PESTALOZZI. 1H
paroles dures qu'il appréciait des maîtres qu'il aimait pourtant : « Jullien est un Français superficiel ; Krusi est un chien fainéant ; Schmid a les allures d'un âne sauvage... »
A-t-il trouvé du moins dans la compagne de sa vie la consolation complète de ses douleurs, de ses deuils, de la perte de son fils unique ? Il est permis d'en douter. Mme Pestalozzi fut sans doute une femme dévouée, généreuse, prête à sacrifier son patrimoine pour subvenir aux entreprises hasardeuses de son mari. Mais il ne semble pas qu'elle l'ait toujours soutenu de sa confiance el entouré de ses soins. Pendant les années pénibles de l'aventure de Neuhof, elle s'absentait souvent, fréquentant les châteaux de ses amies, où elle séjournait plusieurs mois de suite, laissant l'infortuné se débattre seul au milieu de difficultés de toute sorte. Après les mauvaises affaires et la débâcle de Neuhof, elle se montra inquiète, défiante : — il y avait «le quoi, avouons-le. — Quelques mots que Pestalozzi lui écrivait de Stans, en IT'.is, en disenl long sur ce point : « ... Si je vaux ce que je crois valoir, tu peux compter que tu recevras bientôt de moi secours et appui. Mais en attendant, tais-toi... Chacune de tes paroles me déchire le cœur. Je ne puis supporter ton éternelle incrédulité. Tu as attendu trente ans : attends encore trois mois!... » A Yverdon, M ' Pestalozzi vivait retirée dans un coin du château, ne se mêlant guère à la vie de l'institul el à l'action de son mari, redoutant le bruil el L'agitation. Ramsauer, <|ni parmi les pestalozziens esl décidément la mauvaise langue, a raconté quelques détails qui
découvrent de singulières particularités dans les rapports des deux époux. Pestalozzi ne s'asseyait à la table de sa femme que quand elle l'y invitait expressément. D'habitude, il partageait les repas de ses élèves. En revanche, chaque soir, il était tenu de taire une partie de cartes avec elle. Ils ne pouvaient rester ensemble dix minutes sans se quereller. Et cependant on affirme qu'ils s'aimaient tendrement l'un l'autre, Lorsque Mme Pestalozzi mourut, le 11 décembre 1818, ce fut pour le survivant une profonde affliction. Notons pourtant ces réflexions d'une amie de la maison, qui écrivait, quelques jours avant la mort de M'"L Pestalozzi : « Il y a en eux deux âmes distinctes. En elle mourra une femme aimée, une digne compagne : niais pas une parcelle du moi de Pestalozzi. »
Dans L'isolement de ses dernières années, aux prises avec mille soucis, avec des embarras financiers, Pestalozzi a souffert plus encore. Ne le plaignons pas trop, malgré tout. Dans la conscience de son devoir accompli, dans la joie de son œuvre en partie exécutée, il a joui plus d'une fois de la paix du cœur, de ce qu'il appelait lui-même « le paradis sur terre ». Il a eu le senti ni de la grandeur
de son dessein. Il a trouvé quelques heures de bonheur, en se dévouant toute la vie au bonheur des autres.
Il a rêvé plus que réalisé. Il a semé plus qu'il n'a récolté. < >n raconte que, dans ses promenades, il ramassait de toutes main- des pierres, des minéraux, qu'il en remplissait son mouchoir et qu'il en bourrait ses poches; puis rentré chez lui, collectionneur désordonné, il les déposait dans un
coin, au hasard, et ne trouvait jamais le temps de les classer, de les cataloguer. C'est un peu l'image de ce qu'il a été dans sa vie intellectuelle, entassant des observations, accumulant des expériencès, sans jamais parvenir à organiser avec précision un corps de doctrines. Ce qui le caractérise, ce qui vaut en lui, c'est la noblesse des aspirations et la beauté du but poursuivi, plus que la force de L'exécution ; ce sont les efforts, plus que les résultats. Comme le dit très justement M. Herbert Spencer, qui de tous ses devanciers en matière d'éducation ne cite que Peslalozzi, dans son livre sur YÉducation : « Pestalozzi était un esprit à intuitions partielles. » Comme il l'avouait lui-même : « Je ne savais pas ce que je faisais, je savais seulement ce que je voulais... » Il voulait l'ennoblissement «le l'humanité par l'instruction. « Le seul moyen de mettre nu ferme au désordre social, aux fermentations el aux révolutions populaires, comme aux abus du despotisme, de relui des princes el de celui de la multitude, c'est d'ennoblir l'homme. » Il étail soutenu par une foi ardente dans les forces naturelles de l'humanité el dans la puissance de l'instruction. Sun optimisme n'était pourtant pas absolu. Il est rare, disail-il, que
l'homme suit bon. Mais il ajoutait que c'était la
faille de sa niauvai-e éducation. L'h< le ne devient homme que par l'éducation. Kl comme Rous-
seau. par delà les misères et les vices de la Société
présente, il saluai! l'avènemenl d'une humanité
bonne el heureuse, rendue a elle-même par Telle!
d'une éducation universelle el conforme aux lois de la nature. « .le crois, disail-il, au cœur humain,