III. — LE SOCIALISME
1° Son ressort, la mystique de classe. — TI est en fait bien peu d’auteurs qui aient donné une théorie complète du fonctionnement d’un socialisme positif. Si l’on fait exception de certains utopistes qui ont exposé la vision qu’ils pouvaient avoir d’un monde complètement nouveau, on trouve rarement dans la doctrine un exposé net des facteurs susceptibles d'assurer à ce régime un fonctionnement régulier et durable. |
Qu'il s'agisse d’un socialisme d'état à tendance modérée ou d’un collectivisme total, il consiste toujours en un système « légal », en un certain nombre de dispositions prises par l’autorité, dans un sens déterminé et destinées à assurer l’état de choses désiré. Il est un but, plus qu’un moyen. Il est plutôt une conception nouvelle de l’intérêt général, qu’un procédé pour y parvenir. |
C’est à l’état qu’incombera toujours en dernier ressort la charge de réaliser cet idéal par voie d’autorité. Pourquoi alors peut-on penser que le gouvernement s’y emploiera avec succès ? Uniquement parce qu’on le suppose imbu de la mystique de classe, dévoué sans limite et avec intelligence à la cause ouvrière. C’est dire que l’économique se
trouve indissolublement lié au politique avec tout ce qu’il comporte d’instabilité, d’aléas, d’opportunisme.
- C’est peut-être demander beaucoup à l’enthousiasme, que d’en faire le gardien d’un régime de justice. IL naît dans les périodes de crise, il est un animateur incomparable pour les redressements rapides, pour les transformations révolutionnaires ; il s'éteint quand le mal est réparé. Une fois instauré le régime recherché, il n’est guère capable de le conserver longtemps, son caractère passionné le rendant inconciliable avec l’idée d'équilibre et de continuité.
Certes une propagande active peut l’entretenir dans les esprits, mais il faut l’alimenter par des victoires successives et publicitaires possibles parfois sur le plan politique, mais difficiles à multiplier en matière économique. La solidarité de classe s’émousse, quand la vie est moins dure, et les questions personnelles reprennent vite leur acuité quand les dangers collectifs se font moins menaçants.
Nous ne retrouvons dans l’esprit de classe aucune des qualités qu’offrait, dans le libéralisme, le mobile de l’intérêt personnel.
II n’en à pas l’automatisme, car il ne suffit pas aux £gouvernants d’être imprégnés de lui, mais il leur faut encore une intelligence très sûre qui les guide dans leurs décisions.
Il n’en à pas l’universalité. Il est bien évident que tant qu’il restera deux classes dans un pays, les possibilités de l’une seront toujours limitées par la force de résistance de l’autre, et que le jour où il n’en resterait qu’une, la solidarité ne serait plus qu’une sorte de patriotisme mal défini.
Il n’en à pas nécessairement la puissance. A l’état naturel, il n’est guère qu’une jalousie plus ou moins vague, ou une camaraderie plus ou moins durable. Il ne peut devenir une force considérable qu’à la condition, qu’on l’attise
systématiquement et sans cesse. Et même bien entretenu, rien ne prouve qu’il ne puisse pas finir par se lasser, surtout si les revendications que l’on fait naître viennent un jour à être satisfaites. “ie
D'ailleurs le socialisme comme le libéralisme suppose un cadre, un stade bien défini dans l’évolution de la technique.
20 Le Cadre indispensable du socialisme, une concentration très poussée. — À l'inverse du libéralisme dont la concentration faussait le mécanisme, le socialisme ne peut se passer d’elle. Sans doute peut-on concevoir l’application de mesures inspirées par l'esprit socialiste, dans un pays de petite industrie et de petit commerce ; mais l’étatisme complet auquel tend la doctrine n’est réellement possible qu’au moment où chaque branche d’activité possède une certaine analogie avec un service administratif, ©’est-à-dire lorsque tous les renseignements et toutes les demandes aboutissent à une tête d’où partent tous les ordres. Cela ne peut se produire qu’au moment où, grâce à leurs moyens techniques ou financiers, certaines entreprises ont pu réaliser un monopole de fait ou constituer un trust. | |
Dans l’état actuel des choses, en France en particulier, cela ne se produit guère qu’assez rarement.
Il n’est pas interdit de penser avec Marx, que le Ho ;
lisme en amenant les capitaux à se grouper, prépare luimême la venue naturelle du socialisme, mais il faut bien reconnaître que ce stade n’est pas encore réalisé. La petite
entreprise est encore très vivace et répond dans bien des
cas à des nécessités très réelles. Si la machine tend à faire disparaître le petit atelier artisanal qui employait quelques
compagnons seulement, elle est bien souvent dans d’excellentes conditions d'utilisation dans des affaires de 50, 100
ou 200 ouvriers qui sont encore très loin de pouvoir être nationalisées du jour au lendemain.
Et l’on assiste à une évolution vers la concentration d’une vitesse très variable suivant les professions. Elle s’est faite rapidement dans les matières premières (métaux, ciments), elle est ébauchée dans les produits demiouvrés (fonderie, textiles, etc.) où le nombre des ateliers baisse au profit de l'importance de ceux qui restent ; enfin, elle est pratiquement inexistante pour beaucoup de produits finis (alimentation, bâtiment, vêtement).
Si l’industrie n’est plus divisée en une poussière de petites maisons favorable à un jeu normal du libéralisme, elle n’est pas parvenue non plus à l’unification nécessaire pour l’installation immédiate du socialisme.
Resterait donc la solution corporative, si toutefois elle semblait viable.