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fondation, d'y consacrer ses forces épuisées, tout son avoir, le produit de ses livres, et sa dernière pensée se fixa sur ce premier rêve de son âme, sur ces premières amours de son génie charitable.
Les longues années d'indigence que traversa Pestalozzi ne furent perdues ni pour lui, ni pour la caus'e de l'humanité. Il est rare que les années les plus malheureuses de la vie d'un homme n'en soient pas les plus fécondes. Jusque-là il avait aimé les classes laborieuses et pauvres, désormais lui-même en faisait partie; vivant comme le peuple, auprès du peuple, il put le connaître de la manière la plus parfaite, et acquérir de ses vertus, de ses vices, de ses inclinations, de ses besoins, une profonde expérience; pour être l'instituteur des pauvres, il fut pauvre ; c'était une glorieuse ressemblance avec leur Sauveur.
La Providence se servit aussi de la misère pour faire de Pestalozzi un écrivain et lui révéler à lui-même une aptitude qu'il ne se croyait pas. Un de ses amis, Iselin, qui avait déjà aidé Basedow, vint à son secours, et inséra, en 1780, dans les Êphémêrides, qu'il publiait à Baie, un écrit de Pestalozzi, intitulé : Abendslunde eines Einsiedlers, Veillées d'un Solitaire1.
Ces Veillées sont une suite d'aphorismes , philosophiques et moraux, et comme un livre de pensées; forme d'écrire plus usitée, si je ne me trompe, dans notre nation qu'en Allemagne. Un grand nombre de ces
1. Cet écrit n'a pas été inséré dans l'édition des œuvres complètes ; on peut le trouver dans l'Histoire de la Pédagogique do M. C. de Raumer, 1847, ou Woelienschrift fur Menschenbildung, 1807,
pensées sont fort remarquables assurément, et pour citer toutes celles qui méritent d'être retenues, il faudrait être trop long; elles expriment d'ailleurs les principes que toutes les œuvres de Pestalozzi développent davantage ; elles sont, pour ainsi dire, les textes et les têtes de chapitre de ses autres écrits.
Léonard et Gerlrude est un ouvrage d'une importance bien supérieure et d'un caractère tout différent. Sa valeur et sa réputation me feront pardonner la longueur de quelques détails.
Léonard et Gerlrude parut en 1781. Un jour, une de ces petites mesures d'administration auxquelles l'oisiveté des petites villes donne les proportions d'un événement majeur, avait mis en émoi les bons habitants de Zurich. Pestalozzi, dans une réunion d'amis, composa presque d'improvisation un pamphlet satirique sur la nouvelle mesure qui était la fable du moment : le malheur n'enlève la gaîté de l'esprit que quand il ravit le repos de la conscience. Cet écrit fugitif donna au peintre Fussli, frère d'un de ses amis, la mesure de son talent et l'idée de lui conseiller d'écrire. Pestalozzi -se met à l'œuvre ; la lecture récente des Contes de Marmonlel l'inspire, et il écrit cinq petits contes analogues; mais il n'en est pas satisfait, reprend la plume, s'abandonne , sans plan préconçu , à ce talent qu'il avait fallu lui révéler; quelques semaines après, Léonard et Gerlrude était composé. On lui conseilla de le soumettre à l'examen d'un littérateur exercé, et la modestie du naïf auteur ne s'y refusa pas ; mais sous prétexte de le corriger, on voulut dénaturer, décolorer son œuvre ; il la sauva des mains de ce censeur maladroit et l'envoya à son ami Iselin ; celui-ci reconnut facile-
ment toute la valeur d'un pareil ouvrage, et trouva à Berlin un libraire pour le publier. Édité depuis à plusieurs reprises, traduit dans toutes les langues, et même en danois, loué dans les journaux, Léonard et Gertrude valut à son auteur une médaille d'or. Quelques jours après qu'elle fut décernée, on aurait pu retrouver cette médaille chez un marchand, auquel le pauvre Pestalozzi, pressé par le besoin, avait été forcé de la vendre. Celui qui sacrifiait ainsi le premier signe de sa gloire pour avoir du pain venait de donner à l'Allemagne un des livres les plus originaux et les plus utiles qui aient jamais été écrits dans sa langue.
Léonard et Gertrude a été intitulé par son auteur luimême Livre pour le peuple, Buch fur das Volk. C'est un roman, je me trompe, c'est l'histoire familière et véridique d'une paroisse. La mise en scène est fort simple. De nos jours, on a inventé le roman social, le feuilleton philanthropique ; la charité est mise au nombre des moyens dramatiques; des pensées souvent grandes et généreuses, exprimées avec talent, font trop facilement pardonner des rêves impossibles, un peuple d'invention, et de prétendues scènes de mœurs qui, si elles étaient jugées, ne pourraient l'être qu'à huis-clos. Pestalozzi a écrit aussi un roman social, mais sans la prétention de rien imaginer; il a vu, senti, exprimé ; autorité d'expérience, langage du cœur, vérité d'observation, c'est tout le mérite de son livre. Est-il, en ce genre, un mérite supérieur?
Les habitants d'un village sont les seuls personnages en scène ; mais un village est un État en raccourci ; il a ses petits orages et ses petits partis, ses petits événements et ses petites ambitions ; vingt hommes réu-
Dissent au fond de leur cœur les vices, les vertus et les passions de l'humanité entière. Gertrude est la principale figure du roman ; Gertrude est pour Pestalozzi l'idéal des mères, et l'éducation qu'elle donne à ses enfants, l'idéal de l'éducation. C'est une femme simple, pieuse, fidèle, douée de cet amour intelligent et inspiré, de ce dévoûment constant, de cet héroïsme de toute heure, dont Dieu a composé le génie de la maternité. Un pasteur vertueux, un seigneur excellent, un magistrat misérable, des ouvriers vicieux ou faibles, quelques familles honnêtes, mais indigentes ; tel est le monde plein de vie et d'intérêt au milieu duquel Pestalozzi se place, et sans doute tous ces personnages étaient pour lni des portraits vivants. La narration est une suite de tableaux de mœurs, dont souvent les banlieues de nos grandes villes semblent plutôt la scène que les campagnes si vantées de la Suisse. La vérité de ces tableaux est frappante; en les lisant, on vit avec le peuple, on entend son langage; le bienfaisant exemple de la vertu de Gertrude, les sages directions du pasteur, l'autorité paternelle du seigneur, tour à tour respectées et méconnues, conjurent, tempèrent, puis dominent les faciles agitations du village, les intrigues de ses meneurs ; des descriptions charmantes de l'intérieur d'une honnête famille, l'éducation des enfants, leurs prières, leurs jeux, les travaux des ouvriers, les discours du seigneur, les prédications du pasteur, les conjurations des méchants, le repentir des coupables, l'ordre succédant peu à peu au vice ; la Providence partout présente et rendue visible par le triomphe du bien ; tous ces détails et toutes ces idées charment, attachent l'esprit et le laissent étonné de cette puissance d'un grand talent et d'un
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grand eœur, qui a su poétiser le vulgaire, anoblir le familier, et par la simple histoire d'un village inconnu fixer sans cesse l'intérêt et forcer souvent à l'attendrissement.
Voilà comment il faut écrire pour le peuple, lorsqu'on l'aime, lorsqu'on veut l'instruire et le grandir, lorsqu'on veut l'appeler au partage des nobles jouissances de l'imagination et du cœur ! Voilà comment il faut écrire pour le peuple, au lieu de l'abuser par tant de pompeuses sottises, au lieu de l'énerver par la lecture de ces œuvres qui charment et flétrissent l'âme ; semblables à ces voluptueux breuvages avec lesquels on endort les héroïnes de mélodrame, pour les déshonorer ! J'aurai à revenir sur quelques-uns des principes de religion et d'éducation de Léonard et Gertrude; je puis, dès à présent, remarquer qu'il renferme sans doute, l'image d'une organisation sociale et des détails qui ne conviennent plus à notre époque. Il ne restera pas moins comme un modèle de romans populaires, et puisse-t-on l'imiter en notre langue ! 11 n'est pas d'œuvres par lesquelles Pestalozzi ait influé davantage sur le bien-être et la moralité des classes laborieuses, aussi ne nous reprochera-t-on pas d'en avoir parlé avec quelque longueur.
A. l'apparition de cet excellent ouvrage, quelques-uns de ces hommes éminents, dont le pressentiment est toujours la Providence et la consolation du génie inconnu, firent à Pestalozzi de magnifiques propositions. M. de Bonstetten, le comte de Zinzendorf, ministre d'Autriche, le grand duc de Toscane, depuis empereur Léopold, cherchèrent à l'attirer auprès d'eux; il préféra ses études et sa misère à Neuhof.
En 1782, fut publié un nouveau livre du peuple, Christoph uncl Else. « Lecteur, disait Pestalozzi dans la » préface, ce livre, que tu prends à la main, est l'essai » d'un manuel à l'usage de la commune école réelle1 de » l'humanité, le foyer domestique. Je souhaite qu'on le » lise dans toutes les chaumières. » La préface de l'édition de 1824 est plus modeste, elle conclut ainsi: * Ce livre n'est pas dans les mains du peuple. Dans ma » patrie, dans le canton même de ma ville natale, et » jusque dans le village où j'habitais, il est aussi in- » connu que s'il n'avait pas paru au monde. » Il est impossible d'opposer à plus de confiance, plus de sincérité. Pestalozzi n'avait pas su, dans son nouvel ouvrage, prendre le langage du peuple; l'inspiration ne se commande pas.
La même année, et les suivantes, parut une feuille hebdomadaire, rédigée par Pestalozzi, et intitulée Schweizerblalt ; il y consacrait des notices à la mémoire de tous les hommes de bien de la Suisse; c'était l'adieu que la patrie adressait à ses meilleurs citoyens par la voix de leur émule. Un des premiers noms qu'il inscrivait dans ce Panthéon de la bienfaisance, était celui d'Iselin, l'ami généreux qui l'avait soutenu dans sa plus grande détresse.
La même année encore, Pestalozzi publia un écrit intitulé : Sur la Législation et l'Infanticide, dissertation chaleureuse, mais étrangère à la question de l'éducation, et dont nous ne parlons que pour faire connaître la fé-
1. Realschule. Ce mot est difficile à rendre en français; il indique des écoles correspondant à la fois à plusieurs de nos écoles spéciales,
condité de l'auteur et la grandeur des préoccupations de son âme. Voici ses derniers mots : « L'esprit de la » législation véritable tire toute sa puissance d'une jus- » tice fondée sur la religion, d'une humanité inspirée par » lesentimentdel'humilité, d'une indulgencequidécoule » de l'amour, d'une sagesse qui prévient le méchant » 'avant qu'il le devienne, d'une magnanimité prête à se » sacrifier pour la patrie et le peuple, au lieu et au mo- » ment où cela est nécessaire. Que mon législateur soit » un Christ, qu'il se sacrifie pour son peuple, et sache » que, sans ce sacrifice du souverain, il n'y a pas de » législation qui assure la paix à l'humanité! » Veuille la Providence donner, en ces temps de discorde, un pareil législateur à la Suisse1 !
En 1783, Pestalozzi évrivait sur un projet de maison d'aliénés qu'il avait conçu ; son manuscrit a été perdu2.
Dans l'été de 1792, Pestalozzi, à l'occasion d'une visite qu'il fit à sa sœur à Leipsig, parcourut l'Allemagne, et une partie de ses écoles, dont il ne fut rien moins que satisfait3. C'est pendant ce voyage qu'il entra en relations avec Klopstock, Gœthe, Wieland, Herder, Jacobi. Il put recueillir les émotions et les pensées qu'une telle année devait inspirer à de tels hommes.
Un nouvel ouvrage sortit de sa plume en 1795, sous le titre de Figures pour servir à mon Abécédaire et aux premiers principes de ma pensée; c'est le même écrit auquel il donna, en 1805, le nom plus simple et plus vrai de Fables. Cet ouvrage est, en effet, un recueil de fables