‹ PestalozziChapitre 12 sur 50 · Biographie' de M. Haussier · texte numérisé non relu

Biographie' de M. Haussier

Les œuvres de Pestalozzi.

L'éducation doit mettre au jour l'idéal de l'individu.

(Jean-Paul Richter.)

Les œuvres de Pestalozzi contiennent, quoique non sous une forme méthodique, un traité complet de pédagogie et d'éducation. Ses fondations comprennent tous les divers degrés de l'instruction. Il faudrait donc, pour le juger, traiter tous les principes d'éducation, aborder toutes les questions de l'enseignement public : tâche effrayante, au-dessus des forces comme des prétentions de celui qui écrit cet essai.

Mais il importe seulement de connaître ce que les principes, ce que les méthodes de cet homme distingué ont de particulier et qui lui soit personnel. Or, cela se réduit à moins qu'on ne le supposerait, et je ne crois pas lui faire injure en prononçant cet aveu.

Il faudrait renoncer à écrire sur l'éducation, si l'on ne voulait produire que des idées nouvelles, et c'est chose désolante qu'en ce grave sujet, il reste si peu à dire,

mais tant à faire. Qu'on étudie seulement les grands maîtres,, et je suppose Montaigne, Locke et Rousseau.

Montaigne écrivit naïvement: « Quelqu'un pourroit » dire de moy que j'ai seulement faict ici un amas de » fleurs estrangières, n'y ayant fourni du mien que le » filet à les lier (liv. III, ch. 12) ; » il est tout plein des anciens, Locke des anciens et de Montaigne, Rousseau des uns et des autres, de l'admirable auteur des Essais surtout, et YEmile n'est, comme on l'a dit, qu'un commentaire du célèbre chapitre 25 du livre Ier1.

Chacun, il est vrai, laisse aux idées des autres l'empreinte de lui-même, Montaigne, son exquise et éloquente bonhomie : ses fleurs estrangières sont plus belles que sur leur tige dans le merveilleux assemblage qu'il en fait, « les pilotant deçà delà, comme les abeilles, » mais qui en font, après, le miel, qui est tout leur. » Rousseau, moins riche qu'on ne le suppose en idées nouvelles, change et transfigure celles-là même qu'il dérobe aux autres ; jamais il ne paraît les recevoir, il en prend possession comme de sa part dans l'usage commun de la vérité, et par la magie sans égale de son entraînante éloquence, il les revêt d'une forme si personnelle et si supérieure, qu'il est désormais impossible de les produire sous une expression plus splendide que celles dont il les a parées. Pour Locke, ses pages, décolorées sans doute encore par la traduction, sont si pâles auprès de celles des Essais et de YEmile, qu'on est étonné auprès de si grands noms, de trouver le sien. Il

1. Le livre IIe n'est presque que le Traité de l'Éducation des filles de Fénelon; on a signalé aussi la ressemblance des Lettres de Turgot,

faut lui rendre cette justice qu'en beaucoup de points il précède Rousseau, pense plus juste que lui en quelquesuns, mérite l'honneur de ses contradictions en d'autres. Mais, exalté étourdiment par Voltaire, déprécié à l'excès par de Maistre, c'est un de ces hommes qui occupent aussi bien dans l'estime des uns que dans le mépris des autres, une place qu'ils ne méritent pas; on aura cessé de lire ses œuvres avant que la postérité ait dit sur lui son dernier mot.

Si les maîtres s'empruntent, ou, pour employer un tour plus poli, se partagent ainsi des idées communes, que sera donc à l'égard d'eux-mêmes la conduite de tant d'auteurs moins considérables, qui viennent après eux pour ne dire souvent que la même chose, mais moins bien? Ce n'est pas sans danger que l'œuvre d'un homme illustre tombe dans le domaine public; elle devient comme un de ces vieux châteaux sans seigneurs, bâtis sur la montagne; chaque jour, l'habitant grossier de la vallée vient arracher une pierre, pour la placer, taillée à sa façon, dans le mur 'qui soutient sa chétive cabane, dont cette ruine fait toute la solidité.

Pestalozzi, que je place au rang des maîtres, a vu ses œuvres livrées à ce pillage souvent maladroit; il n'est presque pas une idée, une méthode, inaugurée dans la pédagogie allemande depuis ce grand homme, qui ne se retrouve, au moins en germe, dans ses ouvrages. Aussi bien peut-on lire, dans les écrits de ceux qui l'ont précédé, des principes d'éducation conformes aux siens. Mais on ne saurait lui faire un reproche de cette similitude; sa vie démontre suffisamment que toutes ses idées étaient tirées de son propre fonds, de cette recherche perpétuelle qui était le besoin le plus impé-

rieux de son âme. 11 s'est peu inquiété de ce qui avait été fait avant lui ; et toute ressemblance entre ses œuvres et celles de ses devanciers est coïncidence, non copie. Et n'en est-il pas de même en tous sujets? Faut-il se disputer la propriété, et, si je puis dire, la primogéniture des idées? Pascal a écrit: « Les mêmes pensées » poussent quelquefois tout autrement dans un autre » que dans leur auteur; infertiles dans leur champ na- » turel, abondantes étant transplantées. » Ne vaut-il pas mieux dire encore : les bonnes pensées viennent de Dieu; quand il veut les produire, il les met toujours au cœur de plusieurs; l'instrument peut ainsi manquer, l'idée ne périt pas.

J'avais besoin de ces explications pour défendre Pestalozzi du reproche de plagiat, qu'on lui a bien sévèrement adressé J, comme pour m'autoriser à restreindre à ce qui lui est personnel l'objet de mon exposition.

I. Qu'est-ce que Pestalozzi entend, dans le sens du mot le plus compréhensif, par X éducation ?

» L'homme, dit-il2, croît, est formé, est élevé.

» Il croît par sa force propre, par la force de son être » même.

» Il est formé par le hasard, l'accidentel qui se trouve » dans sa position, ses entours, ses relations.

» Il est élevé par l'art et la volonté de l'homme.

» La croissance de l'homme et de ses forces est l'œu- » vre de Dieu, elle s'opère selon des lois éternelles et » divines.

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