ferons voir, couvre d'opprobre sa chère Église d'Orient; car la honte est bien plus grande pour ceux qui se laissent entraîner par la crainte ou par l'intérêt à l'apostasie de leur foi, que pour ceux qui emploient à un pareil but des moyens de corruption. Dans le récit de la passion du Sauvettr,Gaiphe apparaît bien moins infâme que Judas I La parfaite unanimité des évéques des deux com*» munions (car une exception unique ne saurait altérer ce caractère) semblait une garantie indubitable du rétablissement de la paix et de la concorde entre les Églises, et cette garantie s'affermissait encore par la considération des circonstances qui l'avaient amenée^ et des grands intérêts qui s'y rattachaient \ Qui eût pu criore qu'une œuvre si salutaire tomberait devant le dissentiment d'un seul membre du concile! O pro«fondeur des jugements divins 1 Le scrutateur des cœurs y avait découvert peut-être des motifs bien plus politiques que religieux de la pacification sollicitée par les Grecs, auxquels l'Eglise venait d'ouvrir ses
* Si le commandeur des croyants, déjà établi à Andrinople, eut eu'uu coup d'œil plu3 juste, ou plutôt si cette réunion eût été plus effective et plus durable, il eût tremblé à la nouvelle de cette réconciliation générale des chrétiens ; et peut-être eût-il jugé plus urgent de prendre des mesures défensives et conservatrices des conquêtes de sa belliqueuse nation, que de s'occuper du soin de les compléter au moyen du siège et de la réduction de la capi*taie de l'empire grec. Constantinople eût pu respii^r, et ce répit, prenûer fruit de son alliance avec l'Occident, eût laissé au saintsiège le temps nécessaire pour former une ligue offensive contre les ennemis du nom chrétien.
DB L'BMPIBB DB HUSSIE. 259
bras maternels, et dans sa juste sévérité, il permit une dernière infidélité qui devait leur fermer, pour longtemps au moins, l'oreille de sa miséricorde.
A peine l'archevêque d'Ëphèse était-il de retour à Constantinople, qu'il dénonça hautement au clergé et à la population de la ville impériale ce qu'il appelait la prévarication de ses confrères. Émue par ces clameurs, la plèbe byzantine se souleva en fureur contre la réunion de Florence ; l'empereur, intimidé par ses démonstrations violentes^ auxquelles prenait part une partie du clergé grec, tandis que l'autre n'osait s'y opposer, craignit de soutenir ce qu'il avait entrepris et accompli pour le salut de l'État, et le schisme se trouva rétabli, faute de promulgation des actes du concile.
L'archevêque d'Ephèse accusait hautement tous ses confrères, et l'empereur lui-même, d'avoir sacrifié la foi de la véritable Eglise aux craintes que leur inspi** rait leur position isolée en Italie ; il parlait même de menées corruptrices et de menaces mises en œuvre par la partie latine du concile , et le synode de Russie, fidèle à cette tradition mensongère, ne manque pas, de son cdté, de parler des violefwes infructueuses du concile de Florence. Il ne s'arrête pas devant la crainte de souiller ainsi la mémoire de la totalité (moins un) du corps épiscopal de sa chère et toujours orthodoxe Église d'Orient ; en lui imputant l'inexcusable faiblesse d'avoir laissé violenter sa foi et sa conscience, et d'avoir cédé à des violences, dont ni le mémoire du synode, ni aucun auteur contemporain n'énonce la nature. Il oublie que le concile se célébrait en présence de l'empereur grec, et dans une ville qui, n'étant pas soumise
au saint-siége, ne pouvait, en aucune façon, servir de théâtre à des violences physiques ni morales. Il semblerait, d'ailleurs, que la Providence même ait pris soin de donner d'avance le démenti le plus formel à cette honteuse calomnie, en permettant la résistance obstipée de Marc d^Ephèse aux prières de tous ses confirères et de l'empereur lui-même. Malgré son refus invincible de signer les actes du concile, refus que son souverain eût pu punir^ il retourna à Constantinople en pleine liberté, ainsi que tous les autres prélats, bien que son caractère indomptable laissât prévoir les excès auxquels il allait se porter.
Tous ces faits appartiennent à l'histoire et à la notoriété publique. Us sont si irréfragablement constatés par des actes originaux que chacun peut consulter^ par le témoignage unanime de tous les auteurs du temps, et des prélats grecs eux-mêmes, qu'il est inconcevable que le synode russe ait pu altérer la vérité, sur ces faits, au point de couvrir d'une honte ineffaçable tous les représentants de l'Eglise d'Orient, son propre métropolite y compris*. L'histoire de la passion du Sauveur nous montre^ sur tout le collège apostolique, un seul disciple assez faible pour trahir sa foi au fils de Dieu, par la crainte assez plausible de
* Le métropolite Isidoi*e, de retour dans sa patrie, ne cessa d'y soutenir la régularité parfaite des opérations du concile et la pleine liberté de ses membres. Mais, comme il était arrivé à Constantinople, la voix de la vérité fut étouffée en Russie, et le fidèle prélat fut heureux de pouvoir échapper aux fureurs inséparables de la recrudescence du. schisme, en abandonnant son siège et se réfugiant à Rome. La pourpre des cardinaux y devint la récompense de sa fidélité à ses devoirs.
BE l'empire de RUSSIE. 261
partager son supplice. L'histoire du concile de Florence, dénaturée par les plumes grecques, nous montrerait au contraire, sur un si grand nombre de prélats, tin seul membre de l'épiscopat oriental fidèle à sa foi , et tous les autres, trop lâches même pour se laisser encourager par son exemple, l'abjurant solennellement, à la face de l'univers, pour des craintes fantastiques dont la nature n'a jamais été et ne sera jamais éclaircie. De pareilles assertions sont si éminemment absurdes et ignominieuses tout à la fois, qu'il suffit de les énoncer pour être, à l'instant même, réduites à leur juste valeur.
La miséricorde de Dieu n'a point de bornes; sa longanimité en a dans l'intérêt de sa justice. Il doit en être d'ailleurs pour les hommes réunis en vastes familles, appelées Etats, comme pour les simples individus. Tant que l'œil de la Divinité voit en eux quelques principes d'amendement, la grâce ne leur est pas retirée; les impulsions extérieures et intérieures leur sont, au contraire, prodiguées, afin de les ramener à résipiscence. Mais lorsque toute espérance de correction est perdue; lorsque le principe de mort s'est étendu à toutes les fibres du corps politique, alors arrive le formidable instant du jugement divin et de la réprobation finale; alors la vie politique est enlevée aux nations. Réduites à l'abjection la plus profonde, au plus dur esclavage elles n'ont plus de part à l'histoire ; la mort politique^ voilà leur anathème * ! Il va s'accom-
ï Que rinfortunée Pologne, avec sa sacrilège pratique du divorce, si longtemps et si obstinément maintenue chez elle, malgré les avertissements de Rome et malgré le scandale qu'elle ré-
S82 DB LÀ SITUATION BSLI6IBUSB
plir sur cette ville si indomptable dans le mai ; avec elle va périr le nom de l'empire grec, pour faire place au tyrannique empire d'un padischah mécréant !
Le manifeste du synode place bien, à la suite de ce qu'il dit du concile de Florence, la déplorable chute de ta glorieuse Byzance; mais il n'a garde d'observer tout ce que le rapprochement de ces deux faits, si remarquables dans l'histoire de l'Eglise, a de saisissant pour quiconque sait comprendre la subséquence de certains événements *. Nous avons fait voir comment le retour au schisme, à son inimitié insensée pour l'Occident, avait détruit, pour l'empire grec et pour sa malheureuse Eglise, le seul espoir de salut que la Providence lui avait ménagé. Ce qu'il faut voir de plus dans cette affreuse catastrophe, pour peu que l'on élève son regard au-dessus des choses de ce monde, c'est que ce dernier et final châtiment suivit, à la distance de moins de quatorze années, la nouvelle félonie de l'Église grecque. L'exterminateur turc enveloppa par terre et par mer la coupable cité, et, malgré les prodiges de valeur qui illustrèrent les derniers jours du peuple et de son empereur, s'ensevelissant sous ses ruines, la reine de l'Orient tomba aux mains du second Mahomet. L'affreuse catastrophe lui avait été prédite
pandait dans l'Eglise, se reconnaisse dans la situation que lui a faite le crime continu de tant de générations incorrigibles.
^ Nous avons vu que le schisme grec fut consommé en 1053. La chute de Constantinople et la déchéance de son Église du haut rang qu'elle avait usurpé dans l'Orient s'accomplirent , quatre siècles plus tard, en la même année 53. Ne semble-t-il pas que la justice divine ait permis cette étonnante coïncidence, afin de mieux marquer la cause réelle de ses derniers coups ? Pierre, pa-^
DB L'BMI'I&B DB BV88IB. S63
par le vénérable pontife qui alors occupait la chaire de saint Pierre. Pour la dernière fois il avait tenté de ramener à résipiscence cette Eglise abandonnée de Dieu ; tremblante à la vue du jugement qui approchait, pour la dernière fois la voix apostohque s'était élevée, afin de lui notifier U terme fixé à son impénitence par celui dont la droite soutient la formidable balance des crimes des nations et de sa justice divine. Le saint pontife, INicolas Y, le père commun des chrétiens» soumis ou rebelles^ avait écrit à l'empereur Constantin^ douzième et dernier du nom : Que si^ AVAio* TROIS ANS, ils ne se repentaietU en revtnant à la sainte unité^ ils seraient traités comme le figuier de l'Évai^ giUy coupé jusqu'à la racine à cause de sa stérilité!
ce O malédiction terrible I s'écrie à ce sujet le célèbre Georges Scholarios * , qui peu après, sous le nom de Gennade, devint patriarche de Gonstantinople ; ô ma* lédiction terrible et non moins précise qu'efficace I Elle a été proférée en Can 1451, et Tan 1453, l'infidèle Gonstantinople, toujours plus obstinée, durant ces trois années
triarche d'Antioche, qui avait tenté de résister au schisme, dans la lettre qu'à ce sujet il écrivait à Cérulaire, énumérait ainsi les maux sortis de cette boite de Pandore : f Considérez que de la division entre nos Eglises et le grand siège apostolique sont venus tons les malheurs ; que, pour cette cause, les peuples sont en trouble, les villes et les provinces désolées, et que nos armes fie prospèrent nulle parL »
* Georges Scholarios, n'étant encore que sénateur, avait assisté au concile de Florence. Dans trois discours qu'il avait successivement prononcés et dans lesquels il avait fait preuve d'une haute science théologique et d'un grand génie, il n'avait cessé de neommanâcr l'ioiion aux prélats de son Église.
d^épreuves, est devenue l'opprobre de l'univers autant que la proie de ses barbares ennemis. Et ce qu'il y a de plus prodigieux dans cet effroyable prodige, c'est que la nation des Grecs, cette illustre et formidable nation, douée d'un courage à toute épreuve, frappée de la main de Dieu, est devenue méconnaissable et tombée du faite de la grandeur sous le joug d'infâmes barbares! »
Il n'est pas dans le langage humain de termes capables de retracer les horreurs qu'essuya cette lamentable cité, après être tombée au pouvoir du plus cruel et du plus impie des chefs musulmans. Ses temples, avec les sacrées espèces, les images et les reliques de leurs saints, horriblement profanés ; sa population impitoyablement massacrée, ou encore plus impitoyablement vendue sur tous les marchés de l'Asie ; ses femmes et ses vierges humiliées^ ses richesses pillées; tout retrace en elle le torrent des vengeances divines débordé sur Jérusalem. Il ne manque, pour les redire aux siècles futurs, que les sanglots d'un nouveau Jerémie ; mais ce prophète ne fut donné qu'à la cité sainte, qui, bien que couverte de crimes, était restée la légitime dépositaire de la loi et du sacerdoce divins. La schismatique Samarie fut comme effacée du souvenir de Dieu, et nulle larme prophétique n'a mouillé ^es débris !
Ainsi tombe cette Ninive semi* asiatique et semieuropéenne, que la menace du prophète pontifical n'avait pu tirer de son criminel égarement ; moderne Babel , cité de confusion , de discordes, de meurtres et de trahisons j intarissable source de révoltes religieuses et politiques ; misérable parodie de la véritable Rome, dont elle n'avait guère retenu que l'habitude
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de ses catastrophes impériales, le sanglant mode de succession des premiers Césars! Frénétique cité, où rien n'était stable que la schismatique usurpation qui y avait établi son empire ; où le monacliisme oriental, déchu de son institution primitive*, n'enfantait que de coupables rêveries, dégénérant bientôt en hérésies per* sécutrices; où des querelles de chars et de cochers, soulevant à la fois la plèbe et les grands, en étaient venues au point de mettre en péril l'état et le trône; demeure d'un peuple ^i perfide, que dans le langage commun, la foi grecque avait remplacé la foi punique 1 Devant cette dernière infidélité s'arrêta enfin la longanimité divine, pour faire place à la justice depuis si longtemps suspendue. L'homicide croissant y a remplacé la croix, qui, pour cette fanatique cité, n'avait jamais été le signe, l'emblème, le symbole de la paix, de la concorde, de la charité. Dans cette basilique superbe, où la sacrilège voix des pasteurs avait proclame leur attentat contre l'unité des Eglises, là retentissent aujourd'hui les folles prédications des imans sur le fol évangile de l'Arabe. La crosse patriarcale a cessé d'être la houlette d'un légitime pasteur, pour se transformer en un bâton de commandement, auquel il ne manque que la queue
^ Depuis que l'Église byzantine avait admis, comme une règle de discipline, de n'élever à l'épiscopat que des moines, la vie ascétique avait subi de grandes altérations ; car l'ambition des dignités ecclésiastiques, jointe à la cupidité des revenus attachés aux hautes prélatures, devenaient des éléments éminemment corrupteurs du principe vital de ces saintes institutions. Nous n'examinerons point si la Russie, qui maintient la même pratique, peut se vanter d'avoir échappé aux mêmes conséquences.
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du cheval pour lui donner son véritable caractère: celui d'unpachalik spirituel, imposé parle divan à un peuple méprisé de rayahs, pour être régenté à merci par le vicaire général du sultan.
Nous réclamerons ici la bienveillante indulgence du lecteur, pour la longue déduction historique de toutes les phases du schisme d'Orient, dans laquelle nous ne sommes entrés que parce qu'elle nous a semblé indispensable pour la réfutation complète de certaines assertions du synode de Russie^ particulièrement en ce qui concerne la négation antihistorique qu'il se permet de l'existence primitive d'un gouvernement central dans l'Eglise , et puis aussi pour prouver, par un véridique récit, ce que nous avons énoncé plus haut : c'est que le schisme grec a eu, dès son origine ^ un caractère d'orgueilleuse rivahté envers l'ancienne Rome, caractère, comme nous l'avons dit, beaucoup plus politique que religieux; et la vérité de cette assertion sera démontrée plus complètement encore par l'exposé des motifs sur lesquels les auteurs du schisme ont basé leur œuvre criminelle. Il n'est personne, d'ailleurs, qui, à la simple lecture des actes du synode et du gouvernement russe, n'y retrouve ce même caractère politique, unique mobile du schisme russe, et qui ne remarque cette transmission traditionnelle du principe générateur du grand schisme d'Orient.
Ce n*est pas nous assurément qui contesterons à l'Eglise, à la pure et sainte épouse de Jésus-Christ, le droit ni le pouvoir d'expulser de son sein les auteurs et les sectateurs obstinés de doctrines hérétiques ou de pratiques pernicieuses ; bien au contraire, nous rc-
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connaissons et professons que ces expulsions, lorsqu'elles sont devenues nécessaires, ne sont que Taocomplissement du premier de ses devoirs, tant envers son divin époux qu'envers les enfants qu'elle lui donne par la foi ; car ce n'est qu'à ce prix qu'elle se conserve sans tache aux yeux du céleste époux, et qu'elle conserve à ses enfants la vie spirituelle qu'elle leur a donnée. Mais ce formidable pouvoir , d'exclure du royaume de Dieu des fils rebelles et meurtriers de leurs frères, est toujours subordonné au principe vivifiant d'une tendre et maternelle charité; car, d'une part, elle ne bannit ni de sa mémoire ni de son cœur ceux qu'elle a bannis de sa communion; et, de l'autre, elle ne se porte à une extrémité si douloureuse pour elle, qu'après^avoir épuisé tous les moyens de les ra«mener à une soumission hors de laquelle eux-mêmes se dévouent à la perdition. La sainte, la véritable Eglise de Jésus-Christ ne procède donc qu'avec une triste et douloureuse circonspection au retranchement de ses membres gangrenés, et surtout elle n'exclut pas de son sein plus de la moitié de l'umvers ckréUeUy mais seulement les individus qui, malgré son jugement souverainet définitif, s'attachent avec pertinacité aux erreurs qu'elle a condamnées. Avant même de les châtier ainsi, elle cite à son tribunal maternel les auteurs de ces erreurs ; par le texte des Ecritures et par les traditions primitives dont elle est l'unique dépositaire, elle cherche à les éclairer et à obtenir d'eux la rétractation de leurs mortelles doctrines, et ce u'est qu'après avoir épuisé tous ces moyens, que lui suggère son ardente charité, qu'elle prononce le terrible anathème ! Elle le prononce non sur l'Orient ou sur TOccident,
non sur l'Asie ni sur l'Europe, non sur la Prusse ni sur la Russie, mais sur ceux seulement qui dans toutes les parties du monde oseraient persévérer dans leur révolte. Elle excepte même en son cœur ceux qui, par suite d'une ignorance invincible, ne peuvent connaître son arrêt. Ceux-là ne sont qu'involontairement infidèles, la tendre mère ne peut les renier.
L'Eglise de C!onstantinople a-t-elle suivi cette marche traditionnelle et héréditaire de l'Eglise? A-t-elIe évoqué à quelque tribunal l'examen des erreurs qu'elle reprochait à TEglise romaine? Les a-t-elle contradictoirement discutées avec elle? A-t-elle convoqué, ou seulement demandé la convocation d'un concile pour prononcer souverainement sur les points de doctrine, ou de simple discipline que tout à coup elle mettait en litige ' ? Sa propre histoire répond par le silence à toutes ces questions ; d'où il faut conclure que^ lors même que l'EgUse de Gonstantinople aurait eu le droit d'appeler à son tribunal l'Eglise romaine, sa mère, celle dont elle tenait la foi, la condamnation qu'elle osa prononcer contre elle avec une précipitation si contraire à toutes les règles canoniques, était à la fois incompétente quant au for, irrégulière quant aux formeSj injuste quant au fond, et par conséquent nulle quant à tous ses effets, au jugement sans appel de Dieu et des hommes.
' Nous avons vu qu'elle a pris part à deux conciles généraux, convoqués, non par elle, mais pour elle ; que, bien loin d'y avoir renouvelé ses anathèmes contre l'Occident, elle y a reconnu et abjuré ses égarements. Mais ce repentir était-il sincère ? et, s'il ne l'était pas, à quel degré d'ignominie la réduirait l'aveu d'une si basse hypocrisie !
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Après ces observations préliminaires, il nous reste à énumérer et à examiner les griefe que le schisme oriental met en avant pour justifier sa criminelle et déplorable existence. ?I'ayant point eu occasion de nous en entretenir avec des théologiens véritablement grecs^ nous nous voyons réduit à les mettre sous les yeux du lecteur tels que nous les avons trouvés dans les œuvres théologiques en usage en Russie, pour l'instruction des jeunes clercs. Nous n'oserions toutefois assurer que la doctrine enseignée dans ces ouvrages soit rigoureusement conforme à celle de l'Eglise bysantine. Les deux Eglises se trouvant, l'une à l'égard de Tautre, dans un état de parfaite indépendance, et par conséquent de séparation réelle, il ne serait pas étonnant que, depuis l'étaWissement d'un patriarcat indépendant en Russie (<589), suivi de Fiustallation d'un synode dirigeant (1721) et dirigé lui-même par des organes du pouvoir politique^ des divergences plus ou moins importantes, en fait de doctrine, se fussent introduites entre les deux Eglises * .
Quoi quHl en puisse être, en consultant les œuvres classiques de la théologie gréco-russe, nous trouvons qïielesgriefe de l'Eglise orientale sont de trois es- P^s : la première concerne des dogmes de la foi chrétienne; la seconde se rapporte à V administration d& cer- ^ins sacrements; la troisième n'a pour objet que linéiques différences dans des pratiques ou coutumes ï^latives à la discipline extérieure ; et comme ces der-
* Nous avons déjà vu combien le synode russe diffère, sous le apport de sa doctrine négative de Texistence d'une autorité souveraine dans l'Église, de celle des auteurs du schisme d'Orient.
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nières différences n'ont plus de nos jours qu'une trèsmédiocre importance, nous n'en ferons mention que pour mémoire. Pour porter à cet examen plus de méthode et de clarté, nous croyons devoir le partager en chapitres, dont chacun comprendra l'énoncé et l'examen de l'un des griefs relatifs aux deux premières classes ; le dernier chapitre comprendra ceux de la troisième.
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