Wie Gerlrud, p. 258 et suiv
mères, qui mêle presque à chaque page de ses principaux ouvrages des paroles et même des prières chrétiennes, ne fasse pas mieux ressortir l'importance de cet enseignement religieux, non seulement comme convenable, pour répondre au sentiment religieux de l'homme, mais comme nécessaire pour réparer ses mauvais penchants. Il ne donnait pas à la religion une place distincte dans l'éducation de l'homme, parce qu'il n'attribuait pas à l'imperfection native une place essentielle dans sa nature; nous l'avons déjà remarqué. Ce n'est pas tout, renseignement religieux était pour Pestalozzi difficile à concilier avec les principes mêmes de la méthode qui lui est propre. L'art d'instruire n'était presque pour lui que l'art d'interroger; l'élève découvrait plutôt qu'il ne recevait la science, décomposant et contrôlant ce qui était présenté à son esprit. Or, cette méthode, bonne à tant d'égards, ne saurait convenir à l'étude de la religion. Dans ce qu'elle a d'historique et de positif, la religion ne se découvre pas, et s'il est bon que l'intelligence de l'enfant s'exerce de bonne heure à la comprendre, afin que sa foi soit ce qu'elle doit être, raisonnable, il faut du moins qu'elle ne lui soit pas tout à fait présentée sur le même rang que la géométrie ou la musique, il faut qu'il sache qu'elle lui est enseignée par une autorité supérieure à l'autorité de son maître, à l'autorité même de sa propre raison; c'est ce que ne comportaient ni les principes protestants, ni les principes pédagogiques de Pestalozzi.
On peut donc dire, en résumé, que la religion tient dans la vie, dans les enseignements personnels, dans les écrits même du célèbre maître une place considérable ; elle est trop oubliée dans le développement de
ses méthodes, c'est-à-dire dans ce qui peut être imité après lui.
Lorsque Ton parle des principes généraux de l'éducation, il ne faut considérer l'homme qu'au point de vue de sa nature. Lorsqu'on traite de l'enseignement élémentaire et des premières connaissances, il ne faut considérer que le point de vue de leur nécessité pour tous. Pas de distinction à faire entre les diverses classes de la société ; tous les hommes ont besoin des mêmes perfections que donne l'éducation; tous, composés des mêmes éléments, sont soumis aux mêmes lois de développement intellectuel et physique ; tous ont le même besoin de l'instruction élémentaire.
Aussi n'avons-nous pas encore distinctement examiné les principes d'éducation et d'instruction de Pesfcalozzi clans leurs rapports avec la condition des classes qu'on nomme riches et de celles qu'on nomme laborieuses. Il ne s'agissait que des grandes lois psychologiques, religieuses, morales, ou des notions primaires : les premières communes à toutes, les secondes nécessaires à toutes.
Mais lorsqu'on se pose ces deux questions inévitables, est-il bon que toutes les classes reçoivent absolument la même instruction? est-il bon que toutes la reçoivent dans les mêmes écoles ? Il ne faut pas craindre de répondre négativement. Si l'on s'écrie que c'est vouloir des classes divisées éternellement, fatalement parquées, sans jamais pouvoir se confondre et s'unir, que c'est étouffer la vocation du génie pauvre ; on aura prononcé de grands mots, mais non de grandes vérités. Je veux que tout génie se découvre ; je veux que tout talent se développe. C'est le devoir de tout bon gouvernement.
c'est même le devoir de tout homme de bien de chercher, de protéger, d'aider toutes les vocations sublimes que le créateur, par une dispensation équitable, répartit dans toutes les classes '. Mais là n'est pas la question. « On demandait au roi Agésilaûs ce qu'il « serait d'avis que » les enfants apprissent. » « Ce qu'ils doibvent faire, » estants hommes, » répondit-il2. Or, il est certain que tous les hommes n'ont pas le même rôle à remplir ; il ne faut donc pas donner à tous le même enseignement. Tous doivent seulement recevoir un fond commun ; ce sont, pour ainsi dire, des assises générales sur lesquelles des bâtiments divers seront édifiés. L'enseignement primaire seul doit être universel.
Mais ces notions communes et primaires doivent-elles être enseignées dans les mêmes écoles ! Non, encore non. Éducation identique pour tous, départie dans les mêmes établissements, ce fut une vaste idée, une vaste chimère de la révolution, En théorie, c'est la fraternité des intelligences; en pratique, c'est la violation des droits sacrés de la famille, la perturbation des rapports sociaux3.
Pestalozzi essaya, à Clindy, cette réunion impossible; nous avons vu qu'il y échoua complètement. M. de Fellenberg, aidé par l'admirable Wehrli, fut plus heureux à Hofwill; aussi bien ces plans étaient-ils moins imprudemment conçus. On sait, d'ailleurs, à quel point il était
1. V. les belles idées de M. Aimé-Martin à cet égard, Éducation des Mères, t. I, p. 183.
2. Montaigne, t. I, p. 24. — Rousseau, dans son Discours sur les Lettres, donne cette pensée comme de lui-même.
3. M. de Lamartine en porte ce jugement, Histoire des Girondin^.
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supérieur, par les talents d'administration, à son célèbre compatriote. Il ne voulut point confondre l'instruction des classes riches et des classes laborieuses; il chercha seulement à les rapprocher par le voisinage des établissements, par la communauté du but. Élevés les uns auprès des autres, occupés principalement d'une même étude, l'agriculture, qui réclame, plus que toute autre industrie, la présence et l'alliance de ces deux éléments distincts de toute force industrielle : le capital, le travail, et de ce troisième élément commun, l'intelligence, les enfants d'Hofwill, riches et pauvres, devaient mieux se connaître mutuellement, apprendre à s'entr'aider, s'aimer davantage. Une école normale de maîtres avait été jointe, par une idée également heureuse, à l'établissement, comme une transition, dont la capacité intellectuelle occupait les degrés. De jeunes maîtres, préparés à instruire les pauvres comme les riches et sortant de l'une ou de l'autre classe, apprenaient en même temps en quoi diffèrent, en quoi se ressemblent ces deux missions. Tous ces moyens étaient bien combinés pour établir un autre lien que le lien de l'argent entre les classes diverses de la société. Et cependant, rarement le but a été atteint; l'envie et le dédain ont été plus souvent la suite de ce rapprochement que l'union espérée.... Mais les. établissements d'Hofwill ne peuvent être pour nous plus longtemps l'objet d'une comparaison1 avec Clindy, l'un des plus éphémères instituts de Pestalozzi. Neuhof me paraît être celle des fondations de l'auteur
1. Ajoutons seulement que, pour l'instruction, on y suivait les méthodes de Pestalozzi; nous avons vu quels avaient été ses rapports personnels avec M. de Fellenberg.
de Léonard et Gertrude, dont l'imitation aurait sur la condition, le bien-être, la moralité des classes laborieuses, le plus salutaire effet. Cette institution qu'il aimait tant et qui dura si peu, n'a pas été encore reproduite par ses élèves, quoiqu'une souscription soit ouverte à cet effet. Ce n'est pas au détail d'organisation, c'est au principe que je veux m'attacher. Neuhof réalisa l'alliance de l'instruction élémentaire et de l'instruction professionnelle, soit agricole, soii industrielle proprement dite.
Cet établissement peut être regardé comme la première idée des colonies agricoles1, auxquelles on accordera, je crois, de jour en jour, plus d'importance. Mais on aurait tort, selon moi, d'en fonder pour les enfants pauvres qui ont encore une famille, dont ils sont séparés par leur placement dans ces colonies. Qu'on se borne à en établir pour tous ceux, bien trop nombreux, qui ont une famille mauvaise ou n'en ont point, les enfants trouvés, les enfants naturels, les orphelins, les jeunes détenus, etc. Il est inutile d'insister d'ailleurs sur l'utilité d'établissements bien connus aujourd'hui.
On n'est pas aussi pénétré de l'intérêt d'unir l'instruction professionnelle à l'instruction élémentaire, de rapprocher l'atelier de l'école. Pourquoi ne fonderait-on pas de grandes maisons d'apprentissage et d'instruction réunies2? pourquoi pas des écoles d'apprentissage auprès des écoles publiques, surtout dans les villes, où
1. On regarde, en effet, souvent Pestalozzi comme leur fondateur. (V. ce qu'a écrit sur Mettray le célèbre philantrophe hollandais, M. Survingar.)
2. Les établissements de Saint-Nicolas à Paris sont un essai de cette idée.
presque tous les enfants sont destinés aux mêmes professions, comme les villes maritimes par exemple? N'estce pas ce qui existe déjà dans les écoles de jeunes filles auxquelles on annexe des ouvroirs? dans les asiles mêmes où l'on a trouvé pour les petits enfants1 des travaux industriels simples et faciles qui les occupent, les développent, les amusent? Pourquoi pas des écoles dans les fabriques, comme à New-Lanark? des .ateliers près des écoles, comme à Neuhof?
Craint-on l'augmentation des dépenses? qu'en songe à celle du bien produit. Si peu que gagne l'enfant, commencer à subvenir lui-même à ses besoins est une idée morale qui l'ennoblit. Il quitte plus tard l'école, et son âme en profite ; il entre cependant plus tôt à l'atelier, et ses parents sont satisfaits. L'apprentissage est préparé et son temps abrégé, temps si dangereux où l'on abuse de l'enfant sans le récompenser; les occupations sont diversifiées et l'attention soulagée; le corps développé par plus d'exercice; quelques-uns de ces enseignements de luxe qui ne servent qu'à la vanité du maître sont retranchés; le maître lui-même soulagé, accablé par moins d'heures de leçon, sans que l'enfant ait moins d'heures de travail; l'ouvrier est plus instruit, et l'élève moins disposé à dédaigner l'état de son père ignorant... Que ne pourrait-on ajouter? Les avantages d'une telle idée sont si grands que Neuhof suffirait pour moi à la gloire de Pestalozzi.
Ce n'est pas cependant la seule création qu'il ait consacrée à l'amélioration du sort des classes laborieuses,
1. A Milan comme à Nantes, à Vienne comme à Paris, j'ai vu faire de la charpie, des chaussons, des sacs, etc.
œuvre de toute sa vie. Ses méthodes, que nous avons suffisamment exposées, peuvent avoir, dans certaines de leurs parties, un notable avantage pour l'instruction du peuple, comme pour son bien-être et sa moralité. Ce n'est pas que « le bonheur du genre humain doive ré- » sulter d'une manière ancienne ou nouvelle, plus lente » ou plus expéditive d'apprendre les lettres de l'aîpha- » bet1; » mais une méthode rapide est toujours, pour l'enfant du travailleur, un grand bienfait ; le temps est pour lui le premier capital. Si la méthode peut en outre le mettre en possession de connaissances particulièrement utiles à sa profession future, elle aura atteint un résultat bien rarement produit par les procédés ordinaires. Or, il n'est pas douteux que la comparaison et l'étude continuelle des formes, des objets, telle que Pestalozzi la présente à ses élèves, peut développer chez les plus intelligents quelques signes de vocation pour tel ou tel métier, et pourquoi pas? quelques idées d'art. La pratique si ingénieuse du dessin linéaire (introduite maintenant, non sans peine, dans nos écoles primaires) est, à ce point de vue, extrêmement profitable. De quelle utilité n'est-elle pas pour les professions de maçon, de charpentier, de potier, d'orfèvre, de tapissier, et pour presque tous les métiers ! L'homme de la campagne a besoin aussi du dessin linéaire ; ses plantations n'en seront-elles pas plus régulières, son habitation même
moins mal bâtie, et par suite plus saine ?
Au nombre des méthodes du célèbre instituteur d'Yverdun, on peut placer la méthode mutuelle. Ce procédé fameux et excellent, qui serait partout adopté en