Esprit des lois, l.xxiv, chap
règle de chaque liberté ; en sorte que les vrais amis de la liberté sont les meilleurs partisans de Tordre. Mais, qu'on veuille bien le remarquer,, les droits de chacun ayant pourlimUeles droits des autres, il en résulte, sous un régime d'égalité de droits pour tous, que les droits de chacun ont des bornes bien plus nombreuses que sous tout autre régime; en sorte que la liberté augmente bien plus la somme des devoirs que celle des droits; chacun étant tenu au même respect et aux mêmes sacrifices envers les droits de tous, qu'il en attend de tous pour les siens. Oh! que cela est peu compris de notre temps ! Plus on est libre, plus on se croit affranchi du respect et du dévoûment. La société la plus libre, on ne doit jamais l'oublier, est celle qui a le plus besoin de l'esprit de sacrifice. Et je demande encore : qui le produit, sinon la religion chrétienne seule *?
La liberté suppose l'égalité : de deux hommes inégaux, l'un n'est bientôt pas libre; l'autre devient son maître. Mais l'égalité ne consiste pas en ce que chacun ait la même place ; elle exige seulement que chacun ait la place qui lui appartient, que chacun soit dans la libre jouissance et le plein exercice de son droit, que chacun non pas possède, mais puisse posséder toutes places. L'égalité absolue n'existe pas. L'égalité, c'est la justice.
Il n'est qu'un sentiment qui puisse maintenir cette justice et empêcher nos dissemblances de dégénérer éternellement en luttes, c'est la fraternité, l'amour, la charité.
1. On a souvent cité le mot de M. Guizot : « Le catholicisme est la grande école du respect, »
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J'entends, en un sens, par la charité, cet amour de Dieu, de notre pays et de nos semblables, qui porte à l'acceptation volontaire de toute supériorité légitime. Sachons donc enfin que nous sommes tous peuple ; mais sachons aussi qu'il est des inégalités nécessaires, qu'il est, par exemple, une vraie noblesse, composée de tous ceux qui ont servi leur patrie et l'humanité, passé du pays, grandeur de son histoire, perpétuée et se survivant à elle-même. Tirons de nos inégalités la notion de nos devoirs, et respectons les secrètes raisons de Dieu dans sa paternité équitable ; ne nous divisons pas pour des mots : les uns, au nom de liberté, les autres, au mot de privilège, s'irritent et s'effraient, tandis qu'il ne s'agit souvent pour les uns que de la liberté d'être tous heureux, pour les autres que du privilège de faire le bien commun. Quand donc comprendrons-nous un terme chrétien, terme sublime, expression de nos vrais rapports et de l'amour qui nous doit relier. Nous ne sommes pas absolument égaux; il n'est pas assez de dire que nous sommes semblables; nous sommes prochains. Et Dieu qui nous a fait naître les uns auprès des autres n'a pas voulu que nous fussions rapprochés sans être unis, comme les arbres dans la forêt, dépouillés aux mêmes saisons, agités aux mêmes souffles, mais dont les racines se rencontrent pour se disputer la sève commune de la terre, et les cimes s'entrelacent pour s'étouffer. Dieu nous a dit : Soyez unis par la charité.
Ce grand mot désigne encore, avec l'ensemble. de tous nos devoirs envers les autres hommes , devoirs qui croissent en proportion des droits, l'amour, qui nous dévoue à leur accomplissement. Ce sentiment admirable maintient, dans ce qu'elle a d'inévitable, l'inégalité des
conditions, et tout à la fois la répare et la rend supportable pour ceux qui en pourraient souffrir.
La charité est aujourd'hui un besoin politique ; la liberté exige la charité. Autrefois, en effet, l'esclave, ne s'appartenant pas, était à la charge du maître qui devait le conserver comme sa chose, le nourrir, le soigner ; devoir qu'on remplissait souvent, hélas ! en le jetant aux murènes! Le serf lui-même devait être soutenu, traité par son seigneur, qui y avait intérêt. Aujourd'hui que, grâce à Dieu, l'homme s'appartient et ne doit à personne aucuns soins de domesticité, en retour son semblable ne lui doit rien, rien qu'en vertu des sentiments de fraternité humaine, de l'amour. Sublime indépendance qui fait entrer, en même temps que la liberté, la charité dans le monde, et l'élève à la hauteur d'une fonction politique, d'une condition de la société moderne !
Or, cette charité, qui donc l'inspirera aux hommes? Est-ce la loi? Mais elle est faite par les hommes, et pour qu'elle soit charitable, il faut que ses auteurs le soient: en sorte que ce n'est que reculer la question. Est-ce le gouvernement ? Il se compose aussi d'hommes et la réponse est la même. Allons plus loin : le gouvernement ne saurait inspirer la charité, il l'organise; sa bienfaisance est un utile service de bureaux; ce ne peut être un mouvement du cœur. La charité nait-elle donc de la peur des classes laborieuses? On fera leur part comme celle du feu; on arrivera à la taxe du pauvre,. non à l'amour du pauvre ! Est-ce une certaine tendresse vague pour ses semblables qui l'inspirera? Ce sentiment produit des livres, non des actes; des Rousseau, non des Vincent de Paul; et son refuge, c'est, en notre temps, le roman. — Est-ce un certain instinct et
le contentement de soi-même qui fait naître une bonne action? Ceux qui n'éprouvent que ce sentiment jouent à la charité par caprice, comme un enfant au soldat. La bienfaisance doit alors procurer des émotions nerveuses et les journaux nous parlent de mystérieuse et piquante
charité. Piquante charité !
Mais une nouvelle voix se fait entendre. Écoutez Fourier! Soyez charitables envers les pauvres3 dit-il, car, après votre mort, votre âme peut renaître dans le corps d'un pauvre, et vous profiterez alors des établissements que vous aurez fondés lors de votre première vie et de vos richesses ! Est-ce cette théorie qui nous rendra charitables? Mais il faudrait y avoir foi, et cette foi, si vous l'avez, c'est de Fégoïsme à distance.
Qui donc, enfin, fera entrer la vraie charité dans le
cœur des hommes? Ce ne seront pas non plus les
discours, les pages éloquentes, la poésie, qui sont bien plutôt inspirés par elle. Ce ne sera pas la raison pure, car de quel syllogisme la charité est-elle la conséquence? Yoix impuissantes. A peine elles enseigneraient la nécessité de la charité; il leur resterait d'enseigner la manière de la faire. Qui la donne? le demandez-vous ? La religion seule, et quelle autre que la vraie, la sainte religion de nos pères ; à elle remonte toute charité et jusqu'au nom de charité.
Ordre, liberté, égalité*, charité! sur quelles bases plus grandes et plus fortes prétendrait-on asseoir les sociétés
modernes? Mais il est d'autres liens entre les
hommes que les sentiments, et les intérêts tiennent en ce jour une grande place : or, la religion, dit-on, maudit les richesses, condamne l'industrie. Or, qu'est-ce que le
bonheur sans le bien-être? La misère ne conduit-elle pas plus au crime que l'ignorance?
La religion maudit les richesses ! Quels sont donc les éléments producteurs de la richesse? « Si quelqu'un, dit » Franklin, vient vous dire qu'il est d'autres moyens » pour faire fortune que le travail et l'économie : chas- » sez-le, c'est un empoisonneur. » L'économie, la tempérance, qui la produit; mais ce sont des vertus chrétiennes ! Le travail, qui donc l'impose, le dirige et le sanctifie? la religion. Quel est le danger et la ruine de la richesse? son mauvais emploi. Qui l'empêche? la religion. Ah! sans doute, elle ne rend pas le travail attrayant, non qu'elle nie l'empire de l'attrait et le désir du bonheur dans l'homme, mais elle place le bonheur et le plaisir dans l'accomplissement du devoir : c'est à cette idée qu'elle rattache toutes les actions humaines; comme la doctrine sociétaire, et autant qu'elle, la doctrine chrétienne rend ainsi le travail agréable et le plaisir utile, mais (ce que la première n'atteindra jamais) elle va jusqu'à rendre la douleur acceptable et la souffrance utile : or, la douleur et la souffrance ne sont pas, hélas ! bannies de la terre.
.... Il est temps de mettre un terme à des considérations que je me laisserais trop facilement aller à développer encore.
Le moment où la France sera plus instruite et plus religieuse sera le moment de son" salut. Instruction sans religion : mécontentement, luttes, vices, crimes, anarchie. Religion sans instruction : superstition, paresse, mendicité, infériorité sociale. Tout l'avenir de notre pays repose sur les progrès et les réformes de l'enseignement public et de l'enseignement religieux. La France, en
négligeant de si grands intérêts, néglige, autant que la sienne propre, la cause commune de l'humanité ; elle a reçu de la Providence une mission intellectuelle et l'apostolat des idées. Aux plus mauvais jours de son histoire, elle n'a cessé de l'exercer; mais il lui sera demandé compte de l'influence pernicieuse qu'auront pu produire ses paroles, qui sont, comme on l'a dit, des actes dans le monde1. Qu'elle mérite toujours le titre glorieux qu'il a plu à Dieu de lui confier. Dans la grande armée des peuples chrétiens, la France ne fut pas toujours la nation commandante, mais elle fut toujours le porte-étendard et le dépositaire, à chaque siècle, du mot de ralliement de l'humanité. C'est d'elle qu'un écrivain a pu dire2 : Le peuple le plus libre, s'il n'est aussi le plus religieux, ne saurait être le peuple-roi.
Ce n'est pas à nous qu'il appartient d'indiquer les réformes que réclame l'enseignement religieux : ceux qui en ont la mission puissent-ils en avoir l'intelligence !
Les réformes de l'enseignement public, nous en avons suffisamment parlé, dans la limite des idées que nous devions examiner. Notre sujet permettait de laisser en dehors, par une heureuse fortune, toutes les questions irritantes. Nous n'avions pas à juger à quel point est nuisible l'hostilité toujours flagrante, quoique diminuée depuis dix-sept ans, des deux méthodes et des deux sortes d'écoles, qui rendent à la France, et se rendent entre elles des services que leur amicale émulation multiplierait. Je n'ai point eu à examiner cette loi du 28 juin 1833, regardée, à son origine, comme la charte