$ 1. — NÉCESSITÉ D'UN MINIMUM DE SALAIRE
1° Conception patronale et conception ouvrière du salaire.
- — La différence entre les conceptions de l’ouvrier et du
patron au sujet du salaire, tient d’une part à l’opposition
d'intérêt qu’il crée entre eux, mais aussi d’autre part à une profonde dissemblance de leur mentalité.
Pour le patron le salaire est un élément du prix de revient, un peu au même titre que la matière première à laquelle s’incorpore le travail. Or, toute idée de spéculation sur
les approvisionnements étant mise à part, le prix de la
matière première tend à se modeler sur la prospérité de
l’entreprise, tant parce qu’il reste dans l’ensemble propor-
* tionnel aux quantités employées, qu’en raison de la réac-
tion que peut avoir sur les cours la plus ou moins grande consommation qui en est faite.
La tendance de l'employeur c’est d'éviter le pius possible que les salaires ne prennent allure de frais généraux incompressibles et indépendants du travail effectué.
Pour l’ouvrier le salaire est un moyen de faire face aux
besoins de sa famille qui sont difficilement compressibles. Il aspire à la régularité, à la sécurité ; son premier désir est d’être à l’abri des fluctuations de l’entreprise dans laquelle il travaille.
L’homme d’affaires peine à comprendre cet état d'esprit; il vit dans l'espoir d’un profit qui est la contre-partie d’un risque. Il possède un niveau de vie très variable, mais en général supérieur à celui de l’ouvrier : à moins de ruine complète, il doit, en cas de perte, sacrifier une part de luxe, mais non l'indispensable ; en cas de réussite son profit n’est théoriquement pas limité.
Le travailleur au contraire, ne peut espérer davantage qu’une augmentation de salaire, où un boni dont il connaît très rapidement la limite. Par contre, la moindre réduction l’entraîne à supprimer de son train de vie ce qu’il considère comme l'indispensable. Un même pourcentage de baisse de ses gains apparaît plus inquiétant à l’ouvrier qu’au patron, alors que les profits possibles lui semblent moins alléchants.
En définitive, il désire s'assurer un minimum, il désire consolider son salaire quoi qu’il arrive, beaucoup plus qu’il ne songe à tenter un effort pour s'élever dans la hiérarchie sociale.
29 Le minimum d'existence. — Il est évident que dans l’état actuel de l’économie, les chances pour l’ouvrier d’être un jour patron sont devenues de plus en plus rares ; il lui importe done de pouvoir vivre dignement dans la situation où il se trouve définitivement placé, et il cherche à obtenir un standard supérieur à ce minimum d'existence auquel certains économistes l’avaient condamné.
Les organisations ouvrières semblent être restées imbues de la théorie de la loi d’airain qui avait décrit le fonction-
nement du mécanisme libéral sous un jour assez pessimiste, estimant que les salaires des catégories les moins élevées ne pouvait dépasser le strict minimum nécessaire à la vie. Or, cette loi n’est probablement qu’une tautologie, car l’idée qu’on se fait à une époque donnée de ce minimum est en fait inspirée par les possibilités du manœuvre.
En 1912, on garantissait à l’ouvrier polonais qu’on appelait pour travailler en France « … par personne et par semaine : pommes de terre à volonté, 3 /4 de viande fraîche, 1 /4 de lard, 3 kilogrammes de pain, 1 kilogramme de riz, 1 /2 kilogramme de farine, 1 /4 de kilogramme de sel, ete. »1
En 1938, M. André Juin écrit dans Syndicats : « Le cinéma est devenu un besoin social ?. »
Il est probable que tous les efforts qui seront faits dans le sens d’un relèvement n’empêcheront pas lPopinion publique de considérer les conditions d'existence de la classe relativement la plus basse, comme ne compor- | tant que ce qui est strictement indispensable.
Cela suffirait à démontrer qu’il est faux que le progrès ne profite pas aux ouvriers. On l’a pourtant soutenu assez souvent, par exemple M. Cornelissen déclare :
« Lorsque la demande de produit augmentant dans une sphère de production, un accroissement correspondant à la main-d'œuvre pourrait y sembler nécessaire et l’occasion propice pour un relèvement des salaires, l'intérêt propre des entrepreneurs capitalistes ne fera pourtant pas le jeu des ouvriers. Les entrepreneurs trouvent toujours deux autres voies qu’ils peuvent choisir, en dehors de l’augmentation de leur personnel. Ils peuvent : a) ne