‹ PestalozziChapitre 37 sur 50 · V. M. Cousin, Jacqueline Pascal · texte numérisé non relu

V. M. Cousin, Jacqueline Pascal

maire, ainsi que pour les localités dont les ressources sont minimes. Une école mutuelle n'exige qu'un seul maître, contient à peu près autant d'enfants que l'on veut, enfants d'âges divers, et l'instruction qui y est reçue peut être rapide et variée. Mais il faut convenir que des écoles peu nombreuses seraient préférables, si elles étaient possibles, que l'éducation y serait meilleure, parce que le maître pourrait s'occuper avec plus d'attention de chaque enfant, tandis qu'au milieu de centaines d'élèves, divisés en centaines de groupes, il ressemble à une grande roue, qui met régulièrement en œuvre d'autres petites. It faut enfin se rappeler qu'il est quelque chose de mieux que l'école mutuelle, de mieux que l'école peu nombreuse, c'est la famille. Or, nous l'avons déjà dit, Pestalozzi, en montrant le rôle de la famille du travailleur dans l'instruction et dans l'éducation, s'est acquis son titre le plus glorieux. Remarquable opinion d'un instituteur qui veut qu'on se passe des instituteurs, et prétend instruire ses élèves de manière que devenus pères et mères, ils puissent élever leurs enfants sans le secours qu'ils ont reçu euxmêmes!

Nous avons suffisamment exposé ce que Pestalozzi attend des mères : la patrie, la religion l'attendent avec lui. Sans doute, la mère de famille, dans les classes laborieuses, a besoin de son temps. Lui avoir rendu la liberté du travail, en fondant des établissements, comme les salles d'asile, où ses enfants sont traités, instruits, soignés, aussi bien, mieux quelquefois, qu'ils ne le seraient par elle : cela a été une des plus admirables institutions de notre époque. Mais il ne faut pas non plus que la mère se déshabitue d'élever les enfants que

son sein a portés, il ne faut pas qu'elle abdique la mission d'amour que Dieu lui a confiée. Jamais les mères de famille ne pourront, ne sauront remplir cette mission de manière qu'on puisse se passer d'écoles. Jamais les écoles, les asiles, les crèches ne remplaceront la mère de famille. Je ne parle pas seulement au point de vue de cette éducation du cœur, de cette éducation morale et religieuse que l'homme ne reçoit bien que de sa mère. Mais que la France ou tout autre pays soit suffisamment instruit sans le concours des mères, cela est matériellement impossible. La fondation d'une école ne> peut avoir lieu qu'au milieu d'une certaine agrégation d'hommes; or, la majeure partie de la population des campagnes, source première de la richesse et de la grandeur d'un pays, est tellement disséminée dans des habitations séparées par la distance, séparées souvent par l'état impraticable des chemins, qu'il est absolument impossible aux enfants, quand même, ce qui est rare, leurs parents le voudraient, de se rendre à l'école établie au centre de la commune. Si les pères, si les mères surtout, moins retenues au dehors par le travail, n'enseignent pas à leurs enfants les premières connaissances, et au moins la lecture, l'écriture, un peu de calcul, les populations des campagnes sont condamnées à se transmettre de génération en génération la même ignorance, la même routine, la même pauvreté. Il faut, pour donner cette instruction élémentaire à leurs enfants, que les père et mère la possèdent eux-mêmes; cela est évident. Aussi sera-t-il fort difficile d'arriver à ce résultat, si l'on n'organise pas un service d'instituteurs ambulants, ou bien si, au moins pendant un certain nombre d'années, Ton n'oblige par une loi, ou on

n'encourage pas par une prime les parents à envoyer leurs enfants aux écoles; si surtout les propriétaires ne comprennent pas que la propriété est une magistrature qui leur impose le devoir impérieux de s'occuper des intérêts moraux et intellectuels, autant que du bienêtre des familles qui vivent sur leurs terres, et les servent par des travaux si pénibles.

Mais quand une génération aura reçu cette instruction, les père et mère la transmettront-ils à leurs enfants? En auront-ils la volonté ? Oui, car ils en sentiront l'avantage. En auront-ils le temps? Qu'on lise Léonard et Gertrude pour se convaincre ; c'est un tableau merveilleux et un tableau vrai de ce que peut une bonne et pauvre mère dans sa famille. Eh quoi! les mères de campagne n'aiment-elles pas aussi leurs enfants ? Ayons confiance; rien n'est impossible à l'amour.

Pestalozzi n'aurait-il fait que comprendre et faire comprendre à tous la nécessité de l'instruction du peuple par les mères , que montrer aux mères, par d'excellents et populaires écrits, ce qu'elles doivent entreprendre à cet égard, ce serait déjà une œuvre d'une immense utilité. Mais son génie charitable a conçu d'autres plans encore, et dans quelques pages, pleines de chaleur, de son Wie Gertrud1, il fait un tableau aussi vrai que touchant de l'état des classes pauvres, à son époque, et des moyens de les soulager. Que chaque homme de bonne volonté patronne un enfant, donne du travail à ceux qui en manquent; que chaque propriétaire, au lieu d'élever des mérinos ou des taureaux de Durham, se charge de l'éducation de quelques enfants

Page 1