‹ PestalozziChapitre 10 sur 50 · M. Mœnnich · texte numérisé non relu

M. Mœnnich

2, M. Kaliscb.

alla s'établir, en 1805, dans cette dernière ville, avec quelques-uns de ses meilleurs maîtres. Ceux qui étaient restés d'abord à Buchsee le suivirent peu de temps après. Pestalozzi était âgé de près de soixante ans ; il était destiné à survivre encore à son établissement d'Yverdim. Du moins put-il, pendant vingt années, voir cette œuvre de sa vieillesse réussir et attirer sur son nom une réputation immense. L'Institut d'Yverdun contint près de 200 élèves de toutes les nations. Visité chaque année par un grand nombre d'étrangers, cité, décrit, imité, il était, pour ainsi dire, l'école modèle de l'Europe. Les nations y envoyaient des savants ; les rois le venaient voir; l'empereur de Russie, le roi de Prusse, furent reçus à Yverdun; honneur moins considérable que l'approbation des plus grands hommes, véritables rois de l'opinion, auxquels il appartient de prêter leur voix au sentiment public pour le traduire ou le commander. C'est en 1808 que Fichte, ainsi que nous l'avons dit, se posait cette question : « Une éducation nationale étant le salut de l'Allemagne, à quoi, dans le monde déjà existant, doit se rattacher l'éducation nouvelle? » et répondait : « Aux procédés découverts par Henry Pestalozzi, exposés par lui et appliqués avec succès sous ses yeux. » Est-ce à dire que cet établissement était la plus parfaite des œuvres de Pestalozzi? Je ne le crois pas, qu'on me permette de l'avouer. Sans doute, il est difficile déjuger une institution qui n'existe plus ; il est périlleux de contredire la voix presque unanime de ceux qui l'ont jugée. Mais je m'en rapporte à Pestalozzi lui-même. Que l'on compare (comme le fait avec détails M. de Raumer) le Rapport aux parents et au public sur l'état et les principes de l'établissement de Pesta-

lozzi, publié en 1807, et le jugement qu'il en porte dans ses Destinées de ma Vie (Lebenschlhsale), lorsque, jetant un regard suprême sur les vicissitudes de sa longue carrière, il trouve dans sa bonne foi assez d'énergie pour être plus sévère vis-à-vis de lui-même que la postérité. Que l'on compare ces deux œuvres, et l'on pourra se former une idée juste, et sans illusions, sur la valeur réelle de l'Institut d'Yverdun, sur les défauts et les imperfections qui ont dû empêcher sa durée et amener sa dissolution.

Quoi qu'il en soit, cet établissement fut aussi une fondation remarquable; il possédait deux éléments incomparables de succès : la supériorité des méthodes et la supériorité des maîtres.

Les méthodes seront l'objet principal de notre examen. Mais nous devons aussi quelques mots d'éloges aux hommes éminents qui entourèrent Pestalozzi. Ce n'était pas seulement une réunion de maîtres exercés, dévoués à leur profession par un des moins élevés et des plus puissants mobiles de la volonté, l'habitude. Il n'en était pas un pour qui la carrière de l'éducation ne fût plus qu'une profession, une mission sainte, plus qu'une inclination, une foi ardente. Ils partageaient cet enthousiasme de leur vieux maître, dont les plus accablantes déconvenues n'altéraient point le courage. C'est le privilège de l'homme supérieur d'exercer sur de nobles intelligences une influence sympathique qui les dévoue à ses destinées en même temps qu'à ses idées pour en faire les promoteurs et les intermédiaires auprès du monde des inspirations que sa raison reçoit de plus haut.

Déjà nous connaissons MM. Krusi, Tobler et Buss.

M. Niederer, du canton de Glaris, ministre de l'Évangile, s'était dévoué aux principes de Pestalozzi dès qu'il les avait connus : le dévoûment est la suite immédiate de la vraie conviction. Doué d'un esprit spéculatif et élevé, il prit à tâche de systématiser la méthode, et de lui donner une expression philsophique. C'était le penseur de l'association. Il enseignait à Yverdun la religion protestante. Sa femme dirigea longtemps avec talent une éoole déjeunes filles attenante à l'Institut.

M. Schmid n'était pas seulement un des meilleurs collaborateurs de Pestalozzi ; il était un exemple vivant de la valeur de son enseignement. Pâtre du Tyrol, sans première culture, sachant à peine épeler, il avait été envoyé à l'âge de dix-neuf ans à Burgdorf. En peu de temps il avait acquis une instruction surprenante, et sa remarquable intelligence s'était particulièrement développée par l'étude des mathématiques : c'est cette science qu'il enseignait à Yverdun.

M. Cari Ritter, l'illustre géographe de Berlin, fut professeur de géographie dans l'Institut de Pestalozzi. M. Cari de Raumer, auteur de la curieuse et savante Histoire de la Pédagogique, y avait été attiré par l'influence des éloges de Fichte et la lecture de Léonard et Gertrude.

M. Barraud, d'Yverdun , qui enseignait l'écriture; M. de Murait, de Zurich, qui remplissait les fonctions de maître de français ; MM. Jullien et Boniface, de Paris ; M. Blochmann, de Dresde, et d'autres non moins distingués, étaient venus apporter à cette école, objet de tant d'espérances, l'honneur et l'appui de leur collaboration, premiers gages de leur dévoûment à la cause

sacrée de l'éducation à laquelle la plupart d'entre eux ont consacré leur vie.

On comprend tout ce que le concours de pareils hommes pouvait produire de résultats, et combien le désir de les connaître, de les voir à l'œuvre, devait exciter la curiosité. Au milieu d'eux, et plus qu'eux tous, Pestalozzi impressionnait par sa personnalité originale ceux qu'attirait sa réputation. Le vieux maître accueillait tous les étrangers avec cordialité, mais sans grandes cérémonies ; nul n'ignorait davantage ce que le monde appelle de ce nom ; son insouciance de lui-même allait jusqu'à cette négligence qu'on pardonne aux hommes supérieurs un peu trop facilement. Pour être un peu plus soigneux, ils n'en seraient pas moins supérieurs. Pestalozzi, allant recevoir je ne sais plus quelle tête couronnée, avait ses bas sur les talons ; ce n'était pas le seul point commun qu'il eût avec La Fontaine. Mais on ne pensait plus à ces petits détails lorsqu'on le voyait, lorsqu'on l'entendait. Son visage était plein d'une expression impossible à oublier, et son ami Lavater pouvait lire sur ses traits, image transparente de son âme, des signes où se laissaient voir les habitudes de son esprit et les sentiments de son cœur. Son front était large et haut ; ses cheveux, coupés ras sur le sommet, retombaient plus longs sur les tempes; sa bouche spirituelle et souriante; ses yeux brillants, attentifs, pleins de curiosité, et resplendissant parfois des jouissances que donne à l'intelligence la vue de la vérité, tandis que l'empreinte des labeurs qu'impose sa recherche se traduisait par la contraction des traits et d'ineffaçables rides, ces cicatrices du travail ou de la douleur; une expression générale et incomparable d'iu-

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telligencc et de bonté. Volontiers Peslalozzi expliquait lui-même ses principes et montrait son établissement; sa parole n'était pas éloquente, mais vive; il parlait tantôt mauvais français, tantôt l'allemand incorrect de la Suisse; il aimait les traits d'esprit et savait relever, par la soudaineté de ses bons mots, les idées sérieuses, les points de vue profonds dont sa conversation était habituellement composée. Cette ardeur du bien, cette foi en ses doctrines qui le soutinrent toujours, donnait à ses paroles une animation communicative. C'est surtout pour ses élèves, pour ses collaborateurs qu'il réservait l'expansion chaleureuse de son âme. Dans de fréquentes conférences il les encourageait, les remerciait, et enflammait, pour ainsi dire, au foyer de son enthousiasme, l'énergie de leurs efforts. Deux défauts contrastaient avec ces hautes facultés : une simplicité poussée jusqu'à la naïveté; défaut pardonnable, sans doute, car pour tant aimer les enfants il fallait bien qu'il leur ressemblât un peu, mais défaut dangereux, qui l'exposait aux illusions faciles et à une confiance irréfléchie ; puis, une complète inaptitude pour administrer un grand établissement, et même, chose surprenante, pour enseigner avec suite, avec ordre, dans tous les détails. Il ressemblait, dit un de ses biographes (M. Kalisch), à ce Raphaël d'une des œuvres de Lessing, né avec la passion, avec le génie de la peinture, mais sans bras, réduit à enflammer de ses idées des élèves qui les pussent rendre, à mettre en mouvement mille mains habiles à la place de celles qui lui manquaient.

Si nous rappelons ainsi les qualités et les défauts du grand homme dont nous avons à juger moins la vie

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que les œuvres , c'est que ce rapprochement sert à l'histoire de celles-ci, puisque les unes furent l'élément de leur succès, les autres la cause de leur ruine. En effet, Pestalozzi, qui avait conscience de son inaptitude complète pour la gestion économique de son Institut, fut heureux de rencontrer cette habileté dans un de ses collaborateurs, qui la possédait à un haut degré, et; avec son abandon ordinaire, lui accorda bientôt une confiance illimitée. Ce collaborateur était M. Schmid. Il rendit à l'établissement, pour l'administration aussi bien que pour l'enseignement des mathématiques, des services signalés qu'il serait injuste de méconnaître ; mais son caractère ne put malheureusement sympathiser avec celui de la plupart des maîtres d'Yverdun, particulière- ] ment avec celui de M. Niederer. Des froissements, des animosités, de fâcheuses ruptures s'ensuivirent. Nous n'avons mission ni de les raconter, ni de les juger.

Une déchirante affliction précéda toutes les douleurs qu'allait causer à Pestalozzi de si regrettables débats. Sa femme, âgée de près de 80 ans, mourut le 11 décembre 1815; il avait précédemment perdu son fils unique peu de temps après l'avoir marié. Cette mort de l'épouse vertueuse qui, pendant quarante -six années, avait, par un continuel sacrifice d'elle-même, partagé les revers comme les joies, la misère comme l'aisance, jles projets comme les déceptions de celui auquel la Providence l'avait unie, cette mort fut un deuil univer- Iversel à Yverdun, et pour tous la perte même d'une mère. Avec cette douce puissance des femmes qui savent unir tous les cœurs parce qu'elles les gagnent tous, elle avait conjuré bien des querelles, amorti bien des chocs. Son tombeau, placé selon ses vœux, sous deux beaux

Sa VIE LE PESTALOZZI

tilleuls, au milieu du grand jardin de l'Institut, n'eut pas la même vertu que sa présence. Pestalozzi ne perdait pas seulement aux derniers jours de sa vie la compagne de ses destinées, il semblait que Dieu rappelât à lui toute la bénédiction de sa maison.

A partir de cette époque, les animosités devinrent rapidement plus vives. Affecté jusqu'au fond du cœur, tâchant de réconcilier ceux qu'il appelait ses enfants, allant de l'un à l'autre, laissant sortir M. Schmid, puis le rappelant, se séparant de M. Niederer, et ne pouvant bientôt plus s'en passer, le pauvre Pestalozzi était la victime de cette lutte dont sa faiblesse était la cause. En 1816, seize maîtres quittèrent Yverdun; M. Niederer en sortit en 1817 avec sa femme, qui abandonnait la direction de l'école des jeunes filles, et ses mécontentements cessant d'être cachés pour devenir publics, se traduisirent en un procès affligeant, qu'il intenta à son vieux maître. Les journaux, que le scandale enrichit, livrèrent à la curiosité publique tous ces tristes dissentiments, exagérés et grossis : cette épreuve surpassait toutes celles de la vie de Pestalozzi.

Yers la même époque, un essai d'association avec Fellenberg échoua encore.

L'Institut d'Yverdun continua cependant d'exister plusieurs années encore, et non sans de fréquents retours de succès et d'espérances. L'année 1818 fut une année de bonheur. En 1818, M. Schmid fit un traité avec M. Cotta pour l'édition des œuvres de Pestalozzi. La souscription dépassa 50,000 francs. L'empereur de Russie avait souscrit pour 5,000 roubles, le roi de Prusse pour 400 thalers, le roi de Bavière pour 700 florins.

Le plus cher des projets de Pestalozzi, la fondation

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d'un établissement pour les enfants pauvres, parut au moment de se réaliser; une école fut, en effet, ouverte à Clindy, près d'Yverdun, la même année.

L'illustre vieillard, âgé de 73 ans, retrouve à ce nouvel espoir toute la plénitude de son ardeur et cet optimisme robuste que nous n'avons vu disparaître sous le poids d'aucune épreuve. A l'anniversaire de sa naissance, il avait l'habitude de réunir ses maîtres et ses élèves pour leur adresser des discours (Reden an mein Haus), qui étaient comme un examen de leur collaboration, un état de situation en même temps qu'une chaleureuse et paternelle exhortation. Le 12 janvier 1818, il prononça le plus étendu et le plus remarquable de ces discours. Aucune de ses œuvres peut-être n'est plus digne d'attention, et nous y ferons de nombreux em-

; prunts. Toute sa vie et ses doctrines sont passées en revue. Toujours ferme et élevée, sa parole devient sou-

} vent éloquente, et trouve, dans l'intarissable jeunesse de son cœur, une source vive d'inspiration. Le projet d'une école de pauvres l'occupe principalement : jamais il n'apprécia mieux l'état de la société, les progrès du paupérisme et les moyens d'y porter remède. A peine vient-il de recevoir pour ses œuvres une somme dont sa vieillesse pouvait légitimement s'adjuger le soulagement inespéré, il la donne et la consacre à la fondation d'un nouveau Neuhof.

Hélas ! le nouveau Neuhof ne réussit pas plus que le premier, et la ruine vint encore de ce défaut d'habileté

! économique qui paralysa toutes les idées de Pestalozzi dans leur application. On reçut bientôt à Clindy des élèves qui payaient dix-huit, puis trente louis d'or par mois ; on leur donna une éducation de luxe ; on préten-

dait, en élevant des enfants pauvres comme des enfants riches, exciter l'émulation de ceux-ci, faire de Clindy le point de comparaison, le modèle d'Yverdun; on n'en fit que l'inutile 'copie, la coûteuse reproduction.

Pestalozzi espérait du moins que les enfants pauvres, qui avaient reçu une éducation si complète à Clindy, ne refuseraient pas de l'aider à fonder un établissement à Neuhof même, où il voulait transporter cet essai malheureux. 11 lui semblait que cette terre, sur laquelle il avait vécu jeune, formé ses premières institutions, lui rendrait son ardeur, et serait comme la terre promise de ses conceptions. Aucun de ces élèves ne voulut le suivre : c'était le fruit amer de l'éducation qu'il leur avait donnée. Ils trouvaient, dit-il lui-même1 << au-des- » sous de leur dignité de s'attacher à un établissement

» de pauvres L'espoir de transplanter à Neuhof

» cette institution fut perdu pour moi.... Je fus obligé » d'y renoncer, et de publier, le 17 mars 1824, l'im- » puissance où j'étais de satisfaire à l'attente et à la » confiance que j'avais inspirées pour la fondation » d'une école des pauvres à tant d'amis généreux de

» l'humanité » Ce fut le dernier projet de cet homme

excellent, qui en conçut un si graïad nombre. Il termina par où il avait commencé.

En 1825, Pestalozzi dut dissoudre Yverdun, après l'avoir soutenu pendant près d'un quart de siècle; il le quitta, à l'âge de quatre-vingts ans, plus chargé encore d'actions que d'années, et se retira dans son cher Neuhof, que possédait son petit-fils.

C'est là qu'il composa ses derniers écrits, ses Lcben~

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