‹ Persecution et souffrances de l'Église catholique en Russie; ouvrage appuyé de documents inéditsChapitre 9 sur 35 · AYANT-PROPOS. XV · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS. XV

ego f dicit Dominus.,. Quod facti sunt grèges met in rapinam, et oves meœ in devoraiionem omnium bestiarum... ecce ego ipse requiram oves meas et visitabo eas\ Aux Pontifes courageux et fidèles , comme aux victimes héroïques de la plus sainte des causes , il a été légué une promesse et une consolation immortelles : Pro justitia agonizare pro anima tua , et usque ad moT' tem certapro justitia^ etDeus expugnabit pro te inimieos tuos*. Enfin, quant aux monarques aveuglés par leur toute-puissance terrestre , et sourds à la voix la plus auguste et la plus désintéressée qui se fasse entendre dans le monde, leur arrêt est déjà promulgué, et il est sans appel : Si exaltatus fueris ut aquila, et si inter sidéra posueris nidum tuum : in de detraham TE, dicit Dominus^.,.. De regibus triuhphabit, et ttranni

RIDIGULI EJUS ERUNT^.

Sachons maintenant attendre le jour des justices du Seigneur. Tôt ou tard les injures de TEglise sont vengées; par les hommes quelquefois, par Dieu toujours.

Le Comte de Montalehbbrt.

' Ezéchiel , c. ixxiv.

* EccH., c. IV.

^ Alfdias , c. I. Dieu mettra fin à votre gouvernement , avait déjà dit ]*ëvéque de Podlachie, et c'est le seul grief articulé qui a motivé $a captivité.

4 Habacuc, c. i.

Un écrivain protestant de notre époque', doué du rare et double mérite de beaucoup d'érudition et de beaucoup de bonne foi , a prouvé , à Taide de Tbistoire et de documents irréfragables , que le saint pontife Grégoire VII est non-seulement très-justifiable de ce qui a été si souvent qualifié d'excès dans sa lutte aussi constante qu'héroïque contre les empiétements et les prétentions des empereurs de la maison de Souabe; mais qu'il doit être mis au premier rang des bienfaiteurs du genre hqmain , pour avoir opposé une barrière infranchissable à la plus intolérable et à la plus absurde de toutes les tyrannies : celle de la réunion dans la même main du pouvoir spirituel et de la puissance politique* .

S'il est quelqu'un qui révoque en doute cette incontestable vérité , qu'il jette un coup d'œil sur les peuples nombreux que

* Histoire du pape Grégoire VII , par le professeur Voîgt.

* Cette proposition, pour être parfaitement vraie, doit élre entendue dans le sens même que lui donne son auteur. La puissance politique peut très-bien être exercée, comme accessoire, par Fautorilé ecclésiastique , témoin le gouvernement romain , et ceux des ci-devant princes ecclésiastiques de l'empire germanique, où Ton disait proverbialement : Sous la crosse il fait bon vivre. Il en est tout autrement là où la puissance politique s'arroge Tempire des consciences : c'est ce que prouvera l'ouvrage que nous entreprenons.

s'est soumis Fimposteur arabe , à Taide de son GoraD , joint à ia terreur de ses armes. Là se voit ^ dans ses conséquences extrêmes, toute Tliorreur de cette tyrannie. Là le sultan, réputé calife, c'est-à-dire vicaire du prophète , définit , ou fait définir , suivant sa volonté , par un moufli » élevé par lui et tremblant devant les pilons du sérail , les doctrines et les interprétations du Coran , et toute opposition expire devant le tranchant de son cimeterre. Faut-il chercher ailleurs les causes du servile abrutissement des musulmans , et en serait-il autrement en Europe , si les monarques honorés du titre d'empereurs romains avaient réussi à s'ériger en maîtres absolus des souverains-pontifes, et par conséquent de tout le clergé, ainsi dépouillé du droit d'enseigner et de gouverner librement , dans l'ordre spirituel , le troupeau de Jésus-Christ ?

Le problème social qu'a si parfaitement résolu l'auteur de l'ouvrage que nous avons cité , ne l'est pas moins clairement par la situation religieuse de la Russie ; car, comme non» le verrons , le gouvernement asiatique de ce vaste empire , en tout analogue à celui des sultans , n'en diffère , quant à Texercice du souverain pouvoir qu'exerce le tzar sur son Église nationale , que par l'absence du fatal pilon. Là vous voyez, avec les antiques formes hiérarchiques, moins un pontife supréme, un clergé resplendissant à l'extérieur de plaques et de cordons, mais en réalité tellement asservi, qu'il dépend de la volonté du prince de déposer le prélat le plus élevé en dignité ; de le reléguer dans quelque monastère , choisi par le maître, en le réduisant à la condition de simple moine. Là» l'ordre sacerdotal , sans parler de son défaut radical d'instruction , est dégradé au point d'y voir punir les fautes du clei^é séculier, en réduisant les prêtres coupables au rang des soldats , et souvent même à celui de dcnschik , ou valet d'officiers.

Et c'est avec de pareilles institutions, c'est courbé sous un joug si déshonorant, que le synode russe se vantera (comme on le verra dans les documents émanés de lui) d'avoir 0001" servé dans toute leur intégrité les principes , les institutions et les pratiques de la primitive Église ! H félicitera les prélats apostats de la réunion à l'Église romaine , d'être rentrés sous son obédience, lorsque lui-même gémit sous une dépendance

si dure ! Il reprochera aux prédécesseurs de ces coupables prélats une prétendue apostasie, qui, comme il Tavoue luimême, n'a point apporté d*altération à leur foi, et n'a fait que les rappeler , à la soumission due au chef visible de l'Église universelle , soumission si douce et en même temps si honorable pour le corps épiscopal et pour tout le clergé!

Mais n'anticipons point sur l'examen et sur la facile réfutation dçs erreurs contenues dans les actes officiellement émanés du synode de Russie, et essayons, avant toutes choses, de mettre sous les yeux du lecteur le tableau fidèle de la situation religieuse de cet empire , tant en regard de son Église dominante, que vis-à-vis de l'Église catholique romaine. Bien peu d'hommes ont (comme le comte Joseph de Maistre) assez longtemps résidé en Russie pour pénétrer l'esprit des institutions de ce vaste empire, surtout en matière religieuse ; et parmi ceux qui ont pu remplir cette condition première, en se familiarisant avec la langue du pays, bien peu ont apporté à cet examen et à cette appréciation des connaissances historiques et canoniques suffisantes pour éclairer leur esprit et dicter leur jugement. Pressé du besoin de prendre , au moins autant que le peut un simple particulier , la défense de notre Église, si cruellement opprimée en Russie, nous allons, avant toutes choses , essayer de remplir cette lacune; et comme tout ce qui concerne un pays qui pèse d'un si grand poids dans la balance européenne ne saurait manquer d'intérêt, nous comptons pleinement sur celui de nos lecteurs.

L'histoire de Russie, on le sait, ne date, pour la vieille Europe, que du règne de l'empereur Pierre P'. Jusque-là, elle était considérée , et à juste titre , comme une puissance plus asiatique qu'européenne. En effet, sa religion byzantine, ses lois, les formes de son gouvernement, tout avait une analogie frappante avec le Bas-Empire , sauf toutefois la dynastie de ses princes , fondée sur un principe d'hérédité , propre à prévenir jusqu'à un certain point' les catastrophes qui ensanglantèrent si souvent le trône des empereurs grecs. Ce principe toutefois n'était pas celui de primogéniture en ligne

' Yoy. note additionnelle i.

directe, il appelait le plus souvent au trône le frère du prince, préférablement à son fils', et cette étrange méthode de succession amenait, comme cela devait arriver, des discordes et des guerres intérieures qui , plus que toute autre cause, contribuèrent à maintenir si longtemps la Russie dans cet état de faiblesse et d'épuisement dont elle ne s^est relevée que depuis que Tordre de succession au trène y a été établi et fixé d'après le grand et salutaire principe de Tordre de primogéniture en ligne directe*.

Au dixième siècle, lorsque la religion chrétienne y eat remplacé le paganisme, la nouvelle Église de Russie vit constituer son organisation conformément à la hiérarchie établie dans TÉgUse universelle : car alors le patriarche de Constanlinople n'avait pas encore rompu avec le Saint-Siége^ Toutefois l'orgueil byzantin fermentait déjà au cœur du clergé de la ville impériale, qui, après la chute de la vieille Rome, souffrait avec quelque impatieuce de se voir assujetti au pontife romain ; prétendant que son patriarche , évéque de la cité impériale , devait exercer la juridiction suprême sur l'univers chrétien. En communiquant la lumière évangélique aux peuples slaves , le patriarche de Constantinople leur avait envoyé les premiers évéques , suivis de prêtres et de moines, chargés de propager le christianisme en Russie , et d'organiser son Église. A la tête de ce clergé il plaça un prélat revéta du titre de métropolite, et qui devait gouverner TÉglise russe, sous la dépendance du patriarche très-improprement dit d'Orient. Cette dépendance du chef de TÉglise russe se maintint Jusqu'en 1589 , époque à laquelle un patriarche de Gonstan* linople , fugitif de son siège, vint chercher un asile en Rns-

' On sait que Tempereur Pierre P' avait renda la succession au trôP^ encore plus incertaine , en se réservant à lui-même , et à ses successeuf^ le droit de désigner Thérilier de la couronne.

* Ce fui l'œuvre de Paul I", qui , le jour de son couronnement, fi^ publier, et déposa sur Tautel de Téglise de TAssomption à Moscow ^ un stalut réputé depuis lors fondamental; statut qui abolit celui d^ Pierre I", et établit à jamais la succession par voie de primogénitur^ en ligne directe.

* Yoy, note additionnelle 2.

sie. Soit reconnaissance pour Thospitalité qu'il y recevait , soit désir d'y être encore mieux traité , il jugea à propos d'émanciper l'Église russe , en élevant son métropolite à la dignité patriarcale.

Pour justifier une si grave innovation dans la hiérarchie supérieure de TÉglise, le patriarche byzantin allégua que , dès les temps primitifs, TÉglise était gouvernée par cinq patriarches ; ceux de Gonstantinople, d'Antioche , d'Alexandrie, de Jérusalem et de Rome ; mais que ceux-ci se trouvant, par suite de leur hérésie, déchus de ce haut rang, il importait de leur donner un successeur dans le chef de l'Église de Russie. Les historiens de ce pays se gardent bien de parler des protestations de celui qui , à cette époque , occupait le siège patriarcal prétendu d'Orient ; l'on s'occupa très-peu en Russie des réclamations d'un malheureux prélat gouvernant l'Église de Stamboul en vertu du bon plaisir du calife , et la création de ce nouveau patriarcat , si éphémère dans sa durée, fut maintenue par les tzars , charmés de Tindépendance de leur Église' , et prévoyant déjà que cette indépendance hiérarchique dégénérerait bientôt en dépendance politique. Quoi qu'il en puisse être , cette éminente dignité , d'une création si équivoque, n'eut pas à jouir de plus d'un siècle d'existence : elle devait disparaître devant le souffle impétueux de Pierre I«'.

Le patriarche de Russie n'était pas seulement chef suprême de son Église : il occupait encore dans TÉlat un rang peu inférieur à celui des tzars. En sa qualité d'interprète suprême de la loi évangéliqne , il avait le droit d'adresser au souverain des remontrances équivalentes à une sorte de veto qu'il eût été peu sûr de mépriser ; car son autorité absolue sur le clergé, ^t la profonde vénération du peuple et des grands eux-mêmes ¥3our sa dignité, pouvaient facilement prendre le caractère

' Les souverains de Russie ne pouvaient éprouver que beaucoup de ^ ^plaisir de yoir leur Eglise nationale subordonnée k Tévéque de Byzance, ^nl alors n'était plus couvert du brillant manteau de pasteur de l'église impériale de Sainte-Sophie. Celle-ci était devenue une mosquée, de sorte <ixie le patriarche de Stamboul n'avait plus même de cathédrale.

iïune rébellion ouverte , à laquelle le tzar n'eût pu rien opposer 9 n'ayant à cette époque ni armée permanente ni antre force publique.

Tel était même le respect porté à sa dignité , que, le jour des Rameaux', le patriarche, représentant la personne do Sauveur, suivait la procession solennelle du clergé et do peuple , monté sur un âne , bridé et caparaçonné d'or , et que dans cette solennité le tzar, tenant Tanimal par la bride d'or , après avoir tenu au patriarche Tétrier d'or , le conduisait dans la cérémonie sacrée. Nous citons ce fait pour donner une idée véritable de Timportance de la dignité patria^ cale en Russie , dans la courte période de sa durée.

Quelque grande que fût l'énergie du caractère de Pierre 1% et quelque absolue que fût l'idée que ce prince se formait de la puissance autocratrice qui lui était dévolue, il n'eût point osé attaquer de front les prérogatives du patriarcat, ni tenter brusquement de le soumettre à la puissance impériale. Il l'eût d'autant moins osé, qu'il eût suffi que le patriarche se fût déclaré pour le parti de la tzarevna Sophie, sœur de Pierre, qui, comme l'on sait, rendit si difficiles et si orageuses les premières années de son règne, pour donner à cette faction une importance populaire immense et qui eût pu renverser son trône. Il préféra donc laisser tomber cette dignité en désuétude et en oubli. L'on sait , d'ailleurs, que ce prince avait passé sa jeunesse en compagnie de Lefort, jeune genevois qui, tout imprégné du calvinisme de sa cité natale, n'avait pas manqué d'insinuer à son auguste compagnon les idées genevoises sur le gouvernement de TÉglise ; idées d'ailleurs si conformes à son caractère, et qui trouvèrent un aliment nouveau dans le séjour que fit le tzar en Hollande. Ainsi préparé , et plus impatient qu'aucun de ses prédécesseurs du frein que l'autorité du patriarche pouvait opposer à ses volontés réformatrices, Pierre n'attendit que la vacance du siège patriarcal par la mort de son dernier titulaire. Ce moment étant arrivé» il ne voulut ni faire ni souffrir un choix nouveau , et pendant vingt ans à peu près , l'Église russe , au lieu d'un chef, n'eut

' Voy. note additionoelle 3.

raTRODUGTIOH. 7

plus qu'un gouvernement provisoire organisée! dirigé par le tzar. Alors seulement , se voyant affermi sur le trône, et son peuple façonné aux idées nouvelles qu'il lui avait plus ou moins violemment imposées, il osa donner à son Église nationale une forme de gouvernement absolument analogue aux nouvelles idées genevoises et hollandaises, c'est-à-dire au ccUvinisme , dont il était profondément imbu.

L'empereur , au fond de son cœur , n'avait de respect ni pour sa religion ni pour ses ministres, et il se plaisait assez souvent à manifester le mépris qu'il faisait de l'une et des autres'. Ce mépris, il l'avait, comme on l'a dit, puisé dans les doctrines protestantes qu'il regardait comme un progrès de l'esprit humain, et auxquelles, dans son humeur irréligieuse , mais surtout dans l'intérêt de son autocratie , il s'était, quanta sa personne y grandement affectionné. Dans les esprits organisés comme le sien et pervertis par l'orgueil et l'amour du despotisme le plus absolu , toute puissance, matérielle y intellectueUe ou morale y doit être concentrée dans la volonté du maître, et la religion elle-même , cet admirable lien qui rattache l'homme à son Créateur, et qui par conséquent ne peut émaner que deDieuseul, n'est plus qu'une puissante machine politique dont le régulateur doit reposer dans la main du souverain*. Il ne comprenait pas qu'en aspirant à la toute-puissance y qui, suivant le texte évangélique, a été donnée au divin Rédempteur et à nul autre, l'homme commet un acte d'une impiété détestable, s'arrogeant insolemment l'exercice du plus formidable des attributs de la Divinité, sans posséder ni sa sagesse infinie ni son amour sans bornes, et accomplissant ainsi l'affreuse promesse du tentateur : Eritis

' Â Moscow, l'on a conservé la mémoire des honteuses orgies qu*il se permettait aux jours gras, se rendant, en parties de traîneaux, au faubourg appelé ia Slobode allemande, reYétu, ainsi que les compagnons de ses désordres , des ornements du sacerdoce et même de l'épiscopat, et se livrant dans ces occasions à des débauches dont le souvenir fait rougir. {Voy» note additionnelle 4.)

* L'on verra plus bas combien cet affreux principe gouvernemental s'est profondément enraciné dans les institutions russes, mais surtout dans Tesprit de l'empereur actuel.

iicut Diû II oubliait qu'une autorité illégitime 'et sacrilège en pareille matière , loin de fortiGer le pouvoir, Tattaque dans sa soura; en faisant partager à celui-ci le soupçon d'être, comme Tautre, usurpé et dépourvu de droit, c'est-à-dire nul ea soi, abusif et tyrannique. De si hautes convictions n'étaient pas à la portée d'un esprit abruti par l'orgueil du pouvoir et qui, comme le sien, n'admettait d'autre mobile des actions de ses sujets que sa volonté, d'autre frein que sa colère.

Av(!C ces illusions si profondément despotiques, l'empereur était trop homme d'État pour joindre à ses autres embarras celui d'un changement extérieur à introduire dans la religion de l'Ktat. Le protestantisme, d'ailleurs , auquel une réforme religieuse l'eût nécessairement agrégé, ne pouvait lui convenir comme religion à donner à ses sujets , car la doctrine da libre examen et de l'indépendance en matière de foi eût été radicalement destructive de sa suprématie spirituelle, et celle-ci, ])Our être maintenue , eût eu besoin de l'appui d'une législation presque féroce suivie du déploiement d'un ^stème de répression à la longue impossible à soutenir. Plus prudent que Henri VIII d'Angleterre , parce qu'il n'était pas, comme lui, mû par les impétueuses passions qui déshonorent la mémoire de ce prince, il lui suffisait d'ôter au clergé son chef, comprenant fort bien qu'une corporation acéphale n'a qu'une existence d'emprunt et est soumise au bon plaisir de la puissance séculière , aux mains de laquelle toute son influence doit nécessairement tomber ; car l'existence d'une société quelconque, privée d'un chef, est tellement contraire auxlois de la nature, que dès que, pour son malheur, elle refuse obéissance à son chef naturel et légitime, l'autorité, sans laquelle il lui est impossible d'exister, tombe immédiatement aux mains d'un maître illégitime et par conséquent tyrannique. S'il eût ignoré cette incontestable vérité, il l'eût apprise par l'expérience des vingt années ou le siège patriarcal étant demeuré vacant, il avait été le chef véritable , quoique encore provisoire, de son Église. Jugeant le moment venu de consolider, par une institution permanente, ce qui jusque-là n'avait eu que l'apparence d'un intérim , Pierre déclara hardiment la dignité de patriarche éteinte dans son empire et rem-

placée parua synode permanent, auquel , de sa pleine puissance impériale, et pour le rendre plus respectable, il accorda la qualification de très^saint. A peine osa-t-on murmurer , très en secret, contre une innovation si pernicieuse et si contraire aux principes, jusque-là reconnus et révérés, de la hiérarchie ecclésiastique.

Cette assemblée, qui reçut, en outre, la qualification de dirigeante y (\vlî\\q partage avec le sénat, eut pour principale attribution la promulgation des oukazes impériaux en matière religieuse, comme le sénat a pour attribution principale la promulgation des oukazes en matière administrative et civile. D'où il résulte que cette très-sainte assemblée n'est qu'un organe purement passif des volontés de l'empereur. Et, de peur qu'elle ne cherchât, quelque jour, à s'émanciper de fonctions aussi serviles , l'empereur , en la composant des principaux prélats de l'empire , ne voulut pas lui accorder une présidence ecclésiastique qui ,' exercée par quelque prélat courageux , eût pu rallier à lui les autres chefs du clergé russe. Il aima mieux, et pour cause, lui donner, sous le nom de ober-procuror' , un officier laïque, promoteur légal etuniquede toutes les déliberationsdu synode , qui ne peuvent avoir lieu que sur sa réquisition , légèrement dissimulée sous la qualification de proposition. Ce fonctionnaire , toujours revêtu d'un des grades les plus éminents de l'État , est chargé seul des travaux préparatoires et exécutoires des prétendues décisions de l'assemblée ; il est à la tête d'une très-nombreuse chancellerie, toute composée de laïques , parmi lesquels, pour comble de déraison et de dérision, l'on voit même des officiers militaires*. Lui seul travaille directement avec le souverain, recevant.

' Ober-procuror, procurear suprême ; Tempire russe en a deux : celui du synude et celui du sénat. La charge du premier est d'une bien haute importance^ parce que, étant à la fois organe du souverain près du synode , et du synode près du souverain , il a le privilège de travailler avec Tempereur.

• Le procureur actuel du synode, comte Pratassof, est lui-même revêtu des grades militaires de lieutenant général, et d'aide de camp général de Tempereur. Il professe d'ailleurs une piété qui efface^ en partie, le plaisant de sa position.

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d'après ses propres rapports, les ordres de Tempereur pour les notifier au synode , et rendant compte à Temperear des résolutions purement executives prises par cette assemblée.

Il serait difficile, sans doute, d'imaginer un système d'asservissementplus complet de l'autorité ecclésiastique au pouvoir politique, que celui que nous venons d'exposer* Etsil'on y ajoute que c'est le procureur suprême qui propose à l'empereur toutes les promotions à l'épiscopat , dans ses différents ordres; que c'est lui qui sollicite pour ces prélats les distinctions honorifiques dont le souverain dispose; qu'il dépend de lui seul d'appeler la disgrâce impériale sur l'un ou sur l'autre des prélats placés sous sa direction, l'on aura une idée juste de l'immense pouvoir de ce fonctionnaire, de la crainte qu'inspire son mécontentement, toujours tout au moins suivi de la relégation dans son diocèse, de celui qui aurait osé loi déplaire , sans espoir de promotion ultérieure; du despotisme absolu qu'il exerce, et de la docilité plus que servileavec la* quelle ses ordres sont accueillis et exécutés.

Quelqu'un dcmauderait-il comment il a pu se faire que le clergé russe se soit laissé assujettir à un servage si dur et si honteux pour la religion et pour lui-même, ou comment il se fait qu'il l'endure, sans avoir jamais tenté même de soulever tant soit peu le joug de fer qui pèse sur lui : la réponse à ces deux questions serait dans ce que nous venons de dire et dans ce qui va suivre.

Nous dirons d'abord que, par l'effet d'un juste et sévère jugement de Dieu, toute portion de l'Église universelle qui se sépare du centre d'unité gouvernementale, fondé et institué par le divin Auieur de la foi chrétienne dans la personne de Pierre et de ses successeurs , devient à l'instant même, et cotttradictoirement à l'institution divine, une Église naiionak f c'est-à-dire une institution de VÉtat, sur laquelle le chef de cet État exerce dès lors une juridiction plus ou moins oppres* sive , suivant le caractère plus ou moins absolu du prince» et suivant l'étendue du pouvoir politique dont il est revêtu* Cette conséquence n'a manqué de se produire à aucune époque, ni dans aucun pays; ce qui prouve qu'elle ressort de la nature même des choses. Et la preuve la plus irréfragable de

II9TR0DUGT10IV. ii

cette vérité se trouve dans l'histoire ecclésiastique de Russie. Bien que le patriarche de GonstantiDople, manquant de la légitime juridiction inséparable de la véritable succession apostolique , ne pût exercer sur TÉglise de Russie qu'une autorité très-contestable y et, par conséquent y très-peu solide; tant que les métropolites de Russie lui restèrent soumis, ils n'eurent rien à redouter des empiétements des grands princes, ni des tzars; ils gouvernèrent leur Église dans une entière indépendance, et même avec une certaine prééminence sur le pouvoir politique. Cette indépendance se maintint encore, elle grandit même après Témancipadon de TÉglise russe du siège deByzance, à Taide de la haute vénération que Ton portait à la nouvelle dignité de son chef, réputée suprême dans rÉglise. Mais cette base était déjà, en réalité, si frêle, qu'il suffit de la volonté d'un monarque également hardi et habile pour que tout réchafaudage de Tindépendance ecclésiastique tombât comme d'un souffle, et sans même occasionner le moindre bruit dans le pays.

. Il n'en serait pas autrement s'il entrait un jour dans les conceptions politiques d'un empereur de Russie d'apporter des changements aux dogmes ou à la discipline de son Église' ; non-seulement le synode les adopterait et les imposerait h son clergé , mais il porterait son obéissance jusqu'au point de chercher et de trouver dans l'antiquité des documents justificatifs, des doctrines nouvelles, afin d'en imposer au gros de la nation. Veut-on la preuve de ce que nous avançons? nous allons la trouver dans un fait qui s'est passé sous nos yeux.

Tout le monde sait que feu le grand-duc Constantin épousa, du vivant de sa première femme, née princesse de Saxe-Cobourg, mademoiselle Grudzinska , élevée, à cette occasion , à la dignité de princesse de Loveicz. Outre les difficultés politiques qui militaient contre cette alliance, il existait contre elle UD empêchement dirimant dans la doctrine de l'Église russe ,

' L'empereur Nicolas a tout récemment aboli plusieurs degrés de constingulnité ou d'affinité, jusqu'Ici ré^vXés empêchements dirimants au mariage, dans l'Église ru&se , sans qu'aucun de ses prélats ait osé lui adresser la plus légère remontrance sur cette altération de l'ancienne discipline.

i2 IHTRODUCTION.

qui condamne et défend, sans exception, le divorce. L^empereur Alexandre, personnellement peu favorable an désir de son frère , mais vaincu par ses sollicitations , finit par agréer le mariage projeté ; mais , pour le colorer sous le rapport religieux , et pour diminuer 9 autant que faire se pourrait, Tinévitable scandale qui allait en résulter , il en référa au synode.

Celui-ci , bien informé de la condescendance de remperenr, ne manqua pas , dans la décision synodale qui fut publiée sur ce sujet , de déclarer le nouveau mariage liciU et tniMfe, et pour étayer cette décision si contraire à la doctrine ordinaire et connue de son Église , il cita le huitième eano/niê saint Basile. Grande fut la surprise du public de voir Taustère archevêque de Gésarée transformé en prédicateur» oo ai moins en régulateur du divorce, si opposé aux préceptes de TEvangile; et quelques personnes tant soit peu méfiantes et curieuses allèrent compulser les œuvres de saint Basile, afin de vérifier la citation , à la fidélité de laquelle elles ne pouvaient croire. Or voici ce que disait cette règle, qui, d*abord, ne pouvait être un canon , puisqu'elle émanait d'un archevêque dont la juridiction ne s'étendait que sur la Cappadooe et sur Texarcat du Pont , et que par conséquent elle ne pouvait être prescrite , comme règle disciplinaire , qu'à son Église propre , et , tout au plus , à celles qui dépendaient de sa juridiction métropolitaine :

Si une femme adultère a abandonné son époux , et en preni un autre , qu'elle soit excommuniée jusqu'à la fin de sa vie. Et si Vépoux abandonné convole à d'autres noces , il ne sera pês soumis au même anathème.

Il fallait assurément une grande force en matière dMnte^ prétation pour trouver dans cette loi de simple discipline* donnée par saint Basile à son Église , la moindre analogie réelle avec le cas soumis au synode de Russie ; car la grande* duchesse Anna Feodorovna n'avait pas abandonné le grand' duc pour prendre un autre époux , et aucune enquête n'avait établi contre elle le fait de Vadultère. Il était d'ailleurs évi^ dent que saint Basile , loin de justifier , dans le cas donné, 1^ second mariage de l'époux, se bornait à mesurer la peine ca-' nonique à infliger à tous deux , à la grandeur respective des

iirrEODUGTiON. 43

crimes commis par eux, etqu^en vertu de ce principe de justice distribu tive y il se montrait moins sévère envers Tépoux, abandonné par une femme infidèle , qu'envers réponse qui , la première y avait brisé le sacré lien du mariage. Tous deux d'ailleurs encouraient, suivant la pratique universelle de TÉglise, les rigueurs de la pénitence canonique , quoiqu'à des degrés différents ; mais assurément ce prétendu canon ne renfermait ni implicitement ni explicitement rien d'approbatif du mariage projeté par le grand-duc, et sur lequel le synode était appelé à prononcer. Mais qu'importait à la très-sainte assemblée que la citation fût juste ou non ? elle jetait de la poudre aux yeux du public et satisfaisait au désir du souverain : c'était la seule tâche qu'elle eût à remplir'.

Quant à la question de savoir comment l'épiscopat russe tolère avec tant de patience un si odieux servage , il ne sera pas plus difficile de la résoudre.

Personne n'ignore que depuis le règne de Pierre P' la société y en Russie, se trouve classée en quatorze catégories appelées classes ou tsichinij c'est-à-dire rangs, lesquels sont exactement coordonnés à l'échelle des grades militaires. Ces rangs y sont d'une telle importance , qu'ils prévalent , jusqu'à un certain point , sur les titres héréditaires de la noblesse, et qu'ils fonctionnent, dans l'ordre social, comme une machine à niveler ; car il n'est rien moins que rare de voir en Russie des hommes sortis de la dernière classe du peuple, de celle même d^s serfs, qui , parvenus , par l'échelle des rangs, à l'une des classes les plus élevées de l'État , contractent des alliances avec les familles les plus illustres et les plus éminentes do l'empire. Ces rangs d'ailleurs confèrent seuls la capacité d'occuper, suivant leur échelle propre, les places subalternes ou les emplois les plus élevés*; c'est sur eux que se règlent es-

' Voy. note additionnelle 5.

* SMl est question, par exemple, de nommer à un emploi de gouverneur de province, ou à la présidence d'un tribunal, Ton ne s'informe nullement si le candidat qui se préseote pour Tune ou pour l'autre de ces places , possède les sciences administratives /ou sMl a pris ses licences en droit ; il suffit qu*il possède le grade de conseiller d'État, de conseiller de collège, etc., pour être reconnu parfaitement apte à remplir la place en question. 2

iA IRTRODUCTIOlf.

sentiellement les faveurs, les gr&ces et les distinctions honorifiques qu'accorde Tempereur ; en un mot , ils forment k principe et la condition première de la vie politique et sociala en Russie. L'auteur de cette institution était beaucoup trop habile pour ne pas s'en servir comme du meilleur instrument d'asservissement à l'égard du clergé , de même qu'il en avait fait usage, et l'on sait avec quel succès, envers les desceih dants de ces boyards , si fiers de leur origine , et dont la postérité n'est plus reconnaissablede nos jours. L'empereur n^eat donc rien de plus pressé que de coordonner les dignités de l'Église à son échelle des grades et rangs militaires et civils, et d'imaginer , pour les prélats, des prédicats correspondants à ceux d'excellence et de haute excellence , qu'il avait décernés aux quatre premières classes de son empire. La hiérarchie ecclésiastique est donc entrée, comme partie intégrante , dans la classification politique, de sorte qu'un métropolite a le rang d'un général en chef et d'un conseiller privé actuel; un archevêque , celui d'un lieutenant général et d'un conseiller privé; un évéque, celui d'un général-major et d'un conseiller d'État actuel ; et les ordres de chevalerie , aux premières classes desquels ces prélats sont ordinairement agrégés, leur sont toujours conférés d'après la capacité qu'ils tirent de leur rang'.

Si le clergé de Russie pouvait admettre dans son sein des fils d'illustres familles ou de grands noms, peut-être une semblable recrue serait- elle un peu moins sensible ^ Factioa d'un pareil levier. Mais l'Église russe a pourvu elle-même à ce que ce moyen régénérateur ne puisse pas venir combattre en elle son principe d'asservissement. On sait d'abord que le clergé séculier, astreint au mariage ^ est exclu de Tépis* copat, et que la vocation au sacerdoce n'est pas libre en

' Ainsi un métropolite est apte à être décoré du cordon de Saint-André t le premier de Tempire; un archeYéque, du cordon de Saint- Alexandre « ou de Saint-Wladimir, ou de l'Aigle-Blanc de Pologne. Un évéque n'ob* tient guère , eu égard à sa catégorie personnelle , que les cordons de Sainte-Anne ou de Saint-Stanislas de Pologne. La même gradation est observée pour les prélats de l'Église catholique, ce qui est loin d'être favorable à l'exercice de leur ministère.

INTROÛDCTIOIÎ*

Russie comme en tout autre pays, étant rigoureusement circoosct'ite dans la descendance des prêtres , des diacres et des clercs ; d'où II suit qu'un noble qui \oudraît se vouer à VÈgliseserott obligé de s*aller perdre dans quelque monastère , oïl précîséineal à cause de son extraction nobiliaire, t\ aurail peu à espérer de la bienveillance de ses chefs plébéiens. Et c*esl de ceux-ci cependant que dépendrait uniquement son adaiissiou , ou , pour parler plus exactement, sa promotion mit ordres sacrés. Ceux-ci ne sont pas, il s'en faut bien , communs à loua les moines i et ce sont cependant les premiers degréi pour parvenir aux dignités 4'igoumeti et d'^archimandrite' , et de là à Tépiscopat. A moins de hautes protections extni-claustrales , ce noble n'aurait à se promettre qu'un entier et fatal oubli. On peut donc dire , en toute vérité , qu'en Russie « la carrière ecclésiastique est la seule qui soit fermée à /a noblc^e*

Or » l'on comprend à merveille que des prélats issus exclusivement de races plébéiennes soient dominés par la seule passion qu'il leur soit possible de satisfaire. C'est pour chacun d*eux une destinée presque fabuleuse de se trouver aS' iimilés en rang aux plus hautes positions sociales, et de se moatrer couverts de plaques et de cordons bleus ou rouges, résenrés à des classes dont réclai les éblouissait aux première»^ années de leur vie. Acquérir, à tout prix^ la possession de cet éclat est pour eux un besoin d'autant pins grand , qu'élevé* dans le principe d'une soumission absolue à rautoritésouveniîfïe, ils ne peuvent, en lui cédant , éprouver ni embarras ni remords- C'est ce que sait très*bien le gouvernement russe, ei c'est pourquoi il ne se fait pas faute de serrer, le cas échéant, la chaîne d'or qui meurtrit tes épaules de son clergé.

• igûUmen est 1c tUre du chef d^un monastère qui n'a pas le litre abba- ÛBh 11 répnnd à peu près h ceJui de |>nQur, ÀTchimandrite est le titre i*tiii «bbé mitre ï il y en a de trois classes, suivant rimportanceou Pan- Ufli« céJébrlIé da mona^lère. Les ir.élropoïi tes sont toujotxn abbés com- ■aaiiUlreft du principal monastère do leur éparchi«. Alors «^es moaasliffM preiiileQl k Ulre de Latcra, comme la PHcherêkfïta Lawra, à Kiefi |irèid« Mosfowja TrQÏUko-Serghiifskaïa Xat^ra; à Saml-Pùlersbourg , Tilibiji d'Alei^ndre Ne^rskj,

Si d'ailleurs celte chaîne est un peu lourde à porter» soo poids est allégé, on au moins compensé par raulorité despotique qu'à son tour le haut clergé, et le synode surtout , exercent sur toute la hiérarchie inférieure qui leur esl soumitti Ainsi s'est fait l'homme : Plus il se sent froissé par resclavage, plus il aime à le faire peser sur ce qui est athdessous de lui. Ancun prôtre en Russie n'y a des droits réels. Il peut être , solvant le caprice de son évéque , privé du sacerdoce et enrôlé dans l'armée. On voit assez souvent des évéques réduire des prêtres séculiers à une sorte de travaux forcés , en les employant comme des galériens , et sans rétribution aucune , à la culture de leurs jardins , et cela pour un temps dépendant de leur seule volonté , c'est-à-dire de leur intérêt. Biei plus , n'a-t«on pas vu , en 1812 » le synode , mû par un zèle de commande, faire à l'empereur un don patriotique de trenk mille séminaristes, qui furent immédiatement exclus du clergé pour être incorporés dans ses armées ?

Une dernière réflexion terminera le tableau d'un si indigne esclavage. Ce n'est pas une politique malhabile, quelque odieuse qu'elle puisse élre , que celle que le cabinet russe a reçue de ses prédécesseurs , et qu'il met en pratique avec cette constance qui n'appartient qu'aux gouvernements despotiques. — Tout agent de Vautorité impériale n'est qu'une nuUiti politique aux yeux du souverain', mais en revanche Uest wn épouvantail aux yeux de ses inférieurs. De cette sorte, la main du souverain pèse à la fois sur tous les points de son immense empire. Toute existence supérieure dépend du monarque et de ses bonnes grâces : toute existence subalterne dépend du bon vouloir ou du caprice de son chef. C'est là la première maxime du gouvernement russe, et l'on comprend combien elle rend flexible, au gré du souverain, ainsi que de ses mandataires

' Uoe personoe de marque s'étant servie du mot de grand seigneuTf en parlant à Fempereur Paul d'un des principaux dignitaires de sa cour, ce prince lui répondit, avec un mouvement d*humeur très-marqaée : Apprenez que chez moi il n'y a de^ grand seigneur que celui à qui je parle, et pendant que je lui parle. Celle clause restrictive est caractéristique et peint à merveille la négation de toute importance même relative, en face de la toute-puissance du monarque.

INTEODUGTION. 17

militaires y civils ou ecclésiastiques , tous les instruments de ses volontés. Si, d'une part , ceux-ci sont certains d'être emportés par le seul soufQe de sa disgrâce ; d'autre part » il leur départit, à Tégard de leurs subordonnés, une si large part à son absolue puissance; il leur accorde sur eux une prééminence si grande et si éclatante, qu'ils se soumettent volontiers aux chances de la servitude , pour s'en dédommager par les jouissances que leur donne l'orgueil , quelque circonscrit que puisse être le théâtre de leur splendeur. Car l'orgueil humain se satisfait principalement en traitant ses semblables avec mépris , ignorant qu'en méprisant ceux de son espèce , ïorgueU^ leux se méprise lui-même. De fait, nul en Russie n'a une situation qui ne soit essentiellement précaire; elle dépend toujours de son chef, qui peut la briser à son gré , de sorte que là où le pouvoir absolu du maître ne peut pas , à ce qu'il semble , arriver, il agit par des intermédiaires tremblants devant lui , mais devant lesquels tremblent mille autres : la crainte, ce grand et unique ressort du gouvernement despotique , comme les liquides , presse en tous sens , et l'autorité prétendue suprême de l'Eglise de Russie ressent cette pression et la fait ressentir au-dessous d'elle , tout autant , an moins , qu'elle est ressentie par tout autre corps de l'empire.

Jetons maintenant un regard attentif sur la situation que s*est faite le gouvernement russe envers les confessions étran^ gères. Et disons d'abord que cette dénomination officielle que se donne la direction des culles dissidents , a le double vice d'être un artifice de langage et une fausseté d'expression.

Elle est artificieuse , en ce qu'elle a pour but de faire croire qu'il existe en Russie un droit , un mode d'existence commun à tous les cultes dissidents , ce qui est si loin d'être vrai , que le contraire est d'une évidence incontestable. Nous la démontrerons par actes et documents , en ce qui concerne l'Église catholique.

Elle est fausse , parce qu'en realité il n'existe en Russie aucune religion qui soit véritablement étrangère au pays , comme nous allons le démontrer.

L'immense étendue de l'empire se compose, en très-majeure partie , de pays conquis. Au nord elle possède tout le littoral

de la Baltique et du golfe de Bothnie » jusqu'au roissean de Tornéa. Ces grandes provinces , ayant appartenu à la Suède, professent le luthéranisme ; le grand-duché de Finlande , avec les formes épiscopales ; les autres avec les formes consistoria- Ics. Les provinces de l'ouest , ayant longtemps , et plusieun d'entre elles dès l'origine , appartenu à la Pologne» sont restées catholiques , sous deux rits différents, mais longtemps unis par la plus étroite communion. Les provinces du midi , en grande partie démembrées de la Turquie ont une nombreuse population musulmane. Les conquêtes transcaucasiennes s'étendent sur une partie de l'Arménie , peuplée de chrétiens monothélites f vulgairement appelés Arméniens^ etsar une partie de TAsie-Mineure où domine le Coran ; les vastes steppes qui s'étendent à Test , et les effrayants déserts de la Sibérie , sont peuplés, les premiers » de races tartares nomades, professant en partie Tis.Iamisme; quelques-unes, dit-on^ soumises à Tautorité plus ou moins effective du Dalal-Lama ; et la Sibérie, dans ses affreux déserts , compte d'autres peuplades adonnées à la plus honteuse idolâtrie , le schamch nisme*. Toutes ces populations, incorporées aujourd'hui à la nation russe , ont importé leurs cultes si différents dans l'empire; et elles les y professent, non pas à titre de tolérance, mais à titre de droit; de sorte que , pour ne parler que des confessions chrétiennes, le luthéranisme. et le catholicisme sont les religions indigènes d'une partie notable du pays, et

' Le gouvernement russe donne complaisamment aux Arméniens hérétiques , dont le chef sMntilule orgueilleusement catholicos , Tépithète de Grégoriens; comme si saint Grégoire VlUuminateur, qui aétéTapôtre des peuples d'Arménie, eût enseigné la détestable doctrine de la coafusion des deux natures en Jésus-Christ , ou au moins de l'unité d'opération de ces deux natures ! Mais ils sont rebelles au Pape : cela suffit pour s'entendre avec eux.

* Grossière idolâtrie qui parait consister à rendre un culte craintif au mauvais esprit. Ces peuplades n'ont ni temples, ni sacrifices. Une espèce de magiciens, appelés Schamans , opposent leurs grotesques conjurations aux maladies et aux phénomènes nuisibles de la nature. C'est la seule fonction de leur noir sacerdoce. Le peuple les croit en communication directe avec les mauvais esprits, causes uniques de ses souffrances.

ne pourraient par conséquent être appelées étrangères , qu'en excluant de Tempire les provinces où elles ont une existence de droit, fondée sur les traités de cession, ou , à défaut de traités, sur une possession d'état bien plus que séculaire. Qualifier de confessions étrangères ces cultes chrétiens, serait donc exclure les provinces du nord et de Touesl de la nationalité russe^ et ce n'est pas là , tant s'en faut, la pensée du gouvernement. Dès lors il commet une inconséquence palpable , en donnant à ces confessions le nom d'étrangères'.

Après ces observations préliminaires, nous allons esquisser brièvement le tableau de la situation tout exceptionnelle que le gouvernement a fait à la religion catholique en Russie ; tableau qui fera ressortir l'artifice de langage que nous avons signalé.

La Russie se dit tolérante par excellence, et elle Test en efiet , en tant qu'elle n'inquiète, ni n'exclut individuellement, et pour cause de religion , qui que ce soit du service de l'État, ni par conséquent des avantages qui y sont attachés; les cas de défection de la religion nationale étant , comme nous le verrons, seuls exceptés de cette tolérance. Mais elle est loin de pratiquer cette vertu dans le sens administratif, envers la religion catholique , fparce que celle-là est la seule qui puisse lui contester l'orthodoxie dont se vante son Église, et parce qu'elle est aussi la seule dont elle redoute la propagation, au détriment de l'omnipotence impériale. C'est par saite de cette rivalité et de cette crainte qu'elle l'opprime dans son gouvernement spirituel et dans la liberté de son culte. Les documents que nous produirons plus bas démontreront surabondamment cette triste vérité.

C'est proprement de l'invasion des Polonais, à la suite du Tharévitch , vrai ou prétendu , appelé le faux Dmitry (car la qualité réelle de ce personnage est et sera peut-être toujours irne énigme historique" ) ; c'est de cette époque que date l'aversion des Russes pour la religion catholique romaine. Ce jeune prince, qui , à l'aide de la Pologne , parvint à monter

' Vay. note additionnelle 6.

* Voy. note additionnelle 7.

sur le trAne des izars, avait» dit-on , embrassé la religion catholique du rit latin » et sans attendre qu'il îiki assez solidement établi sur le trône , il paraîtrait avoir voulu la faire adopter , sans préparation , à ses boyards et à son peuple ; tentative qui , au dire des historiens du temps , lui coûta le uAne et la vie. Cet épisode dans Thistoire de Russie, épisode dans lequel le principe religieux se trouva si malheureusement mêlé aux désordres et aux malheurs inséparables de rinvasion et de Tintervention étrangères» ainsi qu'à rintrusion sur le trône de Rourik d'un prince qualifié par les chroniques contemporaines d'usurpateur et d'apostat ; cet épisode, disons-nous, devint la source intarissable de haines nationales et religieuses entre la Russie et la Pologne. Dès lors la religion catholique fut proscrite dans l'empire, comme une sorte d'ennemi public, et des monuments, subsistant encore de nos jours , attestent et conservent le souvenir de cette prosscription' , malgré l'existence de droit que la religion catholique a acquise , en Russie , par le fait de l'acquisition de vastes et nombreuses provinces depuis enlevées à la Pologne. A l'époque où fut accompli le démembrement définitif de ce malheureux pays, l'impératrice Catherine , dont la politique astucieuse et cruelle avait préparé et mis à profit la série de discordes et de malheurs que couronna cette catastrophe inouïe dans l'histoire moderne , sentit l'indispensable nécessité de reconnaître l'existence de droit de l'Église catholique dans ses nouveaux domaines, et de faire disparaître , an moins superficiellement, les traces de la proscription, devenue impolitique, qui pesait sur elle. Protestante par le fait de sa naissance et de son éducation, philosophe incrédule par ses liaisons autant que par sa morale dépravée , mais avant tout maîtresse absolue d'un empire qui ne reconnaît de loi que la volonté actuelle du monarque, elle ne pouvait être qu'hostile à la seule Église qui , de droit apostolique , prétend , non-

' Dans la cour de la Troïtsko-Serghiefskaïa Lawra^ Ton voit encore un obélisque dont les inscriptions consacrent le ressentiment historique des Russes, contre l'introduction du catholicisme et des jésuites, à la suite de V apostat et des Polonais , ses alliés.

IHTRODUCTION.

seulement à sa propre indépendance, mais encore au gouvernement de loiJ les les Églises , et donl la piiissaoce enseignante et dirigeante s'étend, de fait, sur la plus grande partie des chrétiens répandus sur les deux bëmisphères. Toutefois, il faut le reconriaiue, dans tout ce qu'elle élablit» relativement à l'organisation du clergé et du gouvernement de FÉglîse catholique dans ses Étals, Fimpératrice s'abstint de rien faire que d'âecord avec le principe fondamental du catholicisme, c'est-à-dire du coosentemeni duSaint-Siége. Elle avait devant les yeux la résistance béroique du clergé de France à la constitutioa prétendue civile que , dans sa folle impiété , rassemblée dite consiimante avait osé lui imposer, et, ainsi que tous les incrédules , elle était persuadée que la perséculioa est te yériiable moyen d'étendre et de consolider une religtûQ quelconque'. Ce théorème historico-religieus lui avait été foorui par Tabsurde école voUairiennedont les adeples s'efforçaient j à Tenvi , de réduire à une conséquence toute naturelle de la persécution des Césars et du fanatisme des marlyrSf lu propagation de la foi chrétienne, et le miracle si évident de la substitution de la pacifique domination des successeurs du pécljcnr de Galilée, crucifié sur le Janicule, à Teffroyable tyrannie des imperator.

En conséquence de négociations méticuleuses assez longtemps poui'suivies avec le Saint-Siège', et qui n'aiieiguirent leur terme final que sous le règne suivant, Ton établit, pour l^Égii$6 catholique du rit latin, six évécliés , dout le plus «fteiido^ sans comparaison , puisquUl comprend les deux capitales et que virtuellement il s'étend jnsqu'uuK frontières delà Chine, celui de Moliilef, fut érigé en archevôclie , et, de sa propre autorité, Tempereur joignit à la dignité archiépiscolialele titre de métropoUk, inconnu dans la hiérarchie romaine, suaid que la bienveillance impériale, ou plutôt le désir de le

* Cet atiûtnc i>hilosopbi(|Ui: est littéralement exprimé daiift le code de Ufiibijoii ctiiut Calberinc a Jaîâ&é le projet, rédigé de &k m^ïn, et que VoQ motUrç aut curieux comme un monument de s^i sagcsâCÉSl est déposé à r*eaitémïe im|jénàliî ûi^s scieuceSp à Saint-Pétersbourg»

* fpg, nûU &ddiliottQclle d*

mieux assujettir , décerna au prélat revêtu de cette digoilé, afin de le mettre au niveau des chefs de FÉglise domiiiante'. Il est bon que Ton sache que , à cette époque , tous les départements , depuis érigés en ministères , avaient la forme collégiale; c*est-à-dire que le département des affaires étrangères, par exemple» s'appelait collège et se composait de membres et d'assesseurs effectifs ou simplement titulaires» di« rigés et présidés par le chancelier de l'empire. Il en était de même des départements de Tamirauté» de la guerre, etc. D'après cette organisation , qui datait du règne de Pierre I*, Ton institua un collège ecclésiastique catholique romain, présidé parle métropolite-archevêque de Mobilef , et composé de trois prélats mitres et de députés de tous les chapitres catbédraux de chacun des six évéchés , élus pour trois ans. II s'entend que ces élections se faisaient , comme elles se font encore , sous l'influence directe du gouvernement , qui s'était également rendu maître du choix des évéques. On comprend fort bien que ce collège ecclésiastique n'était dès lors qu'un instrument plus ou moins assoupli à. la volonté impériale. Ses al* tribu tions , d'ailleurs, se bornaient à peu près à la promulgation des oukazes impériaux dont cette assemblée, ainsi que le sénat et le synode, ordonnait en ce qui le concernait, et assurait l'exécution. A ce collège était agrégée une section particulière pour le gouvernement de l'Église catholique da rit grec uni. Le président spécial de cette section était le métropolite de ce rit, mais en cas de délibération collective des deux rits et de leur réunion en assemblée générale, c'était l'archevêque métropolite de Mohilef qui la présidait en chef. On avait eu soin, d'ailleurs, de la gratifier de la présence d'un oiBcier impérial qui , à l'instar du procureur su*

' Non content de cette distinction , Paul demanda et obtint du Saint- Siège, pour son métropolite catholique, la permission de se décorer des insignes du cardinalat. Nous ne savons si cette concession eut un caractère personnel , ou si elle fut accordée à la primatie épiscopale en Rassie. Nous savons seulement que le gouvernement russe admet la seconde hypothèse, et que Fempereur Nicolas a adressé au métropolite actuel, nommé par lui , mais pas encore confirmé par le Pape , le reproche de s'être présenté devant lui sans porter les bas rouges.

mTEODUGTIONi

préme du synode, lui manifeâtâit les intentions Impériales et en requérait rexëcutioD. Du reste» dans toutes les causes majeures, le recours au jugement du SainiSiége ékiit réservé au collège.

La forme collégiale des grands départements de Tempire subsista, avec des modifications amenées par le temps, jusqu'à l'^oipereor Alexandre, sous !e règne duquel elle fut entièrement abolie et remplacée par des ministères assez exaciemenl calquée sur Torganisation îniérieure de la France. Par une exception que Ton ne pourrait expliquer, si Ton perdait de vue le servage auquel déjà le gouvernement , aidé des coupables connivences du métropolite Stanislas Siestrencéze-' vtcz-Bohusz ■ , était parvenu à réduire ce collège; lui seul, dans tout reoipire, fut excepté de cette suppression générale et maintenu , moins les libres recours à Rome^ dans la forme de sa prltiJÛïveinstitutionrCest que le gouvernement russe, n'osant encore afljcher la prétention de soumettre à son bon plaisir le régime et la discipline de rÉglise catholique, prëTérait la régenter d'une manière médiaief c'est-à-dire en lui faisant natifier ses volontés souveraines et les lui taisant accepter et exécuter par rinterraédiaîre d'une autorité ecclésiastique » que lui-même tenait sous sa main , par le fait de la résidence conlinncUe de rassemblée et de son chef dans la capitale, et par le fait bien plus grave encore de l'autorité sans bornes qu'exerçait mu délégué sur les délibérations et sur les résolutions de celte malheureuse assemblée, Par les documents qui seront jiiis sons les yeux du lecteur, Ion verra combien les effets de ce calcul insidieux ont répondu aux vues oppressives da gouvernemeni russe.

Originairement, et jusqu'à ces derniers temps, le gouvernement russe avait au moins eu la prudence de ne confier Hfnportani emploi de procureur impérial près le collège caiboijque qu'à un fonctionnaire catholique , et , certes, il ne était pas difficile de trouver, pour remplir ce poste, assez] catlroliques de nom qui , en pratique , n'auraient connu ^autre n lit^ion que le culte des volontés impériales. Mais à

note additionnelle 9.

U INTEODUCTION.

quoi bon s'imposer le joug d'une convenance extérieure, et de quel droit cxigerail-on d'un pouvoir despotique de se prescrire à lui-môrae la moindre gène dans le choix de sei agents? Pour plus de liberté , et peut-être aussi pour faire profession plus explicite de son omnipotence, rempereart nommci à cet emploi M. Bloudoff» russe de religion, et, qoi plus est, ennemi déclaré et acharné de la religion catholique. Cest de lui que dépend le personnel des chancelleries, pris indifféremment parmi les adhérents de tous les cultes ; à loi appartient le droit exorbitant, lorsque, sous la forme dérisoire iïuîie proposition, il a notifié à l'assemblée quelque volonté souveraine , d'assister à ses délibérations, de tenir note du vote de chacun de ses membres, et d'en faire porter le résumé, ainsi que le résultat final de la délibération, au protocole tenu par un greffier qui ne dépend que de lui seul. C'est lui encore qui élabore tous les rapports relatifs aox affaires du culte catholique que le ministre de l'intérieur, duquel ressort la direction générale des cultes étrangers, met sous les yeux de l'empereur; et, lorsque, dans l'exercice de ses fonctions, il déclare quelque nouvelle volonté de son maitre, c'est V exécution de ses propres inventions ^ mais déjà agréées par l'empereur, qu*il propose à l'acceptation du collège.

Nous en appelons, avec pleine confiance, au jugement impartial de chacun de nos lecteurs, à quelque culte qu'il appartienne, et nous lui demanderons si jamais, dansaocoo pays de la terre, les pays mahoméians y compris, il a été imaginé et mis en pratique un système plus odieusement parfait d'oppression d'une part , et de sujétion de l'autre, en matière de religion ? Et c'est ici le cas de rappeler que ce système tout exceptionnel ne s'applique, en Russie, qu'alfa seule Eglise catholiqtœ, objet tout spécial des haines invétérées du gouvernement et des peurs qu'elle lui inspire.

Les deux grandes divisions de l'hérésie protestante, réunies, en 1818, par ordre de l'empereur Alexandre et à l* suggestion de la Prusse*, se gouvernent par leur consistoif^^

' Cette réunion , formellement exigée des consistoires luthérien et c^^^^ viniste, ne s'est pas cependant opérée sans quelques difiQcuUés, qu*^^

IirrROBUCTlOK. 25

composé de pasteurs et de laïques ; et ce consistoire se trouve bien aussi placé sous la juridiction de la direction générale des confessions étrangères. Mais cette juridiction n'a rien d'oppressif pour elles : d'abord parce qu'elle est très-peu active, attendu que le gouvernement, n'ayant ni crainte ni méfiance du protestantisme, avec lequel il fraternise malgré l'opposition des dogmes religieux , lui laisse une entière liberté. Cette liberté, le consistoire en use largement , particulièrement en matière matrimoniale « pratiquant, sans difficulté, sa doctrine aussi immorale^ qu'antiévangélique sur le divorce' , et cela sans que le pouvoir politique s'en mêle, malgré le principe diamétralement opposé que professe la loi religieuse et civile en Russie , et malgré les inconvénients de toute nature qui nécessairement résultent de cette déviation si considérable de la législation matrimoniale qui régit l'empire. Cette suprématie de la direction générale des cultes n'a d'ailleurs rien d'abusif en elle-même , quant aux protestants, puisque, dès l'origine de la prétendue réforme, ses auteurs, forcés d'abdiquer toute indépendance religieuse , proclamèrent d'eux-mêmes le souverain , régulateur de la doctrine et des intérêts de leurs sectes nouvelles; de sorte que^ malgré la disparité des cultes, l'empereur de Russie se trouve être, en vertu de cette doctrine , évêque suprême des cultes protes'tants dans ses États. Ceux-ci ne connaissent ni collège ecclésiastique, ni oukazes restrictifs de la liberté de leur culte, ni Famère dérision de proposition^ sur le fond desquelles il ne peut plus même être permis de délibérer; ni la barbare nécessité imposée h des prélats et à des prêtres de comprimer le cri de leur conscience en sanctionnant de leur vote des mesures quelquefois sacrilèges et toujours illicites. Encore si, comme en tout pays autre que la Russie, ces infortunés pou-

conrageait le caractère doux et tolérant de Femperear Alexandre. Actuellement même , elle est en Russie plus apparente que réelle , plus superficielle qu'intime.

' Le dévergondage en cette matière va si loin en Russie, parmi les protestants, qu'on y a tu assez souvent des époux prendre le divorce, se remarier chacun de son côté , se divorcer encore et se reprendre en contractant entre eux un second mariage l Proh pudor !

i6 INTaObUGTIOH.

vaient se soustraire à une tyrannie» U plus cruelle de tontes, puisqu'elle les met aux prises avecleur conscience, et ne leur laisse que le choix d'obtempérer à des commandements détestables, en bravant la colère divine; ou d'encourir Tindignation souveraine en s'y refusant ; si , disons-nous , Us pouvaient se soustraire à une alternative si cruelle en donnant la démission de leurs périlleux emplois! Mais cette ressource ne leur est pas laissée, le service de membres et de députés ai collège ecclésiastique est obligatoire ; la démission serait réputée prolestation , c'est-à-dire rébellion à la volonté du souverain. Et malheur à celui contre lequel cette accusation poo^ rait être portée!

Dirons- nous que le clergé de la Pologne russe , qui seol figure au collège ecclésiastique» ne fait que courber la tête sous le joug de la terreur qui lui est imposée» etque» par conséquent, il n'est que passivement coupable de la violation de toutes les lois » de tous les canons de l'Église; violation à laquelle sa faiblesse connive d'une manière si déplorable? Nous voudrions le croire et le dire ; mais, hélas! l'homme est partout homme; et, s'il n'est en garde perpétuelle contre le principe d'orgueil et de cupidité qui ravage son cœur , il est bientôt envahi par l'ambition , passion dans laquelle viennent s'unir les désirs effrénés des honneurs et de la richesse. Ce second instrument d'asservissement est souvent employé, et cela avec habileté, parle gouvernement russe qui, directe* ment ou indirectement, dispose des évéchés, des canonicatSi des cures même' ,et, en général, de tous les bénéfices de TÉglise; et là se trouve l'explication la plus réelle peut-être de la suprématie abusive que les souverains russes ont successivement ac^ quisesur le collège ecclésiastique non moins que sur le synode,

' u n'est rien moins que rare en Pologne de voir conférer des cures à des ecclésiastiques déjà en possession d'autres bénéfices, appartenant très-souvent à d*autres diocèses. Cet abus criant parait avoir , sinon de tout temps , au moins depuis bien longtemps , subsisté dans TÉglise de Pologne. Dans ce cas , le nouveau titulaire perçoit les rçvenus fonciers de sa cure, et laisse à un vicaire permanent les fruits du casuel. Ne nous étonnons pas que cette Église soit ainsi visitée , et frappée de la verge du Seigneur,

IHTRODCCTION. 27

et, par conséquent, snr le culte catholique autant que sur celui de son Eglise nationale.

Yeut-on quelque exemple de cette suprématie, exercée, au nom de son maître, par le directeur général des cultes étrangers, sur les cérémonies et jusque sur la liturgie même de rÉglise catholique? Nous allons en citer un qui ne laissera aucun doute sur le pouvoir que ce fonctionnaire s'arroge circa sacra.

Un beau jour, il se présenta à Tesprit de M. Blondoff une pensée qui, sans doute, lui était dictée par le vif intérêt que lui inspire le bonheur spirituel et temporel de son maître. Il glisse aussitôt, comme propre à faire ressortir la fidélité et le dévouement du clergé catholique, la proposition d'introduire dans le canon même de la messe des prières nominatives pour l'empereur et pour tous les princes et princesses appartenant ou agrégés à la famille impériale, à Tinstar de ce qui se pratique dans la liturgie orientale \ Sur ce qu'il lui est représenté, avec crainte et tremblement, que le Souverain-Pontife, lui seul, a le pouvoir d'ordonner ou d'autoriser quelque addition au canon de la messe, et que, sans cette autorisation, nul prêtre catholique ne pourrait , sous peine de sacrilège , célébrer les saints mystères en récitant les prières du canon ainsi altéré, M. Bloudoff, après d'assez longues insistances, finit par exiger que les prières en question , exactement conformes à celles qui se disent dans la liturgie russe, fussent au moins chantées à l'issue de tontes les messes solennelles. Et, bien instruit des cérémonies catholiques, il voulut que les jours où la grand'messe est célébrée devant le Saint-Sacrement exposé, le chant de ces prières précédât la bénédiction finale, pour obliger, par ce moyen , autant qu'il est en son pouvoir, le clergé et tous les fidèles à y prendre part. Il serait superflu de dire que le collège , fort heureux d'avoir obtenu une capitulation si honorable et si douce en comparaison des ordres dont il se voyait menacé , s'empressa d'adopter celte proposition mitoyenne, et d'en prescrire la stricte observation dans

' Ces prières sont appelées en gréco-russe Ekhienii. Il en sera parlé P^us loin.

toutes les églises catholiques de Tempire, où ces ordres s^exécutent avec la plus grande ponctualité '. Les documents qse nous produirons plus bas montreront Tingérance tyranniqoe du gouvernement russe sur Tadmrnistrationdes sacrementsde pénitence et d'eucharistie, aux grands risques et périls des confesseurs catholiques, principalement dans les neuf goovernements» ou provinces, démembrés de Tancienne Pologne. On y verra de même les mesures de rigueur nouvellemeiit prescrites , et dont Tintroduction dans le code criminel de Tempire a été ordonnée, tnais sans publiciU , contre*ceux qai sont , à tort ou à raison , qualifiés d'orthodoxes et qui OMraient se séparer de TÉglise dominante. Ces rigueurs, biei entendu , ne s'appliqueront qu'à ceux qui ont embrassé le culte catholique ; car il est de notoriété publique qu^ancune punition n'atteint ceux qui se donnent à l'une des sectes qui, sous le nom générique de Roskolnikif se sont séparées de l'Église dominante, et qu'il est à peu près sans exemple qu'un orthodoxe russe ait passé à l'une des sectes protestantes. Le meilleur commentaire par lequel nous puissions clore cette douloureuse esquisse de l'esclavage et de l'abjection à bquelle se trouve réduite l'Église catholique en Russie, se trouvera dans les deux lettres suivantes qui , dans le temps, nous sont parvenues, et dans lesquelles on trouvera des détails qui réuniront en un véridique tableau le système raisonné d'oppression que fait peser sur l'Église catholique l'omnipotence im* périale exercée par un fonctionnaire fanatisé par l'amour da schisme, et maître absolu des prétendues délibérations du collège ecclésiastique catholique romain. La confiscation des biens ecclésiastiques dans tous les neuf gouvernements de l'ancienne Pologne , confiscation récemment décrétée par

' Oo De supposera pas , sans doute , que Tempereur et son orgt*^ attachent à ces prières Fespérance d'une plus active protection du CieL^ Ni TuD ni l'autre ne professent un assez grand respect pour le cultes catliolique romain, qui, à leurs yeux, n'a rien de bien recommandablc*- C'est la prétention effrénée du despotisme , qui se platt à étendre s^ rude main jusque sur le culte que l'homme rend à son Créateur, et d*y apporter des modifications dans le seul but d'exercer son orgueilleuse omnipotence même en matière divine.

iirrROiiiJGTiOK. 29

Tempereur » en contradiction formelle arec les stipulations des divers traités de partage de cemaibenreux pays , est un fait encore peu connu, sinon entièrement ignoré en Europe.

14 féfrier 1841.

« La position de TÉglise catholique en Russie est en ce moment d'une difficulté extrême. Elleesten lutte contre un pouvoir immense et qui ne se laisse arrêter dans son exercice par aucune considération de droite de justice, ni même d^humaniié, lorsqu'il s'agit pour lui d'atteindre le but politique qu'il s'est proposé. C'en est un actuellement d'éteindre graduellement, dans toute l'étendue de ce vaste empire , le catholicisme , que Ton y regarde, et non sans raison , comme le principal appui de la nationalité polonaise, vouée à une destruction complète et sans retour. Ce cruel système a été adopté lors de la dernière insurrection de ce peuple infortuné , et, en le suivant avec une persévérance si passionnée, l'empereur ne fait qu'exécuter à la rigueur la proclamation qui précéda l'ouverture des hostilités, et dans laquelle il déclarait aux insurgés que le premier coup de canon tiré sur ses troupes tuerait la Pologne. Depuis ce temps, tous les actes, toutes les mesures émanés du gouvernement tendent à ce but avec une violence et des artifices inouïs jusque-là , quoiqu'on ne puisse nier que , bien avant l'avènement de H. Bloudoff à la direction générale des confessions étrangères, l'action continue du gouvernement ne décelât* des sentiments et des vues profondément hostiles à la religion catholique. Vous le savez, le gou- 'vernement russe a toujours professé une tolérance absolue , noD-seuleroent pour les cultes dissidents venus de l'étranger , mais même pour les schismatiques de sa propre Église. L'Église catholique , elle seule , a toujours fait exception à cette règle de politique générale, parce qu'elle seule , appuyée sur sa haute antiquité, sur son immense étendue, et bien plus encore sur son gouvernement souverain et universel , placée , d'ailleurs, hors des atteintes de l'autocratie russe, lui faisait ombrage. Cette hostilité , cependant, se manifestait plus par ^ tendances habituelles que par des actes criants ^ et il a

30 IirTRODUCTIOH.

fallu les événements de Pologne et le crédit de M. Blondof pour lui faire prendre le caractère d'oppression et de pené* cution manifeste qu'elle a pris de nos jours. Cest depuis qae ce haut fonctionnaire a pris en main la direction des cultes, qu'a commencé la série de menées ténébreuses qui amenèreit enfin la rupture définitive du lien qui rattachait plusieurs millions de catholiques du rit oriental au grand centre d'unité. L'effet désastreux de ces menées est aujourd'hui connu ptf des documents oflSciels , et vous êtes trop an fait de tontet choses pour que j'entre avec vous dans le détail des séduo tiens, des menaces et des violences ph3fsiques et morales aises en œuvre » pendant ces dernières années , pour obtenir l'apostasie des trois évéques , et la défection d'une grande partie du clergé supérieur, entraîné par eux dans cette grande prévarication. Ces malheureux ont, à leur tour, entraîné dans leur chute leurs ouailles longtemps récalcitrantes , mais incapables, après un si triste exemple , de résister au pouvoir, armé de toutes ses rigueurs. Forcées de subir le'goavemement de leurs infidèles pasteurs » elles ignorent même en partie le schisme dans lequel ceux-ci les ont précipitées.

» Je ne vous entretiendrai pas plus longtemps de ce sujet d'une aOliction d'autant plus profonde que ce mal est sans remède, et je ne vous parierai que de la position non moins critique où se trouve actuellement l'Église catholique da rit latin , des dangers très-sérieux dont elle est de plus en plos menacée, et des difiicultés journalières qu'elle est réduite i combattre avec tant de désavantages.

» La principale est , comme vous savez , son mode d'administration centrale par un collège qui peut tout sur elle et rien pour elle« Avec la faculté qu'il avait de recourir à Rome* en toute cause majeure, et d'en référer simplement aux décî' sions du Saint-Siège, cette autorité eût pu être protectrice dc^ intérêts de l'Église qu'elle représente ; mais depuis que p9i^ l'institution du ministère de l'intérieur, et, qui plus est^ d'un directeur général des cultes , elle a reçu un chef direct laïque, aujourd'hui même schismatique et ennemi déclaré duculte et de la foi catholique , elle se trouve soumise à un en^ nemi, supérieur par son crédit et par sa position, au président

INTROBUCTIOM. 5i

du collège , vainement décoré du titre de métropolite. Cette assemblée n'a plus que le choix d^une soumission absolue ou d'une répression cruelle» et aucun de ses membres n*a la sainte vocation du martyre. Il Tant donc savoir gré à H. Bloudoff de ce qu'il ne porte pas plus loin Texercice de son omnipotence; car s'il lui plaisait, au moyen d'un ordre souverain» qu'il ne lui serait pas difficile d'obtenir » d'interdire » par exemple , tout culte solennel dans nos églises» comme pouvant attirer à lui des orthodoxes; de supprimer toutes les fêtes particulières de l'Église catholique ; de ne permettre que la célébration d'une ou deux messes basses» les dimanches et les fêtes » et de réduire l'administration des sacrements » à l'instar de ce qui se pratique chez les Russes» à la confession et à la communion pascales; je ne sais, en vérité» ce que ferait le collège ecclésiastique » ni comment il pourrait éviter de sanctionner toutes ces sacrilèges servitudes » et d'en prescrire l'exécution aux évéques diocésains et à leur malheureux clergé! Résistera la volonté impériale! c'est d'une audace dont nul ne se sent capable. Et d'ailleurs » si un seul l'osait » et cela en présence du procureur impérial , sait-il s'il ne serait pas abandonné par ses collègues et sacrifié immédiatement sans avantage réel pour la religion ? C'est ainsi que chacun raisonne en son particulier » et croit pouvoir mettre en repos sa conscience.

D Différents oukases nouvellement rendus circa sacra, et que je trouve moyen de vous faire parvenir » vous prouveront que la redoutable hypothèse que j'ai posée plus haut n'est pas sans fondement. Elle vous fera voir comment » au moyen de ses ipvéiendnes propositions, le directeur des cultes ordonnance et réglemente à gré et à volonté » même l'administration des sacrements de pénitence et d'eucharistie. Pourtant il faut que je vous dise que l'art. 2 de l'oukase du 5i Décembre dernier , dont je vous envoie » ainsi que du précédent et des suivants» copie authentique» ayant paru au collège établir nn'précédent trop dangereux dans ses conséquences » en matière sacramentelle , il a hésité pendant trois jours avant d'y adhérer par un vote formel. Sa résistance n'a pu aller plus loin , mais le président actuel , l'archevêque nommé de Mohi-

52 INTRODUCTIOK.

leff y s'est dévoDé poar tous, ao point de demander une audience particulière à l'empereur, afin d'exposer à Sa Majesté ses scrupules de conscience que partageait tout le collëga L'empereur ^ déjà prévenu par M. Bloudoff, donna quelques assurances tranquillisantes, c'est-à-dire qu'il s'excusa de l'intention de vouloir violenter les consciences en maiièn di dogme*, et fit écrire , par son ministre , une lettre conçue dans ce sens , et que vous trouverez aussi jointe à mon envoi. Une modification légère , et qui laisse subsister en son eotkr le principe de la défense de recevoir à confesse des personses étrangères à la paroisse des confesseurs , parut , au collège pleinement satisfaisante, et il promulgua , sans difficultés ot lérieures , l'oukase impérial.

» Toutefois cette démarche du prélat, qui à tout autre eAt paru très-dangereuse , et dont le succès vous semblera aussi douteux qu'imperceptible , ne laissa pas de produire quelque effet sur M. Bloudoff. Il paraît actuellement un peu moins pressé de solliciter et de notifier , en matière purement spirituelle , des volontés souveraines ; mais il ne faut pas s'y troni' per , sa circonspection actuelle n'est qu'apparente et passagère , et le ressentiment que lui inspire ce simulacre de résistance le portera à prendre sa revanche le plus tôt possibla

» On a essayé dernièrement d'obtenir du clergé du royaume de Pologne , qui jusqu'à présent a pu conserver une administration propre et tout à fait indépendante du collège de Saint-Pétersbourg , la demande de s'y réunir, en entrantsoo^ son obédience et y envoyant ses députés*. C'eût été tresser ? de ses propres mains, une corde pour se faire étrangler. Aussi a-t-il eu le bon esprit de se refuser à des propositions faites

' Comme si la parfaite indépendance du saint ministère , en matière sacramentelle surtout, n'était pas un des premiers et des plus importants dogmes de la foi catholique?

* On remarquera Tastuce avec laquelle le gouvernement procède en pareille matière, tantôt en fractionnant le collège ecclésiastique en deux parties indépendantes, comme cela a eu lieu pour Témancipation des Grecs-unis; tantôt en fondant en un seul les collèges ecclésiastiques de Russie et du royaume de Pologne; mais toujours dans des buts nuisibles au catholicisme.

de la manière la plus séduisanle, et précédées de nombreuses décorations distribuées cm/ coptondam ùenevolenHam. Il faudra voir actuellement si le gouvernement ne se déterminera pas à emporter d'autorité ce qu'il n'a pu obtenir sous l'appaxence d'une libre concession. En attendant, et pour peu que l'oppression dure encore , ce malheureux pays » ainsi que les provinces russo-polonaises , n'auront plus ni évéques » ni prêtres» ni églises, ni peut-être de fidèles, à moins toutefois qu'il ne plaise au Seigneur de venir au secours de son héritage. » Que vous dirai-je de notre Académie de Yilna , seul établissement institué et même toléré pour former des candidats au sacerdoce catholique? Les emplois de professeur, tous à la nomination du gouvernement, sont , en majeure partie , donnés à des laïques et même à des schismatiques, et le cours entier de l'instruction est réglementé par le ministère de l'instruction publique , d'accord avec la direction générale des cultes étrangers. L'autorité épiscopale n'a sur cet établissement aucun pouvoir , aucune influence quelconque. Le grand, je dirai plutôt l'unique but de cette institution , comme de toutes celles de l'empire , que vous connaissez aussi bien que moi , c'est de donner aux élèves une forte religion politique , en leur inculquant , toujours et à toute occasion , le devoir d'une soumission absolue aux vues du gouvernement , et une vénération exagérée jusqu'à l'absurde pour la personne et pour les volontés du monarque. On comprend tout ce que peut et doit produire un pareil système d'éducation , appliqué aux candidats du sacerdoce catholique romain.

» La mesure, depuis longtemps proposée, d'enlever au clergé catholique l'administration des biens et domaines considérables qu'il possède en Russie , vient enfin d'être adoptée et décrétée par l'empereur en personne. Ce ne serait pas peutêtre un malheur bien grand, car la privation de biens temporels épurerait les vocations cléricales , et compenserait la di- Qiinution du nombre des pasteurs par leurs éminentes vertus. Cela s'est vu ailleurs et se reverrait probablement en Russie. Hais tous les efforts qu'a faits jusqu'ici notfe gouvernement pour circonscrire le culte catholique dans les Jimites les plus étroites possibles , doit faire craindre qu'en se saisissant de

54 l!ITR0DUCT10!l.

radmifiistration des biens de TÉglise» qui Yonl être livrés à des mains rapaces et inBdèles , le gonvernement n^ait , dèsi présent , Tintention de supprimer encore une autre partie de nos églises , sous le prétexte qu*elles n*ont plus de moyem suffisants pour subvenir aux frais du culte. Déjà il en restes peu y que plusieurs paroisses ont des rayons de quatre-vingts et de cent verstes', et quand une si grande étendue de pays n^a» gonr le service paroissial, qu'un ou deux prêtres ai plus. Ton peut juger de la difficulté qu'il y a pour eux de pounoir au salut des Âmes, et à quels périls sont exposés les malades, les infirmes, les vieillards.

» Étant bien certain de la sûreté de Toccasion qui se présente aujourd'hui , je puis m'en sen'ir pour vous adresser un document d'autre nature, qui, bien qu'il établisse, des pénalités nouvelles contre ceux qui abandonneraient la religion dominante (vous savez que cela signifie : qui deviendraient catholiques), reste encore enfoui dans les cartons du ministère de l'intérieur, pour être exécuté dès que le gouvernement le jugera convenable. D'ici là personne ne le connaîtra , ceux-là seuls exceptés que leur position personnelle met à même de connaître des choses longtemps cachées au public. Vous pouvez ajouter foi pleine et entière à la copie que je vous envoie.»

La communication que nous avons cru devoir donner à nos lecteurs , de cette partie de notre correspondance , servira , nous l'espérons, à établir notre parfaite droiture dans la cause que nous allons débattre au grand jour de la publicité européenne. Cet important débat portera sur deux points distincts, quoique intrinsèquement liés entre eux : l'historique de la défection de l'Église grecque-unie de Russie et la perte de près de trois millions d'Âmes , enlevées , malgré elles pour la plupart, à la seule , unique et véritable Église catholique, au bercail de Jésus-Christ. En livrante la publicité des documents relatifs à ce déplorable événement , nous serons conduits à en combattre la teneur, en tant qu'elle se montrera

' Vingt et yingt-cioq lieues. La verste équivaut presque à un quart <i|e lieue.

contraire à la vérité historique et dogmatique, opposition que nous essayerons de démontrer par les deux seules voies qui se présentent à nous : le récit historique de Torigine et de Taccomplissement du schisme , et Texamen des dogmes controversés entre les deux Églises. Nous terminerons Touvrage que nous avons entrepris par Texposé, bien et dûment documenté, de l'oppression toujours croissante sous laquelle gémit , en Russie, rÉglise catholique du rit latin , dont la suppression graduelle est dans les vues du gouvernement. Une médiocre attention à ces documents suffira pour ne laisser aucun doute à cet égard ; elle découvrira à tous les yeux Tanimadversion constante du gouvernement russe pour une Église dont Tinfluence lui parait d'autant plus à craindre, que, par le fait de son existence , elle proclame le principe de Tindépendance spirituelle de VEglise^ de la puissance Jemporelle; principe détesté d'un gouvernement basé sur l'omnipotence absolue de son chef.

Nous réclamerons ici l'indulgence du public pour le texte de la traduction française que nous lui donnons de documents imprimés et d'autres inédits. Le lecteur judicieux comprendra le devoir impérieux imposé, en pareil cas, au traducteur ; et il nous saura gré d'avoir sacri6é le choix de termes . réputés synonymes , et quelquefois même les formes élégantes delà construction française, au besoin d'être, avant tout, Bxact et littéral : à cet égard nous ne craindrions pas la critique, même la moins bienveillante, et bien moins encore le itigement impartial de toute personne suffisamment instruite des deux langues que nous avons mises en œuvre avec la plus scrupuleuse fidélité.

DE lA

PREIIÉIIE PARTIE,

tPOSÉ HISTORIQUE BE LA MfECTIOîï DE L'ÉGLISE GRECQUE*UN|E DSItUSSiE, hE SON UNION AVEC l'ÉGLISE CATHOLIQUE ROHAINB, Alîl»! QUE DES MOYENS MIS EN OEU\'RE POUR PRÉPARER ET HÈT^EMINER CE OÉ^LORABLE ÉVÉNEMENT,

Uîi graDd et lamealahle scandale a été donné, il y a trois

^m^âu monde catholique, ût le motide catholique s*en est à

peine ému* Plus de deux millions et demi d'unies ont été pré*

Qpjléei dans Je scbbmeque , depuis deux à trois siècles, leurs

pères avaient ahjuré; et pas un cri d'inHignation ou de douleur

û'm ¥enu troubler, du dehors, cet im jgne succès de longues

et ténébreuses iQtrigu es. Est-ce indifl'érence pour le deuil de

rÉglise €1 pour le malheur de tant de nos frères ? — Non ,

cerie»; et ce qui a suivi rattental commis, peu auparavant,

contre ritidépendance du mînistèro pastoral, dans la personne

du vénérable archevêque de Cologne ^ sufïiraît pour prouver

loilt m que soulTre le monde caiholîque , lorsque, à ses venu «

ttime une œuvre d'iniquité pareille à celle que la Russie

t'ftccomplirï lorsque notre sainte Église et son vénérable

Chef sont frappés de douleurs. — A quelle cause donc attribuer l'apparente indifférence que nous venons de signaler ef qui a un caractère si étrange à cette époque de publicité et de discussion universelle? Ce ne peut être qu'à Tignorance de la profondeur de la plaie que FÉglisea reçue, de la grandeur du mal qui s'est opéré en Russie, presque à Tinsu de PEarope, et des circonstances odieuses qui Font préparé et accompli.

Il faut le dire, ce vaste et puissant empire n'a de rimportance pour TEurope qu'à raison de la gigantesque armée qu'il entretient, et qui menace, déplus oumoins près, l'indépendance européenne. Pour tout ce qui , dans la civilisation du monde chrétien , a fondé et développe de plus en plus la fraternité des nations , ce grand empire , ses deux capitales exceptées, n'a de similitude ni même d'analogie réelle avec aucun des peuples qui vivent en Europe; il est encore, presque autant qu'aux dix-septième et dix-huitième siècles , plus asiatique qu'européen , par les obstacles qu'il sait mettre à tous rapports extra-politiques avec l'Europe; il est la Chine de l'Occident.

11 y a plus : le principe vital de son gouvernement s'oppose radicalement à ce qu'il fasse partie intégrante de la grande famille européenne. Ce principe est le despotisme , forme de gouvernement incompatible avec le véritable esprit du christianisme, autant qu'avec les idées et les lumières que la société, dans l'Occident, a tirées de la loi évangélique.

On a souvent, de nos jours, confondu le despotisme avec ridée d'une monarchie absolue. Cette confusion renferme une erreur si palpable , qu'il est difficile de croire qu'elle n*aitpas été conçue et propagée dans un bnt de perfide politique^ afin de faire partager à cette dernière forme de gouvernement la haine ou plutôt la juste exécration qu'inspire la première.

La monarchie absolue, qui longtemps a régné et règne en*

' Allocution du Saiat-Père au ooasistoire secret, tenu le 32 novembre 1839. Rien de plus indécent que les persiflages avec lesquels les agents du gouvernement russe parlaient, par ordre ^ du chagrin manifesté par le Pape. L*aIlocution du reste fut soigneusement tenue secrète , ou supprimée.

core sur une bonne partie de TËarope» laisse aux mains du monarque la plénitude de Tautorité souveraine» en matière temporelle, et principalement la puissance législative» la première et la plus essentielle de toutes , il Texerce sans partage et n'en est que mieux obéi. Mais » lorsque la loi est faite et promulguée , elle devient ( il n'est ici question que du droit et non défaits abusifs qui y seraient contraires ) » elle devient» disons-nous» la règle inviolable du souverain comme de ses sujets. Le prince» de qui tout pouvoir, toute justice émanent» pour assurer davantage Texercice et le maintien de cette condition si essentielle de l'ordre social, dépose formellement et sans restriction aucune le glaive et la balance de la justice aux mains d'une magistrature permanente» qui tire de lui seul son autorité ; et même alors que ses propres intérêts, ses possessions personnelles se trouvent compromis ou revendiqués par le dernier de ses sujets» lise soumet» comme tout autre regnicole » à la décision de ses tribunaux : magnifique application du principe de la justice évangélique qui» en fait de droit et de légitime possession de la vie» des biens et de l'honneur» consacre une égalité qui» partout ailleurs, n'ofTre qu'une idée trompeuse. L'empire d'Autriche , avec ses belles et fortes institutions» présente le tableau et offre un beau modèle de cette forme de la monarchie.

Le despotisme , au contraire » ne se peut combiner » ni avec cette justice évangélique, ni avec aucune institution sociale autre que la sienne propre. Sous cette forme de la monarchie» la volonté non pas seulement présumée ou habituelle» mais actuelle du maître : voilà la loi'. Provoquant de sa nature et nécessairement tous les abus » toutes les usurpations du pouvoir» à commencer par celle de V autorité souveraine et absolue en matière spirituelle^ le despotisme ne laisse naître ni prospérer aucune institution qui ne soit ou ne devienne» sous la pression desa main de fer» une machine d'asservissement pour la nation» d'esclavage pour les individus. Parce que» toujours

'Ea Russie, lorsque les mots magiques Yijsotchaïchaïa Voliœ, la iuprême volonté j ont été prononcés, tout» est dit. Toute réclamation ultérieure serait réputée rébellion.

ÀO DE LA SITUATION RBUGIB178B

et partout» il ne s'appuie que sur des armées nombreuses et durement disciplinées; il adopte pour son palladiunoi le priacipe de la plus rigoureuse subordination militaire , la aeuk qui» jusqu'ici» ait réussi à assouplir le caractère de la plas noble créature de Dieu , à dégrader son intelligence, jusqa'à ce degré d'ignoble abrutissement , que le soldat est régi par oe cruel et absurde principe» de souffrir la peined'abord, et de im plaindre ensuite. Pour emblème parlant de cette subordinatioB si avilissante» le monarque et les princes de sa maison ne lo montrent jamais que dans la plus stricte tenue militaire ; et Ui plus légère infraction à cette incommode tenue est aussitôtet sévèrement réprimée '•

Ce qui rend cette forme de gouvernement si incompatible» comme nous l'avons dit» avec l'esprit du christianisme» c'est la toute-puissance quasi divine qu'exerce le souverain. Se mettant» en quelque sorte» au niveau de l'Auteur de la naturequi suspend » quand il le veut» l'effet des lois qu'il lui a données» le prince despote suspend » annule , pour tel cas partimàm, les lois générales de son empire» dç sorte que » dans un pays régi par le despotisme» nul ne possède ses biens» son état ou soa rang social » que sous le bon plaisir du souverain. En Russie, par exemple» lorsqu'un procès entre particuliers a parooart toutes les instances judiciaires» depuis le tribunal d'arrondiisèment jusqu'au sénat» jugeant en dernier ressort» et tous les départements assemblés, la cause peut encore être portée, par exception au conseil d'empire» ou même immédialementàhL décision du souverain. Celui-ci peut» sans difficulté» annuler tous les arrêts précédemment rendus et y substituer sa propre sentence. Il n'en est pas autrement en matière criminelle; et s'il plaît au souverain d'évoquer à sa propre connaissance l'appréciation d'un fait réputé crime ou délits le sort de Tiiiculpé» qui» presque jamais» n'est admis à porter devant le trône sa défense personnelle» dépend de la décision que le souverain prend , sur le rapport de son ministre. On comprend à merveille que le ministre ne peut pas être lui-même l'auteur de son rapport. La cause a été examinée et le rapport

' Voy. note additionnelle 10.

DE l'£MP1RE de BU8SIE. 41

élaboré par des subalternes, toujours plus ou moins nécessiteux ou cupides; ce qui ouvre la porte à une corruption habituelle et à la plus scandaleuse vénalité. C'est encore là une des plaies du despotisme qui, en comprimant toute pensée généreuse , ne laisse subsister à côté de lui aucune vertu publique.

En Russie, lorsque quelque personnage éminent et rapproché de la personne de l'empereur se trouve obéré de dettes, au point que leur ensemble dépasse la valeur réelle de sa fortune , il a recours à la faveur impériale pour en obtenir rétablissement d'une tutelle de ses biens, et si , comme cela est souvent arrivé , elle lui est accordée, les premières opérations des tuteurs consistent à appeler les créanciers de leur pupille, à cheveux blancs, et , sous forme de transactions volontaires, de leur demander de très-grosses réductions d'intérêts et même du capital. S'ils refusent de s'y prêter, ils sont relégués dans les dernières classes des créanciers, et réduits à attendre la fin de la liquidation , qui souvent n'arrive qu'après vingt années d'attente ; et, contre cette décision , il n'y a pas de recours possible en justice civile , parce que les tuteurs sont réputés délégués impériaux 2ig\s^2jït en vertu d'instructions émanées du pouvoir souverain. Croira-t^n que , dans ce pays , il est de principe absolu que la couronne ne peut rienperdrel En conséquence de cette étrange jurisprudence, si quelque employé vient à prévariquer , non pas en s'attaquant à la bourse des particuliers , ce qui est une peccadille journalière et de facile rémission , mais en blessant les droits du Trésor, et si sa fortune personnelle n'ofTre pas de moyens sulDSsanls de restitution , des enquêtes minutieuses sont dirigées contre ceux avec lesquels il peut avoir fait des transactions de ventes , d'achats , d'emprunts, etc., lesquels, se trouvant ainsi légalement atteints du soupçon d'avoir fait leur profit de ses embarras, sont condamnés à des restitutions partielles, équivalentes au tout ; et, dans le cas où ce moyen de récupérer les pertes du Trésor ne pourrait produire le remboursement intégral en question, tous les employés au même département sont rendus solidaires et soumis à des retenues successives, au prorata de leurs appointements, jusqu'à concurrencede la somme due au Trésor.

43 DE LÀ SITUATION RBLI6IBD8B

Iaï grâce du souyorain peut seule les mettre à Tabri d^ane si rigoureuse mesure, car le Trésor de TÉtat est sa propriété personnelle , et lui seul a droit d'imposer silence aux rédaimilions du fisc comme h Taction des lois.

Ou objectera peut-âtre que ces iniquités légales ne se pratiquent que rarement, et que le droit d'intervention directe (lu souverain dans des matières qui , par leur nature, derraieoc ^tre de lu compétence des tribunaux réguliers» ne s^exerce qu'avec beaucoup de circonspection et de retenue. Noos répcuidrons (|ue dans tout ce que nous exposons sur la nature et TiHendue du pouvoir despotique, il ne peut jamais être quc^Htion do l'application plus ou moins rigoureuse da principe, mais que nous jugeons ce principe en lui-même et en' tout ce qu'il a d'incompatible avec celui de la justice chrétienne. Ceux, d'ailleurs, d'entre nos lecteurs qui peuvent avoir habité lu llussle pendant le règne de l'empereur Paol I*', savent jusqu'ù quel excès de rigueur ce principe peut être étenda dans la pratique; d'où il suit que son exercice est subordonné à un pur accident : le caractère plus ou moins doux, plus ou moins violent du monarque régnant'.

Un autre vice de la forme de gouvernement despotique , vic(i dont nous nous sommes trop écarté peut-être par la digression à laquelle nous a entraîné la matière , e'eil sa hakiê de la lumière, qui se manifeste par le soin que prend le gouvernement de se réserver la connaissance de choses qni , en d'autres pays , appartiennent au domaine de la notoriété pu-, blique. Deux exemples , entre mille autres non moins singuliers, établiront , à cet égard, notre parfaite véracité et surprendront nos lecteurs.

Aux fêtes de Pûques de l'année 1857 , une immense baraque en planches de sapin , servant à des exercices d'équitation

' On se rappellera sans donte , k ce sajet , la réponse que fit k fea madame de Staël, Tempereur Aleiandre, lorsque» reconnaissant le vice radical des institutions de son empire, et sur TobjectioD que fit sa spirituelle interlocutrice de la douceur de son [règoe, ce prince lui répondit avec autant de modestie que de droiture : Dans ce cas , je ne serais qu'un heureux accident. Son successeur, il faut l'avouer, a pris soin de justifier cette remarquable repartie.

BS L ElfflRE DE RUSSIE*

et de TOlttgê, prît feu , Fod ne sait cammem, en pleîo jour , el lorsqu'elle était remplie de spectateurs autant qu*eUe pouvait en COQ tenir. Les portes ayant malheureusement été con-» struîles de manière à ne s'ouvrir qu'en dedans, toute la mul-J titudc qui s'y trouvait pressée y périt , élouffée par la fumée, eonsamée par le feti ou écrasée sous la chute du toit» à quelques individus près qui trouvèrent moyen d'échapper à ce désastre. Or jamais personne , la police exceptée > ii'a pu cou-^ naiire le nombre des victimes, que Ton portait, par approximation, à sept ou huitcems* Les cadavres furent enlevés. pèle-méle, et de nuit, et toute personne qui se fût permis de parler autrement qu'en secret d'un si cruel accident, se fut exposée à eïtcourir, à ce sujet, des retheiches de police et tine responsabilité plus ou moins désagréable, suivant la condition de la personne qui se serait permis un calcul ou des réflexions réputées indiscrètes sur une si terrible catastrophe* Nouvellenieut encore ( au mois d'octobre IHiO ) , deux de ces chaînes de wagons employés sur les chemins de fer» et courant en sens inverse de Saint-Péiersbourg à Tsai^skoïé-Selo , et de cette résidence impériale à Ja capitale, se rencoutrèrenl, faute d'avoir pu se voir à distance , à raison d'un épais brouillard. Tout fut brisé et moulu du choc- cinq cents personnes» dit'^oii, restèrent sur le carreau, tuées, mutilées ou plus ou moi nu grièvemeni blessées, et à peine en eut-on connaissance danfi la capitale. Le lendemain, de très-grand maiio , quelques curieux aventureux osèrent se porter sur le lieu de la ilastrophe, A leur grande surprise, ils trouvèrent tous les [iris déblayés , les morts et les blessés enlevés. Aucun veslig«î d'un si cruel accident n'en eut révélé la réalité sans la présence de quelques agents de la police, qui , après avoir tnierrogé les curieux sur les motifs de leur visite matinale , les goarmandèreni de leur curiosité iuiempesLive, et leur in^ umèreut avec rudesse Tordre de retourner chacun chez soi- Pif ces deux faits, impossibles partout ailleurs, l'on pourra juger (lu mystère habituel dont aime à s*entourer un gouver- Qeœent despotique.

Dans révénemenl dont nous allons nous occuper. Ton îi*eE «gi autrement* Les actes synodaux par lesquels était ac-

complie la défection des Grecs-unis, Tonkase impérial qoi les conflrme étaient rendus , et le public n'avait aucune connaissance positive d'un événement auquel le synode , le souverain et son gouvernement attachaient une si haute importance. Le manifeste du synode lui-même fait foi que ce ne fut que le 25 mars qu'une rumeur , secrète encore , commença à se répandre, etc., et cependant l'acte synodal de Brest porte b date du 42 février; l'oukase de l'empereur, qui l'adresse au synode de la capitale , est du 1" mars, et la délibération de cette assemblée, comme il est écrit en tête de son acte, avait eu lieu le 6 du même mois. Tout cela , môme des actions de grâces solennelles dans la chapelle du synode, avait eu lieu sans que rien n'en eût transpiré dans la capitale, tant le goavernement se montre rigoureux dans la loi de discrétion qo'il impose à ses agents , et qu'ils ne peuvent rompre avant d'en avoir reçu l'ordre ou la permission.

Une feuille assez obscure qui se publie dans la capitale sous le titre de Gazette de la police urbaine de Saint-Piter$hourg , fut la première à publier , après plusieurs mois , les actes et documents officiels relatifs à cette affaire. Successivement d'aatrès journaux les publièrent également , comme simplemeat extraits de cette gazette ; mais ce ne fut qu'au mois d'octobre suivant, sous les dates des 25, 26, 27 et 28 octobre, et sous les n<» 244, 245, 246 et 247, que la Grande Gazette oeadétri' que de Saint-Pétersbourg, feuille réputée officielle, donna enfin communication authentique de ces mêmes documenis que l'on avait comme furtivement glissés au public. Quels peuvent avoir été les motifs de ces lenteurs et de ces tâtonnements dans l'annonce d'un événement qui , d'après les propres ei' pressions du manifeste synodal , devait combler de joie TÊ' glise et la patrie? C'est ce qu'il n'est pas facile d'entrevoir, ^ moins que ces longues rélicences n'aient été l'effet de rési^^ tances prévues dans les provinces d'origine polonaise , oh ^^ peuple était bien éloigné de goûter la réunion , et peut-ôtr^ aussi pour laisser passer la première impression que dev^^ produire , dans les deux capitales , l'événement déplorab^^ dont nous parlons; car, d'une part, l'on connaît trop bi^^ en Russie l'état des choses relativement à la Pologne, po^^

loéconnai tre dans un pareil événement les cabales et la violence qui ^ules avaient pu en déterminer Fissue, et, de Tautre, il faut le dire à Féloge de la naiion russe » elle ne partage pas le ressentiraent implacable de reropereur à l'égard des Polonais ^ et elle est loin d'approuver les mesures acerbes et oppressives mises en œuvre contre eux, surtout en matière religieuse,

Qooî qu'il en puisse être des motifs qu'a eus le gouvernemeot russe pour tenir si longtemps secrète la réunion des Grecs-unis avec son Église nationale» toujours esl-îl que c^tte leoteur, si ressemblante à de l'indécision, a beaucoup contribué à en atténuer lelTetf au dedans comme au dehors , et dès lors il n'est point étonnant que jusqu'ici le public européen n'ait counu que très-imparfaîtement les causes et les détails d*un événement si grave, sous le rapport religieua: et politique^ C'est pour remplir cette lacune dans l'histoire contemporaine qne, recueillant avec raison les documents ofTiciels publiés sur cette affaire, et rappelant tous les souvenirs que QOtis a laissés la carrière que nous avons parcourue en Russie, nouâ allons t d'une part, mettre ces mêmes documents, eu traduction fidèle, sous les yeux de nos lecteurs, et, d'autre part , nous nous livrerons à l'examen très-impartial de leur contenu , en signalant les assertions mal fondées, les accusations dépourvues d'équité, ainsi que certains faits histori* qmes, iDaEignement altérés ou supposés, dont ces documents mm remplis*

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