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Wie Gertfud, fin de la 1™ lettre

sordres de la guerre, la ville principale de ce canton, Stanz, fut pillée, incendiée, et la désolation prit la place du calme pour lequel Dieu semble avoir créé ce beau pays. Un membre du directoire helvétique (car on avait, comme en France, adopté les formes directoriales), Legrand, proposa à Pestalozzi d'aller recueillir et instruire les enfants que ce triste désastre avait rendus orphelins. Cette tâche était belle; sans hésiter, Pestalozzi partit; un autre des grands hommes de la Suisse, Henry Zschokke, raccompagnait comme commissaire du gouvernement.

C'était en 1798. Un vieux couvent délabré fut assigné comme école, quatre-vingts malheureux enfants y furent réunis : c'était moins une école qu'un hôpital, qu'une ambulance d'enfants. Pestalozzi en était à la fois le directeur, l'inspecteur, l'économe, et même la servante. Il faudrait traduire le récit qu'il fait lui-même de sa position désespérée1. Seul, au milieu d'enfants malades, ignorants, souvent corrompus, méconnu par ceux qui l'entourent, sans méthode arrêtée, procédant par tâtonnements, sans livres, sans aides, presque sans asile, n'ayant pour soutien, pour méthode, pour consolation, pour ressource que l'ardent amour de son cœur. « Com- » ment faire? s'écrie-t-il; je ne le sais; tout ce que je » sais, c'est qu'il faut mourir ou atteindre mon but! » Il ne mourut pas; peu à peu les enfants l'aimèrent; l'amour supplée à tout; la nécessité crée les méthodes, ses idées s'éclaircissent, ses principes s'arrêtent à la

1. Wie Gertrud, ou : Pestalozzi und seine Anstalt in Stanz. V. la traduction presque entière de cette lettre dans le Précis sur l'Institut d'Tverdun, de M. Jullien, de Paris.

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luniière de cette rude expérience. Pour enseigner tant d'enfants à la fois, son procédé consistait d'abord uniquement à élever la voix; il imagine la méthode mutuelle; il trouve la force de se recueillir dans ce désordre; sans sûreté du lendemain, manquant des plus pressantes nécessités de la vie, il pense à la science, comme dans le séjour le plus calme, et c'est alors que se dégagent dans son âme presque tous les grands principes d'éducation qui l'ont illustré et que nous devrons juger attentivement. Les pauvres orphelins de Stanz commençaient à réussir, à s'améliorer, à faire honneur à leur maître, lorsque les destinées de la guerre anéantirent des espérances si chèrement conquises ; le couvent fut pris pour faire un hôpital, l'école dissoute, et Pestalozzi se retira le 8 juin 1799, la santé altérée, le cœur navré, mais l'âme encore remplie de confiance, encore brûlante d'ardeur, aussi convaincu de la puissance de l'éducation que Galilée, du mouvement de la terre. Jusqu'ici il n'était pour nous qu'un homme de bien, un écrivain recommandable: Stanz le grandit et l'immortalise. Cette énergie de la volonté se nomme, dans toutes les langues, héroïsme, et cette plénitude de la conviction, génie.

Après quelques semaines de repos chez un ami, auprès de Berne, Pestalozzi reprend l'activité de sa vie. On lui avait proposé une place ; laquelle? la place d'instituteur en second dans une école de faubourg1, à Burgdorf ; il avait accepté. Les calomnies ne manquèrent pas

1. C'était une de ces écoles pour les petits enfants, nommée en Suisse Lehrgottenschule, nom assez joli, correspondant à ces trois mots : instruction, marraine, école. Appeler l'institutrice marraine, c'était lui rappeler cui'elle devait être une seconde mère.

à son dévoûment, et il eut à endurer les mauvais procédés du premier instituteur. « Pauvre fou, pauvre fé- » yeur, disait-on, il n'y a rien à espérer de lui, il ne » sait pas même lire, écrire, compter couramment. » Il y a toujours quelque chose d'exact dans les bavardages des rues. « On disait vrai sur ce point, » ajoute plaisamment Pestalozzi en racontant ces tribulations £ son ami Gessner. Il n'en continuait pas moins ses efforts admirables : le mieux est la seule vengeance du bien méconnu.

Sa santé le força à quitter cette petite école. Une position plus digne de lui l'attendait. Le secrétaire du ministre de l'instruction publique en Suisse, Fischer, avait le projet de fonder à Burgdorf une école normale d'instituteurs, et il avait pour cela appelé d'Appenzell M. Krusi ; cet homme distingué demanda à Pestalozzi de s'associer à lui ; avec la collaboration de MM. Tobler, de Bâle, et Buss, de Tubingen, ils ouvrirent l'école normale dans l'hiver de 1800 : c'était pour Pestalozzi un nouvel avenir.

C'est à Burgdorf que fut composé, en 1801 , le plus important des ouvrages de Pestalozzi, pour l'histoire de ses méthodes et leur exposition : Comment Gertrude instruit ses enfants, essai pour apprendre aux mères à instruire elles-mêmes leurs enfants. Tel est le titre de cet ouvrage ; il n'est d'ailleurs rien moins qu'un manuel pour les mères, comme nous le jugerons facilement en exposant plus loin attentivement les principes qui y sont contenus ; Pestalozzi l'aurait mieux intitulé : Histoire de ma pensée. Un de ses élèves, devenu son collaborateur, M. Bamsauer, raconte que son maître l'emmenait

avec lui dans ses promenades ; en marchant, il s'arrêtait à tous pas pour ramasser quelques pierres; belles ou communes, curieuses ou insignifiantes, il les recueillait, en chargeait ses poches, celles de l'enfant, et, de retour au logis, il mettait de côté tout le bagage, comme collection minéralogique ; à peine prenait-il la peine de rejeter les cailloux sans valeur; il finissait cependant par posséder ainsi des richesses et des raretés. Ses œuvres ressemblent à ses collections, leur composition à ses promenades : chercheur infatigable de la vérité, juge sévère de ses propres idées, il les recueille, les classe, les rejette, les simplifie sans cesse, et les exposant dans l'ordre où son esprit les produit, il écrit sans art, mais aussi sans mensonge. J'aime ce mélange d'affirmations et d'hésitations, qui indiquent la marche et le travail de l'esprit, et derrière l'écrivain laissent voir tout l'homme. Nul ouvrage n'a plus ce caractère que celui dont nous parlons, et devant le criti quer plus tard, je voulais donner, dès à présent, une idée de son mérite, de sa manière et de son inimitable sincérité. C'est dans ce livre qu'il faut chercher encore le portrait que trace Pestalozzi de ses premiers collaborateurs; lui-même s'est attribué la mission de les louer, avec la généreuse pensée d'assurer à leurs noms honorables la même durée qu'à ses œuvres.

M. Krusi, fils d'un marchand d'Appenzell, avait été chargé de diriger une école à l'âge de dix-huit ans ; son instruction élémentaire était presque nulle, mais cette grande ardeur de savoir et de bien faire, qui est l'ambition de la vertu, suppléait atout ce qui lui manquait; c'était avec Pestalozzi une ressemblance et une sympathie qui les attira l'un vers l'autre. M.Fischer, quelques

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jours avant sa mort, encouragea, puis accomplit leur association.

M. Tobler, de Glaris, venait d'être alors instituteur dans Tune des premières maisons de Baie ; il prenait au sérieux la carrière de l'enseignement, et était aussi tourmenté du sentiment vif, quoique obscur, d'un idéal dont la poursuite laborieuse commençait à lasser sa volonté en consistant son âme. La méthode de Pestalozzi, dès qu'il la connut, lui parut être cet idéal même ; les invitations de son ami Krusi le trouvèrent préparé à se dévouer.

M. Buss, enfant du peuple, d'abord apprenti relieur, devenu musicien et dessinateur, comme par un jeu de sa vive intelligence, avait passé sa jeunesse dans cette inconstance de détermination, cette variété d'entreprises, ces voyages, ces changements qui trahissent souvent moins l'agitation d'un caractère mobile que l'inquiétude de la pensée à la recherche d'une vocation. Que dans cet état del'àme la voie poursuivie apparaisse enfin, les variations cessent, la volonté se fixe, la vie prend une signification et un but; le navire louvoyait avec peine, le vent favorable s'est élevé, le navire se redresse et part. Tel fut sur M. Buss l'effet des principes de Pestalozzi. « Leur connaissance, dit-il lui-même1, m'a rendu » en grande partie la sérénité et la force de ma jeunesse, » elle a ranimé et pour moi et pour l'humanité des » espérances, que depuis longtemps et jusqu'à ce mort ment, j'avais regardées comme de beaux rêves, et » repoussées contre le vœu de mon cœur. »

1. Wie Gcrlrucl, etc. V. aussi Chavannes, Exposé de la Me thode, 1805.

Tous trois, MM. Krusi, Tobler, Buss, regardaient donc Pestalozzi comme leur maître, et entreprenaient avec lui une œuvre où leur âme tout entière s'engageait sans le vil mobile des intérêts matériels.

Leurs efforts réussirent. De nombreux élèves furent envoyés à Burgdorf, et l'établissement, sur un rapport favorable, fut reconnu comme public par le gouvernement helvétique en 1802. Mais, en 1803, le château, dans lequel se trouvait l'Institut, fut nécessaire, comme résidence d'un haut fonctionnaire. Il fallut encore que Pestalozzi poursuivît le cours de ses émigrations : on eût dit que la Providence le destinait à porter lui-même dans toutes les contrées de sa patrie les lumières de ses principes. Apportons cependant quelque restriction à ce dernier mot. Les détails curieux que donne M. Ramsauer sur l'intérieur des classes de Burgdorf prouvent que le système employé n'était encore ni très parfait, ni bien déterminé. Pestalozzi avançait toujours cependant dans son œuvre ; c'est à cette époque qu'il publiait le Livre des Mères, ou Guide pour aider les mères à apprendre à leurs enfants à observer et à parler, sorte de vocabulaire des objets, et particulièrement des parties du corps que les mères doivent d'abord faire nommer à leurs enfants. En même temps, ses collaborateurs composaient, d'après ses principes : A B C de l'Intuition, ou Leçons intuitives du Rapport des mesures; — Leçons intuitives du Rapport des nombres.

A la même époque, en 1802, le premier consul avait ordonné à la Suisse de lui envoyer des députés ; l'un d'eux fut Pestalozzi, choisi par deux districts : c'était le Franklin de la liberté helvétique. Avant son départ, jl publia une brochure politique ; à Paris, il remit un

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mémoire au premier consul sur les besoins de la Suisse, Celui-ci répondit, dit-on, « qu'il ne se mêlait pas d'enseigner l'A BC1. » Les députés furent reçus par Fouché et repartirent immédiatement. Ce fut toute la carrière politique de Pestalozzi. « Moi aussi je suis allé à Paris, disait-il plus tard; mais je crois que c'était la nuit ; je n'ai rien vu du tout. » On l'aurait conduit, les yeux ouverts, au Paradis, ajoute un de ses biographes, qu'il n'y aurait rien vu, rien que l'arbre de la science, pour j réunir la pauvre humanité sous un abri2.

Le 22 août 1804, Pestalozzi quittait Burgdorf; on lui j ouvrait à la place l'ancien couvent de Mûnchen-Buchsee, dans le même canton.

En venant à Buchsee, Pestalozzi se rapprochait d'un de ses plus anciens amis, et à la fois d'un des hommes les plus éminents de son temps et de son pays. M. de * Fellenberg avait créé à Hofwiïl, près de Berne, les remarquables établissements qui ont illustré son nom. | Ces fondations différaient assez sensiblement de celles ! de Pestalozzi, comme nous le verrons par un parallèle | abrégé. La nature avait doué chacun de ces hommes distingués des facultés qui faisaient défaut à l'autre, et il semblait qu'elle les eût prédisposés pour se compléter et s'unir. Leur collaboration à Buchsee ne fut cependant pas de longue durée. Soit qu'il y eût entre leurs caractères un peu plus que de la diversité, je veux dire de l'opposition ; soit que Pestalozzi n'ait pas voulu négliger les propositions généreuses que lui adressaient les trois villes de Payerne, de Rolle et d'Yverdun, il

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