Wie Qertrud, lettre 3e
utile aux hommes, après le sacerdoce, que la carrière d'avocat. Nulle n'a, en effet, d'idéal plus magnifique. Rien n'était plus beau à ses yeux que le ministère d'un homme qui, seul contre tous, sans autre appui que sa conscience et son talent, va s'asseoir auprès d'un abandonné pour prendre sur lui sa faute et sa défense, si l'on ose dire, comme un autre Rédempteur. Pestalozzi ne resta cependant pas avocat. Un de ses amis les plus intimes mourut, et, à ses derniers adieux, lui conseilla de prendre une carrière plus calme où son âme trop généreuse trouvât moins d'occasion d'être trompée.
Cet avis d'un ami mourant impressionna vivement Pestalozzi, et une grave maladie le força peu de temps après à un long repos. Retiré à Rytterschwyl, sur les bords délicieux du lac, au milieu d'une grande exploitation agricole, appartenant à son oncle, M. Hotze, il se prit d'amour pour la nature et de goût pour le travail des champs. Il n'y a pas loin d'aimer Dieu dans la nature à l'aimer dans l'humanité. L'agriculture lui parut l'occupation la plus douce et le moyen de réaliser ses plans pour le bonheur du peuple des campagnes. C'était entrer enfin dans les voies de sa vocation véritable, qu'à travers toutes les vicissitudes il ne devait plus quitter, et comme pour l'y fixer davantage, son cœur même était intéressé aux succès de ses premiers efforts. Il aimait alors la sœur d'un de ses amis, Anna Schulthess, fille d'un riche marchand ; pour l'obtenir, il voulait offrir d'autres richesses que son modique héritage, d'autres titres que les variations de sa vie. Le succès d'habiles agronomes de cette époque le tenta ; les imiter devint son rêve. En 1707, Pestalozzi acheta un assez vaste domaine, près de Rirr, et y fit construire une
maison à l'italienne qu'il appela Neuhof. Deux ans après, le 24 janvier 1769, il avait le bonheur d'y conduire après son mariage la femme courageuse et dévouée qui, pendant une union de 46 années, partagea ses bons et ses mauvais jours, confidente de ses rêves, consolatrice de ses découragements.
Pestalozzi avait alors 24 ans. Impatient de donnera sa patrie le bienfait des vastes projets que son âme avait rêvés, il n'attendit pas l'expérience pour commencer ses entreprises. Dès 1773, une école d'enfants pauvres était adjointe à son exploitation agricole; un établissement industriel fit bientôt partie de l'institution.
On le voit, ses intentions étaient grandes. L'ignorance du peuple l'avait affligé; il cherchait à répandre l'instruction. Après avoir vu de près l'immoralité croissante que l'industrie apportait dans les campagnes (les tableaux qu'il en trace dans ses œuvres sont effrayants), il voulait rendre les populations au travail moral et bienfaisant des champs. Ce n'était point qu'il condamnât cependant l'industrie avec ces anathèmes exagérés que de bonnes âmes fulminent contre elle; il savait qu'elle unit les nations en unissant leurs intérêts, donne aux hommes des forces nouvelles, et est venue substituer plus d'une fois l'exploitation de la matière à l'exploitation de l'homme par l'homme; aussi donnait-il à l'industrie sa place légitime, cherchant seulement à la subordonner toujours au travail des champs et à l'instruction de l'esprit.
Neuhof est la première création de Pestalozzi. Lorsque j'essaierai, dans la partie critique de ce travail, de juger ses œuvres et ses méthodes, j'aurai à apprécier les plans qu'il y voulait réaliser. Leur grandeur
U VIE DE PESTALOZZJ
même fut une cause de perte. Il était d'ailleurs, comme il l'avoue lui-même, entièrement dépourvu de l'esprit d'administration; l'industrie lui était aussi étrangère que l'agriculture; le commerce des produits fabriqués chez lui plus étranger encore; il ne s'était pas entouré d'un personnel assez nombreux. Pour penser, il faut négliger les détails ; mais pour agir, il ne faut voir qu'eux; or, son esprit était incapable de s'y plier. Toutes ces difficultés compromirent son œuvre; une maison de banque de Zurich qui s'y était intéressée lui retira son concours. En cinq ans, tous les plans de Pestalozzi avaient échoué; sa fortune et celle de sa femme avaient été épuisées dans ces premières luttes ; il était ruiné, abandonné, déconsidéré ; il ne lui restait à 34 ans rien, rien que l'inébranlable courage de sa volonté. Pendant dix-huit années (i 780 -1798), il conserva Neuhof, supportant la plus extrême misère, sans que son énergie, sans que celle de sa femme fussent ébranlées : « Partout, autour de moi, dit-il, on disait
» que j'étais un homme perdu ; on répétait : Il veut
» réformer le peuple, et il ne sait pas même gagner son » pain comme un journalier ! » A ces clameurs répondait le cri intime de sa conscience : « Non, non, l'ano- » blissement du peuple n'est pas un rêve, die Veredlung » des Volkes ist hein Traum 1 ! »
Les plans de Pestalozzi dans la fondation de JNeuhof sont, pour moi, une de ses plus belles œuvres ; cette conception généreuse de sa jeunesse fut toujours l'objet de ses prédilections. A quatre-vingts ans , l'illustre vieillard se sentait revivre à l'idée de renouveler cette