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II est une association qui occupe aujourd’hui dans les préoccupations publiques une telle place qu’il est impossible de ne pas s’inquiéter d’elle. Le nom d’internationale qu’elle se donne est presque la négation de la patrie ; son but avoué et glorifié est d’organiser une lutte du travail contre le capital. L’entreprise est insensée, car elle ne tend à rien moins qu’à mettre en guerre deux alliés nécessaires dont chacun périrait sans l’autre. Le capital est le travail accumulé par l’épargne ; il est l’instrument, la vie, l’outil du travail, sa puissance dans le présent, son espérance pour l’avenir.
Ces croisades contre l’ordre régulier des sociétés humaines séduisent souvent l’inexpérience, et parviennent à rallier bien des rêveurs de bonne foi ; leur danger sérieux est d’appeler au service de l’envie et de la haine, de la cupidité et de la paresse, de toutes les passions anti-charitables, les troupes d’ignorants, de cœurs gangrenés, d’esprits faux et obtus. Les législateurs de tous les pays civilisés interdisent et condamnent ces associations si facilement coupables. Ils font en cela acte de légitime défense et de bon sens.
Nous serions déraisonnables si le juste blâme de tels excès et les précautions à prendre contre leurs périls nous entraînaient dans une réaction inintelligente. La liberté d’association a besoin d’être réglée ; mais les mœurs d’un peuple sont bien débiles quand elles obligent à trop la restreindre ;
car le droit instinctif et tutélaire sur lequel elle repose est une condition de l’activité humaine et un indispensable instrument de ses progrès de cohésion. Nous sommes entourés de ses bienfaits. Le moindre coup d’œil nous montre des myriades d’êtres collectifs concourant, chacun dans sa sphère, à la vie générale ; et si l’on fait comme un inventaire de notre état de société, on admire le vaste et puissant réseau dans lequel l’association et ses œuvres pratiques enlacent et coordonnent les besoins et sentiments universels en même temps que les exigences des intérêts particuliers. Ni les corps, ni les esprits et les âmes ne se passeraient de ce secours. Quant aux individualités éparses et désarmées, il leur est interdit de se confier à l’avenir et de lui demander des espérances de perfectionnement et d’indépendance.
La suppression de la liberté n’empêche que trèsimparfaitement les associations mauvaises, et nuit à la formation des bonnes. Celles-ci cependant sont le meilleur remède contre celles-là, et plus efficace que les lois le plus savamment combinées. Ne méconnaissons pas les bienfaits dont la France est redevable à tant d’utiles sociétés qui la couvrent, et qui, dans les ateliers et les campagnes comme au sein des villes, soulagent la misère, propagent l’instruction, combattent le vice, stimulent l’épargne, encouragent les sciences et les arts. C’est beaucoup, mais ce n’est pas assez. La partie éclai-
rée de la nation ne s’acquitte qu’à demi de son œuvre, et ne soutient pas toujours son rôle avec assez de vaillance dans la lutte, destinée à durer autant que le monde, entre le bien et le mal. On gémit quand on voit, dans tant de circonstances décisives, les bons hésiter, ou, ce qui est pire, se piteusement abstenir. Qu’ils se comptent et s’organisent ; ils verront qu’il dépend d’eux d’être les plus forts, et ils avoueront, s’ils réfléchissent, qu’il y aurait lâcheté à ne pas travailler à l’être.
La sociabilité qui unit les hommes veut et poursuit le bien commun ; mais, au lieu de le chercher, comme fait le socialisme, dans des généralités confuses, elle le place au sein du monde réel, c’est-àdire dans la plus grande somme possible des bienêtres individuels. Sa sympathie s’applique à entourer de garanties les personnalités. Elle les souhaite libres ; elle honore et respecte la possession paisible de ce qui leur a été acquis par le travail, ou transmis régulièrement par échange, donation, succession. Elle ne s’engage pas dans une injuste et impuissante révolte contre les inégalités de nature qui influent sur la distribution des richesses, mais consacre ses efforts à tempérer les maux de la misère et de l’ignorance, et à- en combattre les causes. Elle sait que tous les êtres doués d’une âme s’appartiennent à eux-mêmes et vivent par autrui et pour autrui ; qu’il ne leur est donné d’exploiter utilement le monde matériel, et d’arriver à
de sérieuses conquêtes dans le monde des idées qu’avec la coopération de leurs semblables ; et qu’aidés, soutenus, éclairés, servis, aimés, ils doivent aide, service, amour.
Partout se montrent l’efficacité et la nécessité d’une constante harmonie entre les deux lois dont le clair langage nous enseigne qu’individus libres, responsables, chargés de notre propre garde, nous ne pouvons quelque chose pour notre bien qu’en pratiquant envers nos semblables les devoirs qui nous sont communs avec les leurs. Ces vérités, que le bon sens accepte sans effort, se passent des démonstrations de la science.
Félicitons le droit public français de se trouver en possession d’une populaire devise à laquelle se rattachent chacune des paroles que nous venons de prononcer devant vous. Sachons être dignes de la glorifier hautement, malgré les impiétés odieuses qui ont profané son invocation. Liberté, Egalité, Fraternité : comprenons, aimons, appliquons ces admirables paroles que la France, en haine des amers souvenirs mêlés à leur histoire, n’aura pas la pusillanimité de répudier, et dont les utiles enseignements sont accessibles aux intelligences les plus humbles comme aux esprits les plus élevés.
Fraternité est un noble mot, consacré par l’acceptation universelle. J’oserais lui en préférer un autre plus général, plus compréhensif, plus exact, et qui embrasse, avec la fraternité sincère et com-
plète, de touchants et purs sentiments propres à la fortifier et à l’agrandir. Ce mot est Charité. L’usage en rapetisse le sens lorsqu’il se borne à y voir l’assistance pour les misères, les secours pour les défaillances, l’aumône pour les indigents. Ce sont là d’admirables applications de la charité ; ce n’est pas elle tout entière. Elle est aussi l’indulgence, la tolérance, le pardon ; elle est un trésor d’affections se répandant avec joie sans demander ni attendre retour ou reconnaissance ; elle est l’amour de Dieu et des hommes, l’amour des hommes en Dieu.
Ges trois grandes lois ont en elles-mêmes leur dignité et leur grandeur, mais ne sont vraies et puissantes que par leur indissoluble union. Isolées, elles égarent. Si la liberté se concentrait sur un nombre restreint de privilégiés, si elle ne se répand pas par l’égalité, elle enfantera un orgueilleux et méprisant despotisme ; elle révoltera par sa dureté si la charité ne l’adoucit pas. Le culte de l’égalité, si l’aspiration vers la liberté lui manque, ne promet ni hauteur à atteindre, ni but idéal à poursuivre ; et, sans la charité, amène aisément l’hostilité et l’envie. Otez au sentiment de fraternité l’espoir d’un avenir de liberté, et la conscience d’une justice égale pour tous, il dégénère en caprice et faiblesse, ou en déclamation.
Par l’accord de ces trois conditions de la loi, le droit reconnaît et comprend l’étendue et la mesure de son œuvre; par l’oubli ou l’affaiblissement d’une
seule d’elles, il est dépouillé de ses titres et de sa puissance, et ne règne plus sur les âmes. Toutes trois, obéies ensemble, sont l’expression et l’application des deux principes harmoniques et nécessaires de personnalité et de sociabilité, dont l’union est féconde en bienfaits, et qui pervertissent la volonté quand l’un des deux sacrifie et écrase l’autre.
Messieurs,
La Cour, au commencement de l’année judiciaire, a perdu M. le conseiller Sorbier, qui ne lui a appartenu que trois ans, et qui avait su promptement acquérir l’estime et l’amitié de ses collègues. Né à Montignac, département de la Dordogne, le 17 février 1802, il est mort dans sa ville natale, après une longue et douloureuse maladie, le 1er décembre 1872. Il était entré dans la magistrature en septembre 1830 comme substitut du procureur général à la Cour de Bastia. Avocat général près la même Cour l’année suivante, il a rempli pendant neuf ans, avec talent et courage, cette fonction, qu’il a exercée ensuite à Caen pendant près de neuf ans encore. Procureur général à Agen en 1849, il y était premier président depuis octobre 1852 lorsqu’il a été appelé à la Cour de cassation le 14 novembre 1869. M. Sorbier unis-
sait à la science du droit un goût très-vif pour les lettres. 11 a publié à Caen, en 1848, Esquisse de l'histoire et des mœurs de la Corse , et à Agen en 1 863 Dix ans de magistrature en Corse. Ces deux écrits contiennent d’intéressantes études de mœurs et de curieux documents d’histoire judiciaire. Son principal ouvrage, imprimé en 1868, a pour titre : Loisirs d'un magistrat. — Méditations morales et études historiques. La lecture en est attachante, et plaît par l’alliance d’un sentiment profondément religieux avec un attachement éclairé aux principes civilisateurs.
Le décret sur la limite d’âge vous a privés des travaux de deux de vos collègues, MM. Boucly et Woirhaye.
Déjà, l’année dernière, je me rendais l’interprète de vos unanimes regrets en songeant que vos délibérés allaient être privés du concours de M. Boucly, dont l’esprit sagace et sûr, conciliant et ferme, y répandait tant de lumière.
M. Woirhaye l’a suivi de près, tout plein encore de cette alerte vigueur qui promet de se longtemps conserver. Il était, au même moment, frappé d’une de ces douleurs, rançons de la vieillesse, qui l’avertissent en détachant d’elle les êtres les plus aimés : il perdait son frère jumeau. Il perdait sa patrie, la noble ville de Metz, où il est né, et qui a été témoin de ses premiers succès.
Deux de vos collègues, MM. Emile Moreau et
Anspach, se sont retirés avant l’âge, pensant que l’état de leur santé leur commandait le repos. Espérons que leurs pieux scrupules se sont trompés : leur sévérité envers eux-mêmes ne les a rendus que plus chers à leur famille, et à leurs amis, au nombre desquels ils peuvent compter tous les membres de notre Cour.
La même crainte de ne plus pouvoir assez pleinement suffire aux devoirs que toujours il avait consciencieusement remplis avait déterminé M. Meynard de Franc à la retraite. Il fut remplacé par M. Sorbier, mort quelques mois avant lui.
Joseph-Maxime Meynard de Franc est né à Paris le 20 septembre 1805. Son père était inspecteur général de la librairie, et sa mère appartenait à une ancienne famille du parlement d’Aix. Il lui fut donné d’être de très-bonne heure initié aux affaires. M. le comte Portalis, garde des sceaux en 1828, le choisit comme son secrétaire particulier ; et il suivit ce ministre, en la même qualité, au département des affaires étrangères. Il a eu le mérite de rester fidèle, pendant toute sa vie, aux sages enseignements du grand magistrat qui aimait à guider sa jeunesse. Lorsque M. Portalis cessa d’être ministre, son secrétaire particulier fut nommé substitut à Auxerre. Il devint en 1831 procureur du roi à Arcis-sur-Aube, juge suppléant à Paris en 1834, puis successivement substitut en première instance et à la Cour, et avocat général. Procureur
général à Douai en 1854, premier Président à Riom <»n 1856, il a été nommé conseiller à la Cour de cassation le 10 février 1859, et conseiller honoraire le 14 novembre 1869.
Il est mort, entouré des soins de sa famille, le 5 juillet 1873, à Guignes, commune de Tavers, département du Loiret, après une cruelle et longue maladie qui n’avait altéré ni sa raison, ni l’aménité de son caractère affectueux.
Avocats,
C’est au sein de votre ordre qu’un homme illustre dont la perte vient d’affliger la France a posé les premières bases de sa renommée. C’est par la présidence du Conseil d’État, devant lequel vos travaux se partagent avec ceux qui vous unissent à la Cour de cassation, que s’est terminée sa glorieuse carrière. La mémoire de M. Odilon Barrot vous appartient à ce double litre.
D’autres raconteront sa vie intimement mêlée à notre histoire parlementaire. Il suffit de son nom, qui a jeté tant d’éclat sur votre compagnie, pour rappeler à tous jusqu’où l’on s’élève quand on unit à la hauteur des pensées et au talent de bien dire une parfaite droiture de cœur. Ses éminentes qualités se
sont révélées dès ses débuts ; et nous, ses contemporains, nous l’admirions déjà dans une modeste et studieuse conférence, qui, sous le nom d’Athénée de jurisprudence, comptait, dans ses rangs obscurs, plus d’une future illustration de la magistrature et du barreau. Il reste bien peu de témoins de ces réunions de notre jeunesse où s’étaient contractés, pour un grand nombre de nous, les liens d’une amitié que les capricieuses vicissitudes des événements publics n’orit point altérée. Une prérogative de la vie du palais est de continuer à s’estimer et à s’aimer malgré d’accidentelles divergences d’opinion, lorsque l’on demeure d’accord sur les principes fondamentaux de morale et de patriotisme. Bien des déchirements seraient épargnés si cette charitable habitude régnait plus généralement dans la carrière politique, qui toutefois n’y est pas entièrement étrangère. Conservez, avocats, cette tradition précieuse; et, quelles que puissent être les diversités de vos destinées, saches vous rester, les uns aux autres, de bons et loyaux confrères. Barrot vous a constamment donné c excellent exemple. Il vous l’a donné aussi cet autre lui-même, qui fut ainsi que lui une de vos gloires,, ce neveu qu’il aimait comme un fils, qui lui ressemblait par tant de côtés, et dont le nom occupe une belle place auprès du sien. Barrot, Paul Fabre resteront toujours chers à nos souvenirs i tous.
Après ce discours, M. le Procureur général a requis qu’il plût à la Cour, lui donner acte du dépôt de la statistique et admettre les membres du Conseil de l’Ordre des avocats présents à la barre à renouveler leur serment.
M. le premier Président, au nom de la Cour, a donné acte à M. le Procureur général du dépôt de la statistique et a déclaré que MM. les membres du Conseil de l’Ordre des avocats seraient admis à renouveler leur serment.
M. Goulon, greffier en chef, de l’ordre de M. le premier Président, a lu la formule du serment, conçue en ces termes :
« En présence de Dieu et devant les hommes. « je jure de ne rien dire ni publier, comme défi fenseur ou conseil, de contraire aux lois, aux « règlements, aux bonnes mœurs, à la sûreté de « l’Etat, à la paix publique, et de ne jamais m’é- « carter du respect dû aux tribunaux et aux auto- « rités publiques. »
Chacun des avocats, membres du Conseil de l’Ordre, a répondu, la main droite levée : « Je le « jure ! »
M. le premier Président, au nom de la Cour, a donné acte du serment prêté et a déclaré l’audience solennelle levée.