‹ PestalozziChapitre 40 sur 50 · Emile, p. 27, édition Didot · texte numérisé non relu

Emile, p. 27, édition Didot

liberté de toute étude et de toute réflexion, le travailleur ne pourra ni relever sa condition, ni transmettre à ses enfants autre chose que l'héritage de son ignorance, quelquefois de son immoralité. Ouvrez donc pour lui des écoles ; tout ce qu'il saura jamais des connaissances intellectuelles, tout ce qu'il apprendra jamais de morale, de religion, des devoirs du citoyen, c'est là, là seulement qu'il le recevra. Oh ! combien est noble, après celle de la famille, la mission de l'instituteur du peuple! Combien est immense sa responsabilité! Combien est louable le dévoûment de ceux qui, comme Pestalozzi, apprécient la grandeur de cette mission, et sans être effrayés de sa difficulté, y consacrent sans hésiter tous les mouvements de leur cœur et tous les moments de leur vie !

Conclusion.

Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé !

Deux des biographes de Pestalozzi terminent par ce mot charmant l'exposé des œuvres, des principes et de la vie de celui qui fut leur maître et leur ami. Mais comment, dans une froide notice, communiquer quelque chose de cet amour de l'humanité, du pauvre, de l'enfant, qui inspire -tous ses actes et s'exprime si souvent avec éloquence dans ses écrits! Pendant cinquante années, cet homme, à Fâme ardente, sans s'allanguir un instant dans la lutte, soutint presque seul contre l'ignorance de la Suisse et de l'Allemagne, contre l'incurie des gouvernements, contre l'incapacité des instituteurs, un combat dont il sortit vainqueur.

Aujourd'hui on peut dire que la Suisse, que l'Allemagne savent lire; dans presque toutes leurs villes les écoles d'adultes sont supprimées, parce qu'elles sont inutiles ! La France est bien loin encore d'un résultat

semblable 1. « J'ai vu avec douleur, écrivait Turgot aux » curés de sa généralité, dans une circulaire de 1762, » que le curé a signé seul, parce que personne ne sa- » vait signer. » Ne pourrait-il pas encore aujourd'hui écrire à peu près les mêmes paroles dans certaines provinces? Il ne faut pas croire que cet état, et pour ainsi dire cette tradition d'ignorance, nous ait été légué par ce qu'on appelle les anciens régimes, auxquels on reproche d'avoir fait du défaut d'instruction un moyen systématique de gouvernement. Avant 1789, le pouvoir ne s'était pas occupé de départir par ses délégués l'enseignement, et c'était un tort; mais il l'encourageait. Presque tous les curés étaient maîtres d'écoles ; et lorsqu'en 1687 l'admirable congrégation du vénérable abbé de La Salle s'établissait au milieu d'obstacles analogues à ceux qui entourèrent les premiers progrès de l'enseignement mutuel, ce furent les papes qui la soutinrent de leur appui. Benoît XIII, l'approuvant en 1724, écrivait : « Pie considerans innumera quse ex ignorantiâ, omnium » origine malorum, prseveniant scandala, pra3sertim in » illis qui, vel egestate oppressi, vel fabrili operi, ope-

» ram dantes » Le roi Louis XVI soutenait de sa

casette l'étaiblissement du chevalier Paulet, un des premiers instituteursde la méthode mutuelle en France. En 1789, le clergé, lalîobresse, aussi bien que le tiers, demandaient l'éducation du peuple et des pauvres; et les

1. La Grande-Bretagne n'est pas beaucoup plus avancée. Dans l'Angleterre seule, sans y joindre l'Irlande et l'Ecosse, moins instruites qu'elles, 67 hommes, 51 femmes sur 100 n'ont pu, en 1846, écrire leurs noms sur les registres des paroisses. (7e Rapport du bureau de l'Enregistrement des mariages, naissances, décès, par M. W. Farr.)

trois ordres n'avaient pas été moins unanimes dans le même vœu, dès 1588, 1576, 1560, 1483. La noblesse insistait surtout, dès 1560, pour que l'envoi des enfants aux écoles fût obligatoire 4, comme cela a lieu en Allemagne.

Ce fut la révolution qui fit involontairement à l'instruction primaire le plus grand tort; il faut le reconnaître, malgré l'admiration due à cette grande époque. L'Assemblée législative détruit toutes les corporations,... même (est-il dit dans le décret du 18 août 1792) celles qui, vouées à l'enseignement public, ont bien mérité de la patrie La Convention proclame en 1793 l'entière liberté

de renseignement, et sans organiser d'écoles, punit les parents qui n'y envoient pas leurs enfants; déclare en 1791 l'éducation gratuite pour tous, puis en 1795 ne laisse à l'instituteur d'autre traitement que la rétribution des parents2. La révolution n'organisa pas l'instruction, elle ne sut que la vouloir.

Les lois et ordonnances multiples qui fondèrent l'Université s'occupèrent d'une manière un peu plus pratique de l'enseignement du peuple. Mais c'est à la restauration, c'est à la révolution de juillet que furent dus les notables efforts. L'ordonnance du 29 février 1816, la loi du28juin 1833, sont les actes les plus considérables qui furent consacrés à l'organisation de l'instruction primaire.

Combien n'y a-t-il pas encore à faire pour améliorer le sort des instituteurs, surtout de ces nombreux institu-

1. V. les citations curieuses, dans V Essai sur Vinstructio n publique, de M. Rendu.

Page 1