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IV. — LE CORPORATISME

10 Son ressort, la conscience professionnelle collective. — Dès qu’on prononce le mot de corporatisme, on évoque non pas un système mais toute une gamme *. Chacun s’en fait une conception différente et l’on fait rentrer sous ce vocable des idées assez dissemblables.

On peut toutefois distinguer deux types bien tranchés qui servent de point de départ à toute une série de solutions hybrides : d’une part le corporatisme libre, fruit de la coopération spontanée des agents de production sous l’œil désintéressé ou seulement favorable des pouvoirs publics, et dont certains redoutent la brièveté de vue et la routine

4. Cf. P. Pic. « Autour des Conventions collectives de Travail », in Revue Politique et Parlementaire, 10 septembre 1936, p. 392.

en lui opposant d’autre part le corporatisme étatique, celui des états totalitaires, auquel les partisans du premier reprochent d’être incompétent et dispendieux ‘. |

En dépit de cette diversité dans les modalités d’application le principe fondamental reste le même. Tant valent les dirigeants, tant vaut le régime. Comme le socialisme, il est la mise en œuvre d’un ordre préconçu et incapable de jouer sans subir l’influence des personnes. C’est l’autorité des chefs de la corporation qui décrète la production, dirige la circulation, impose la répartition des richesses. Mais si le gouvernement socialiste s’est assigné une action à sens unique : l’intérêt de la classe ouvrière, le corporatisme vise, non sans hardiesse, à un but bien plus subjectif et plus difficile à réaliser : l'intérêt général. Et si l’on peut concevoir à la rigueur que les dirigeants socialistes soient solidaires des masses en raison de leur origine sociale, on voit mal quel instinct profond dicterait leurs décisions aux dirigeants corporatistes, le jour où leur intérêt personnel direct serait en opposition avec l'intérêt général. C’est, dit-on, une sorte de conscience professionnelle collective, création assez artificielle en vérité, capable de couvrir bien des actes inspirés d’intentions moins élevées.

En fait une seule garantie sérieuse est possible : c’est le respect profond et généralisé des préceptes religieux. La solidarité chrétienne est à la base même des projets des premiers corporatistes modernes qui furent des catholiques et qui voyaient les leviers de commandes aux mains de gens imbus d’altruisme et complètement désintéressés.

« Quand on demande aux catholiques sociaux, écrit « M. Pirou, sur quoi se fonde leur espoir que la corporation

1. Cf. « Coopératisme et Corporatisme », in Revue des Etudes coopératives, juillet-septembre 1937.

INTRODUCTION à 17

« réalisera le bien commun, on voit qu’en réalité ils atten- « dent ce résultat d’une renaissance de leur morale, liée à ‘ Ç un retour des masses aux pratiques religieuses 19 Malheureusement, nous sommes actuellement très loin de cet idéal. Sans doute existe-t-il des hommes qui seraient susceptibles de tenir un pareil rôle ; il est peu probable dans l’état actuel des idées que ce serait eux qui en seraient chargés. En admettant même qu’un courant violent se créerait dans cette direction, on ne peut guère espérer aujourd’hui réaliser sur quelque doctrine que ce soit la quasi-unanimité qui serait nécessaire pour écarter tout danger dans le fonctionnement d’un régime corporatif. Certes, cela fut réalisé il y à quelques siècles, mais les mouvements d'idées n'avaient pas les moyens ‘de diffusion actuels et il était possible à l’Église de maintenir intacts des principes reconnus de tous.

« Reste alors un seul moyen de contenir dans de justes « limites le corporatisme de fait... et c’est attribution à « l'État de pouvoirs assez forts pour qu’il domine les « groupes au lieu d’être noyauté par eux ". »

20 Son cadre, un état politiquement fort. — En effet, cette condition est indispensable au corporatisme libre aussi bien qu’au corporatisme d'état. Il est peut-être même plus difficile aux pouvoirs publics de parer aux débordements éventuels d'organisations indépendantes que de les intégrer dans l’administration. D'ailleurs si l’on supposait les corporations entièrement libres dans un état faible, elles deviendraient rapidement plus puissantes que lui.

4. Cf. B. Pirou. « Corporatisme 1937 », in Revue d'Economie politique, septembre-octobre 1937.

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