‹ Pestalozzi et l'éducation élémentaireChapitre 9 sur 12 · PESTALOZZI. G · texte numérisé non relu

PESTALOZZI. G

talozzi ne faisait point obstacle à l'activité de ses élèves, alors qu'elle avait au contraire pour but, et pour résultat, de la provoquer et de la maintenir. S'il s'agitait, c'était pour encourager les laborieux dans leur ardeur, pour réveiller les indolents de leur torpeur. S'il agissait, c'était pour faire agir. 11 donnait l'exemple du mouvement, de l'effort, et on le suivait. Le vrai moyen d'appeler les autres à la vie, n'est-ce pas de commencer par être vivant soimême ?

Une instruction active, où le maître montre le chemin, mais laisse l'enfant marcher, où il s'emploie surtout à fournir des occasions de s'exercer à l'observation et iï la réflexion personnelle, n'a pas seulement pour conséquence de préparer directement l'œuvre de l'éducation qui est la formation des facultés humaines. Elle concourt indirectement à ce même résultat, en excitant l'intérêt, en profitant de l'attrait qu'inspirent des études bien conduites: — non certes l'attrail qui dispenserait de l'effort, et qui tendrait à transformer les études sérieuses en amusements puérils, mais au contraire l'attrait qui assure l'effort en l'aidant. Pestalozzi; qui a dû quelque chose à BasedoM età l'école des Philanthropinistes, ne tombait pas pour tant, comme eux, dans les puérilités de l'instruction amusante. Tout ne devait-U pas concourir à rendre l'enseignement « attrayant », — Pestalozzi a prononcé le mot avant M. Hërberl Spencer,- danun système d'éducation où toul aspirai! à être lumière et clarté, où la vérité, jaillissant de l'intuition, rendait inutiles les longues explications verbeuses, qui sont à peu près aussi efficaces, pour

éclairer l'esprit et dissiper l'erreur, que peuvent l'être les sonneries de cloches pour écarter les menaces d'orages: où enfin les moyens les plus ingénieux étaient combinés, pour acheminer doucement et pousser l'intelligence de ce qui est facile à ce qui est difficile, et pour procurer enfin à l'élève la- grande joie d'agir?

Telle était bien la préoccupation de Pestalozzi. Lorsque, en 1810, il reçut à Yverdon la visite d'André Bell, celui qui fut avec Lancastcr le propagateur en Angleterre de l'enseignement mutuel, il lui exposa complaisamment sa méthode. Bell, à son tour, lui fit connaître la sienne. Les deux pédagogues prirent contact, mais leurs âmes ne se pénétrèrent pas. Bell repartit sans être touché de la grâce pestalozzicnne. Il ne trouva pour ainsi dire rien à approuver dans les règles suivies à Yverdon. Et ii pendant Pestalozzi les lui avait longuement expliquées. II lui avait dit comment, parmi tous les mobiles possibles de l'activité, — s'il excluait le plus qu'il pouvait l'amour-propre, s'il comptait sur l'attachement au devoir, sur l'affection pour les parents et pour les maîtres, — il plaçait au premier rang cl par-dessus tout l'intérêt de l'étude, l'intérêt que ne peut manquer de provoquer une instruction simple, familière, progressive, exactement appropriée au degré du développement intellectuel de chaque enfant.

Un dernier point à noter dans les caractères généraux de la méthode de Pestalozzi, c'est le grand souci qu'il avait de simplifier les procédés de l'instruction, de les simplifier au point d'en rendre le maniement facile même à des ignorants. L'inten-

tion était louable, mais la conclusion est excessive et fausse. « Vous voulez mécaniser l'enseignement », disait-on un jour à Pestalozzi; et Pestalozzi acquiesçait joyeusement à cette définition imprévue de sa méthode. Il rêvait, en effet, d'un ensemble de procédés assez simples et assez précis pour que l'instituteur le moins bien préparé, la mère la moins instruite, une sœur aînée, môme une servante, dévouée, pût l'appliquer et en tirer parti. Il caressait la chimère d'une méthode qui devrait toute son efficacité à la perfection de ses ressorts, non à l'habileté de ceux qui la pratiquent": telle une machine, à ce point parfaite, dans la précision dos pièces qui la composent, que l'ouvrier le plus maladroit réussit à la faire fonctionner. Simplifier est le grand art, disait-il, et, dans l'exagération do sa pensée, il allait jusqu'à dire que les écoles normales, les bibliothèques scolaires, étaient bien inutiles pour former les éducateurs du peuple, qu'il suffirait à l'avenir de mettre entre les mains d'un instituteur quelconque ce Livre des, Mères, dont il a si abondamment parlé dans ses Lettres à Gessner, mais qu'il n'a jamais trouvé le temps d'écrire. En cela, il se reniait lui-même; car jamais instituteur ne s'est prodigué aillant que lui, et n'a mis autant de son cœur et «le, son âme dans son œuvre pratique d'éducation . Mais il soupçonnai! qu'il sérail bien difficile, sinon impossible, le joui- où l'instruction seraitg'énéralisée et universalisée, 'le demander aux innombrables instituteurs, éparpillés dans la multitude des écoles, l'ardeur et l'enthousiasme dont il était lui-même possédé. El voilà pourquoi il liait, il

conditionnait le succès île l'instruction élémentaire,, dans l'avenir des peuples, à l'invention d'un instrument, d'une machine pédagogique assez perfectionnée pour réduire presque à rien la maind'œuvre. Ajoutons, pour tout dire, que ce grand ami de l'école se permettait parfois de la considérer comme une sorte de pis aller, comme un expédient provisoire auquel nous condamneraient pour un temps l'ignorance des parents et leur désolante inaptitude à élever leurs propres enfants. Ce n'était pas seulement en vue de ménager la faiblesse de l'intelligence enfantine, qu'il projetait son plan de simplification des méthodes. C'était surtout pour rendre réalisable son rêve suprême : l'éducation de l'enfant par la mère. Volontiers il eût consenti à la disparition de l'école élémentaire, pour la remplacer par la « chambre de famille », où une mère attentive et tendre, ouvrière ou paysanne aussi bien que bourgeoise, armée de son Manuel, instruirait elle-même ses fils et ses filles.

De ces principes essentiels dérivent les procédés que Pcstalozzi a imaginés : inventions plus Ingénieuses que solides, pour la plupart, et qui témoignent de plus de bonne volonté que d'adresse et de savoir-faire.

Remarquons d'abord, — nous l'avons déjà laissé entendre, — que Pestalozzi, dans la pratique, est souvent infidèle à ses maximes théoriques. L'apôtre de l'intuition et de l'éducation de la nature ne laisse point agir suffisamment les lois naturelles, el c'est h des règles fort artificielles qu'il asservit l'intuition. L'entant qu'il prétendait élever dans la liberté de ses aspirations et la spontanéité

de ses tendances, voici qu'il l'enserre, qu'il 1 incarcère dans un réseau étroit de minutieux exercices méthodiques, où sa spontanéité risque fort de disparaître, où son initiative est gênée et écrasée. On a raconté l'histoire d'un apiculteur très inventif, qui s'avisa un jour que c'était vraiment trop de peine que prenaient les abeilles de voleter deçà, delà, pour aller de jardin à jardin, de fleur en fleur, butiner leur miel. Il eut alors l'inspiration de cueillir lui-même, à leur intention, un tas de fleurs de toute espèce, et d'en formel' soigneusement des bouquets, qu'il déposa tout faits devant leurs ruches... L'histoire ne dit pas si les abeilles renoncèrent à leur vol libre à travers champs, à leur récolte aventureuse; ni si le miel de leurs rayons fut meilleur pour celles, s'il y en eut, qui se contentèrent des tleurs dont le butin avait été préparé pour elles... N'est-ce pas à peu près l'image de la tentative où s'est égaré Pestalozzi, lorsqu'il a cru devoir soumettre l'enfanl à l'obligation d'emprisonner sa pensée dans de

rigides nomenclatures d'objets, systématique ni

coordonnées, au lieu de laisser au cours de ses observations une liberté relative? Ce n'est pas tout ii fait à tort qu'on a dit que l'application des procédés pestalozziens serait fatale et mortelle à l'imagination. Il faut guider, mais non enchaîner, l'essor de l'intelligence enfantine, l'as plus qu'on n'a recours à un sergent d'armes pour apprendre à marcher au nouveau-né, pas plus il ne conviendrait, pour l'accoutumer à observer el à réfléchir, de lui imposer le joug d'une discipline géométrique. Au risque qu'il fasse quelques faux pas

sons l'enfant s'essayer seul à marcher. Au risque qu'il se trompe dans ses recherches et commette plus d*une erreur, acceptons qu'il regarde et qu'il examine librement, de droite et de gauche, selon sa fantaisie. C'est à ce prix seulement qu'il apprendra à penser par lui-même; alors qu'au contraire une réglementation excessive opprimerait, supprimerait, cette spontanéité naturelle qu'il est nécessaire de respecter, si l'on veut élever des intelligences souples, riches d'images et d'idées, et former des esprits libres.

Rien ne peut mieux mettre en lumière ce qu'il y avait d'artificiel, de faux, dans les procédés de Pestalozzi, que le tableau satirique, peut-être un peu chargé, que Ramsauer a tracé des exercices auxquels il avait été lui-même assujetti pendant son séjour à l'institut de Burgdorf. « Ce que nous faisions le mieux, dit-il. c'étaient les exercices de langage, ceux surtout qui avaient pour objet la vieille tapisserie, toute trouée, que Pestalozzi nous obligeait à considérer dans tous ses détails, durant des heures entières. — Entants, que voyezvous? — .Je vois un trou dans la tapisserie. — Bien; répétez après moi; Je vois un trou dans la tapisserie... Je vois un long trou dans la tapisserie... Derrière la tapisserie, je vois le mur, etc.. » Ces exercices un peu grotesques ne sont, en vérité, que la caricature de l'enseignement intuitif. Au lieu de la tenture déchirée et hors d'usage, que, dans la pauvreté de son matériel scolaire, Pestalozzi fusait étudier à ses élèves, et dont l'analyse circonstanciée ne pouvait guère exciter cet intérêt qu'il considérait pourtant comme

le principe du progrès dans l'étude, que ne leur montrait-il des objets naturels, véritables matériaux de leçons de choses bien comprises, dont l'examen n'aurait pas été seulement l'occasion de fastidieux exercices de langage, mais qui eût donné lieu à une série d'observations intéressantes, et préparé l'acquisition d'autant de connaissances utiles et pratiques ? Et dans la tapisserie elle-même, quelque misérable que fût cet objet d'étude, n'aurait-il pas dû appeler l'attention de ses élèves sur autre chose que les accidents de forme et de figure, la longueur, la largeur, le nombre des trous, et, par exemple leur apprendre de quelles matières textiles elle était faite, quels ouvriers l'avaient confectionnée, à quels usages elle était destinée?..

Par une singulière contradiction avec ses propres principes, Pestalozzi oubliait donc la réalité, la nature, pour s'attarder à des questions de vocabulaire. En le faisant, il prétendait, d'ailleurs, appliquer une de ses théories favorites, à laquelle il attachait bien à tort une importance capitale. .le veux parler de la fameuse classification qui consistait à ramener toutes les connaissances élémentaires à trois principes, à une sorte de trilogie : le nombre, la forme et le mot, ou, en d'autres termes, ;ï l'arithmétique, à la géométrie et au langage. Dans la naïveté de sa philosophie un peu courte, Pestalozzi se flattait d'avoir fait là une .grande découverte. Il présentait sa théorie comme une sorte de révélation merveilleuse, qu'un Deus ex machina, comme il dit, lui aurait apportée, pour le tirer d'embarras, au milieu de ses laborieuses

<;. COMPATRÉ. — Pestalozzi. '■>

T'f PESTALOZZI.

recherches, comme un éclair qui aurait illuminé tout d'un coup « ses vagues et flottantes rêveries ». Ce qui le séduisait, c'est que par là il pensait avoir distingué dans les choses l'essentiel de l'accessoire, les qualités communes à tous les objets de celles qui ne sont qu'accidentelles. Tout ce qui existe matériellement, en effet, a une forme ; tous les objets peuvent être comptés, additionnés; tous enfin doivent être exprimés par des mots. Mais d'abord, pourquoi faire une catégorie à part pour le « mot », puisque le « mot » est l'expression de toute pensée, de quelque nature qu'elle soit, puisqu'on ne peut compter les unités, définir les formes, qu'avec les mots? D'autre part, les choses de la nature ne possèdent-elles pas d'autres qualités qui leur soient communes à toutes ? Pestalozzi, qui cite souvent les femmes de l'Appenzell, pour l'habitude qu'elles ont de suspendre sur les berceaux des nouveau-nés des oiseaux de papier aux couleurs variées, aurait-il dû oublier que la couleur aussi est une qualité universelle des choses? Et la composition des corps, leurs usages, leurs causes et leurs effets, pourquoi ne pas leur faire place dans les études élémentaires? Un enfant ne sera pas réellement instruit, s'il sait seulement calculer, mesurer et parler. 11 lui manquera, si ses connaissances ne vont pas plus loin, tout ce que les sciences naturelles et physiques contiennent de savoir utile. Calculateur et géomètre, il n'aura saisi des réalités complexes 'lu monde, et de la nature vivante, que les deux abstraetions de la figure et du nombre. Il n'y a pas lieu d'insister sur une conception

étroite et mesquine, qui prouve combien les esprits les plus affranchis des vieilles routines sont exposés eux-mêmes à en créer de nouvelles. Nous n'en retiendrons qu'un article : l'importance que Pestalozzi accorde avec raison à l'étude des mots. Le langage, quand il répond à des intuitions nettes, quand il est l'enveloppe exacte de la pensée précise et claire, est bien, comme il le pensait, l'instrument essentiel de la libération des esprits. Et l'on ne saurait trop louer Pestalozzi, pour s'être appliqué à trouver des moyens pratiques qui établissent une adaptation rigoureuse de l'idée et du mot, dans la conscience et sur les lèvres de l'enfant. « Si les peuples de l'Europe, disait-il, sont tombés si bas, c'est que, dans les écoles populaires, on a donné à des mots vides de sens une telle importance qu'on a détruit dans l'esprit humain, non seulement l'attention aux impressions de la nature, mais jusqu'à la faculté de recevoir ces impressions. On n'a pas appris aux enfants à parler...» La langue doit être apprise par l'usage, et, comme on l'a dit, Pestalozzi escamotait la grammaire. Il est vrai qu'ici encore le mécanisme artificiel n'était pas assez sévèrement proscrit par lui. C'est ainsi qu'impatient et pressé «Je développer rapidement le vocabulaire de ses élèves, il leur faisail apprendre par cœur de longues listes de mots, qui ne se rapportaient à rien dans leur expérience, et qu'il étendait à tort les exercices de langage au delà du cercle des intuitions déjà acquises. De même, sous prétexte qu'il faut savoir décrire avanl de pouvoir définir, il leur faisait réciter des descriptions toutes laites, celles de la marche, par exemple,

"ii de la station assise. L'adversaire de l'instruction livresque et du bavardage scolaire échouait lui-même dans un nouveau verbalisme.

« Mon système, disait-il, est un raffinement de la nature. » 11 raffinait, en effet, et avec excès. Voyez, par exemple, comment il entend l'étude du dessin. La nature, à ce qu'il dit, ne donne pas à l'enfant des lignes : elle lui présente des choses, dans la complexité variée de leurs formes. D'où, semble-t-il, il aurait dû logiquement conclure que. dans ses premiers essais de dessin, l'enfant doit être exercé .1 représenter les choses telles qu'il les voit. Ce n'est pas du tout sa conclusion : il demande au contraire que l'on fasse tracer à l'enfant des lignes, des arcs, des angles. En cela, il allait à l'encontre de l'instinct primitif de l'humanité et de eelui de l'en lance. Les voyageurs ne nous apprennent-ils pas que, chez les peuplades africaines, par exemple, la notion de l'angle droit est chose inconnue, et que en Abyssinie comme au Congo, les maisons, comme les huttes, sont g-énéralement rondes. L'abstraction domine dans ce singulier .1 B C de l'intuition, où Pestalozzi a prétendu réduire à des formes géométriques la diversité des formes naturelles (1). On a quelque envie de sourire 'le cette déclaration très sérieusement faite: « Si j'ai eu un mérite dans ma \ie, c'est celui d'avoir placé le carré à la base de l'enseignement intuitif. » Pestalozzi a eu d'autres mérites heureusement! « L'erreur est grande, a

H Remarquons, d'ailleurs, qu'un autre maîlre en ces questions, M. lùi^'éne Guillaume, donne raison à Pestalozzi, et veut que l'apprenti dessinateur commence par l'élude des lignes géométriques. C'esl Cette pratique qui ;i piv\ a lu. L'idée pcstaloz/.ieune. comme principe inspirateur, a pénétré dans toutes les écoles.

écrit Ravaisson (1), un maître en ces matières, de ceux qui voulurent ramener l'art du dessin à une espèce de science fondée sur la géométrie. Ce fut une invention de Pestalozzi, qui crut avoir trouvé ainsi le moyen de mettre le dessin à la portée des classes ouvrières. » Et Ravaisson concluait que «simplifier les contours des choses, si compliqués chez les vivants, en les ramenant à des lignes droites et circulaires, c'était altérer les formes, les avilir, à la manière des matérialistes... » Certes, il n'y avait pas trace de matérialisme dans la conception de Pestalozzi: il cédait simplement à la tendance d'introduire dans les études élémentaires une rigueur toute géométrique. C'est cette tendance qui s'aggrava à Yverdon, où, sous l'influence de Schmid, les mathématiques devinrent la préoccupation principale. Le P. Girard en a fait la remarque dans son /{///>port officiel de 1808: »< Je fis observer à mon vieil ami Pestalozzi «pie les mathématiques exerçaiem chez lui un empire démesuré, el que j'en redoutais les résultats pour L'éducation... » Pestalozzi ne s'en défendit pas, et il répondit avec sa vivacité habituelle: « C'est que je veux que mes enfants ne croient rien que ce qui pourra leur être démontré comme deux et deux font quatre. »

Ce n'est pas sans surprise qu'on retrouve chez un apôtre de la nature, par une déviation involontaire de ses principes, des procédés artiGciels de contrainte et de réglementation à outrance. Il disait que ce n'est, ni dans la forêt, ni dans la prairie, qu'il faut conduire l'enfant, pour lui apprendre

(i) Voyez l'article sur V Histoire de l'enseignement du dessin, dans le Dictionnaire de pédagogie, de M. F. Buisson.

ù connaître les arbres et les plantes. Et il en donnait cette raison que, dans la forêt et dans la prairie, les arbres et les herbes sont confondus, les espèces végétales mêlées. Concluons qu'il allait un peu au hasard, flottant d'une méthode à une autre, plus capable d'inspirations soudaines que de réflexions soutenues. <> Je sens tous les jours combien les résultats de ma méthode me sont inconnus ». Il n'eût pas été moins embarrassé pour en coordonner les règles si souvent inconciliables.

Sur bien des points, il a heureusement innové; il a appliqué le principe de l'intuition. A Yverdon, il enseignait la géographie sur le terrain, dans les vallées voisines, dans les montag-nes du Jura. Les élèves rapportaient de leurs excursions des provisions d'argile, dont ils se servaient ensuite pour reproduire en relief le vallon qu'ils venaient d'étudier sur place. C'est seulement après plusieurs jours de travail, quand le relief était terminé, que l'on passait à l'étude des cartes. C'est à Pestalozzi que le célèbre géographe allemand Cari Rittcr rapporte le mérite de l'inspiration qui l'avait dirigé dans ses travaux : « Pestalozzi, dit-il, ne savait pas en géographie ce que sait un enfant de nos écoles primaires ; c'est pourtant en causant avec lui, pendant les visites réitérées que j'ai laites à Yverdon, que j'ai senti s'éveiller en moi l'instinct des méthodes naturelles. »

De combien de procédés, aujourd'hui familiers dans les écoles de tous les pays du monde, Pestalozzi n'a-l-il pas été l'initiateur! Combien d'instituteurs qui sont pestalozzicns sans le savoir ! C'est lui qui, le premier peut-être, a subordonné la

•lecture aux exercices oraux, ce qui est une réforme capitale. Pour apprendre à parler, il ne s'en est pas toujours tenu à la vieille tapisserie deBurg-dorf: il demande qu'on fasse voir, entendre, toucher à l'enfant des choses qui lui plaisent et qui captivent son attention. Il retarde la lecture le plus qu'il peut. L'enfant doit savoir parler, avant d'apprendre A lire. Pour la lecture, il emploie des lettres mobiles, collées chacune sur un carton, de façon ■qu'on puisse, en les rapprochant, faire apparaître aux yeux toutes les combinaisons des syllabes. Pour frapper les sens, il multiplie les petites inventions : ainsi les voyelles sont coloriées en roug-e. Un procédé auquel il tenait beaucoup, c'était l'épellation rythmée : les élèves répétaient en chœur la lettre ou la syllabe qu'ils déchiffraient. II place l'écriture après le dessin : « L'écriture est une, sorte de dessin linéaire spécial, qui n'esl qu'un jeu pour l'enfant, une fois que ses yeux et sa main ont été convenablement exercés. » Pour l'écriture comme pour le dessin, il recommande l'ardoise et le crayon, qui doivent être préférés à la plume et au papier. Il enseigne L'arithmétique -expérimentalement et par des moyens concrets. Avant de concevoir les nombres in abs tract o, l'élève doit en avoir saisi la valeur matérielle, en additionnant des objets réels, des cerises, des noix, ete. Avant de calculer avec les symboles 10, 12, il l'aul qu'il ait complu matériellement les dix doigts de la main, les douze mois de l'année. Les premiers calculs doivent être faits de tête, mentalement, sans le secours du papier. Pestai ozzi -est bien un des promoteurs du calcul mental. Ses

élèves de Burgdorf et d'Yverdon acquéraient en peu de temps, dans ces exercices, une facilité surprenante. De même, en géométrie, on opérait d'abord sur des objets matériels : « Nous inventions la géométrie », disait un élève d'Yverdon.

L'instruction élémentaire, dans le plan de Pestalozzi, vise toutes les facultés, « les mains autant que la tète et le cœur », selon ses propres expressions. Le premier devoir de l'éducateur est sans doute de former des hommes : « Attachez-vous à développer l'enfant, non à le dresser comme on dresse un chien. » Mais à cette culture générale il faut de bonne heure joindre un commencement d'éducation professionnelle. Pestalozzi se plaignait amèrement que le peuple ne disposât d'aucun enseignement technique, « sauf en ce qui concerne l'art de tuer les hommes ». Il voulait en conséquence introduire dans l'école, sinon l'apprentissage de tel ou tel métier déterminé, du moins une sorte de préparation g-énérale à tous les métiers. Il rêvait i le composer un À BC technique, où auraient été proposés des exercices gradués pour les actions élémentaires, porter, jeter, tirer, pousser, brandir, tordre. L'enfant y aurait appris ainsi à développer ses aptitudes physiques, et acquis cette souplesse de mouvements, cette habileté à se servir de ses organes, qu'exige la pratique de tous les métiers.

L'exercice, l'expérience, l'usage, voilà donc les conditions de l'éducation sous toutes ses formes, les conditions de la culture morale autant que de l'évolution intellectuelle. S'il est vrai qu'un instituteur puisse surtout communiquer à ses élèves les qualités qu'il possède Lui-même, comment douter

que Pestalozzi ait particulièrement excellé dansl'éducation morale? Ici encore, c'est l'intuition qui sera le principe. Pas de préceptes, pas de leçons eu forme. Je ne vois pas que Pestalozzi ait jamais songé à rédiger un code de morale théorique ou pratique. S'il l'eût fait, il se serait rapproché des doctrines de Kant, comme le prouverait, par exemple, cette helle maxime : « Quand je me perfectionne moi-môme, je fais de ce que je dois la règle de ce que je veux. » Non, mais en s'appuyant sur les bons sentiments de l'enfant, habilement excités, il a prétendu établir un développement naturel, organique, de la moralité pratique: l'éducation libre de la personnalité. De même que son élève parlera avant de savoir lire, de même qu'il chantera, intuitivement, parce qu'il aura entendu chanter, avant de connaître une seule note de musique, de même il sera vertueux, sans qu'on lui ait encore parlé de la vertu. Dans son optimisme, Pestalozzi pensait qu'il suffit d'éveiller les forces latentesde la conscience, pour conduire l'humanité à la pratique du bien. « A Stans, dit-il, je n'ai enseigné ni la morale, ni la religion. » Mais en développant chez ses quatrevingts petits orphelins une affection fraternelle, et comme un esprit de famille, il croyait les acheminer sûrement vers les sentiments de justice et d'honneur. « Je m'efforçais, dit-il, d'éveiller le sentiment de chaque vertu avant d'en proi 'elle nom. » C'est, en d'autres termes, sur le cœur, sur la sensibilité, qu'il voulait échafauder la moralité. C'est par le cœur qu'il agissait sur ses élèves, non par la sèche autorité d'un enseignement abstrait. Nul maitre n'a réussi à se faire aimer comme lui.

« Nous l'aimions, déclare un de ses élèves, nous l'aimions tous, parce que nous savions que, tous, il nous aimait. » N'est-ce pas lui encore qui a dit : « L'éducation doit être une bienveillance, une bonté continue » ?

Il recherchait toutes les occasions possibles de convier les enfants à manifester leurs instincts généreux, et aussi de les accoutumer à se vaincre eux-mêmes dans leurs mauvaises dispositions. On a souvent cité ce touchant passage d'une de ses lettres à Gessner, celle qu'il écrivit on 1799, pendant les quelques semaines qu'il passa au Gurnigel : « Lorsque la nouvelle nous arriva à Stans de l'incendie d'Altorf, je réunis mes petits orphelins, et je leur dis : « Altorf est brûlé ; peut-être en ce moment cent pauvres enfants sont sans abri, sans pain, sans vêtements. Voulez-vous que nous demandions à notre bong-ouvernement de nous en envoyer une vingtaine, une trentaine, que nous recevrons dans cette maison? » Et, d'une voix unanime : « Oui ! oui ! répondirent-ils. » — « Mais, enfants, ajoutai-je, notre maison est pauvre : réfléchissez. Si l'on vous donne pour camarades ces pauvres enfants, vous aurez moinsà manger , il vous faudra travailler davantage; peut-être serez-vous obligés de partager vos vêlements avec eux. » Après leur avoir parlé ainsi., avec toute la force dont j'étais capable, je leur fis répéter mes paroles, afin de m'assurer qu'ils m'avaient bien compris. Et je posai de nouveau la question, et ils répondirent tous : « Oui ! oui! quand bien même nous devrions avoir moins à manger et travailler davantage, nous serons contents qu'ils viennent avec nous. »

Dans cette excitation des émotions généreuses, •ce n'est pas de l'école que Pestalozzi attendait l'influence la plus efficace : c'est sur la famille qu'il comptait surtout, et dans la famille, sur l'action de la mère. Les sentiments d'amour, de reconnaissance, ont leur principale origine dans les relations qui existent entre la mère et le petit enfant. C'est la mère qui sème l'amour dans le cœur de son nourrisson. Pestalozzi plaçait la mère audessus de tout, la mère aimante et soucieuse de ses devoirs. « La chose essentielle, jeunes mères, •c'est que votre enfant vous préfère à tout, et que de votre côté vous ne préfériez rien à lui. » Rien n'est touchant comme les appels répétés qu'il adresse à l'amour maternel dans sa treizième Lettre à Gessner. Les invocations de Rousseau paraissent froides à côté. On avait beau lui dire : « Des mères, comme vous les voulez, vous n'en trouverez pas ! Elles prétexteront, pour se dérober à leurs devoirs, les nécessités de leur travail, les obligations de l'atelier. » Il répliquait avec enthousiasme : « Je veux arrivera convaincre même les mères païennes des régions les plus éloignées de l'univers. Et je me fie aux mères de mon pays, je me fie aux cœurs que Dieu a plaies dans leurs poitrines ! »

Si la mère est la révélatrice des émotions amorales, c'est elle aussi qui initie l'enfanl aux sentiments religieux. La religion de Pestalozzi était une religion sincère, pleine d'effusions sentimentales, presque mystiques et dévotes. A Neuhof, il se reprochait comme un crime d'avoir manqué ses prières. C'est avec son cœur qu'il croyait à

Dieu. « Le Dieu de mon cerveau est une chimère; je ne connais d'autre Dieu que le Dieu de mon cœur ; et c'est seulement dans ma foi au Dieu de mon cœur que je me sens un homme. Mère, mère, tu m'as montré Dieu dans tes commandements, et je l'ai trouvé dans mon obéissance... Mère, mère, si je t'aime, j'aime Dieu, et mon devoir est mon bien suprême... » C'est donc la mère qui est l'intermédiaire entre l'enfant et Dieu. C'est l'amour filial qui mène à l'amour divin. Pestalozzi écartait de sa foi les dogmes du christianisme, mais il en gardait l'esprit. La vraie religion, disait-il, n'est pas autre chose que la moralité. Très indulgent pour la piété naïve, — « Je ne suis pas de ceux qui tournent en ridicule 1»; chapelet et le livre de prières des pauvres gens », — il se contentait luimême d'adorer, d'invoquer la Bonté infinie, l'Amour répandu en toutes choses. Et c'est même sous cette forme qu'il voulait que Dieu fût présenté à l'enfant : « Après lui avoir enseigné sur son sein à balbutier le nom de la Divinité, la mère lui montrera l'Amour universel, dans le soleil qui se lève, dans le ruisseau qui bouillonne, dans les gouttes de rosée qui perlent sur les plantes, dans les couleurs brillantes des Meurs (1). »

(i) On aura remarqué peut-être qu'il n'est nulle part question, dans les écrits de Pestalozzi. d'une éducation spéciale pour la femme. A vrai dire, préoccupé, comme il l'était avant tout, de l'éducation élémentaire, il ne distinguait pas les Biles des garçons dans ses écoles primaires de Neuliof, de Stans. de Hurgdorf. Il était acquis, pour les jeunes enfants, au principe de la coédocation. Lorsqu'il devint le directeur de I institut dVverdon.il eut soin d'organiser comme annexe de l'établissement, en 1808, un institut spécial de jeunes tilles, dont il confia la direction, en 1807, à la veuve de son fils, devenue M™' Custer. En 1808, l'établissement fut réorganisé et placé sous la direction de

PESTALOZZI. 8r>

Dans son ensemble et dans toutes ses applications, la méthode de Pestalozzi, — et cela n'en diminue nullement le mérite, — reste une méthode d'instruction élémentaire. C'est pour l'éducation des petits qu'il avait reçu le don. Le but voulu de sa vie a été uniquement et exclusivement l'éducation des petits enfants. Il n'avait pas d'autre aptitude que celle-là. Il se rendait bien compte qu'il n'avait travaillé, et qu'il ne pouvait avoir de succès, que pour l'éducation du premier âge. « En mettant le pied sur la première marche du château de Burgdorf, je me suis senti perdu: car j'entrais dans une carrière qui ne pouvait faire que mon malheur, n'ayant nullement les forces et les talents qu'exigeait la direction d'un collège. » C'est ce qu'ont bien compris aussi la plupart de ses critiques. Destutt de Tracy écrivait : « La méthode de Pestalozzi ne donnera tout ce qu'elle promet que pour l'instruction de ceux qui doivent en avoir une très bornée. » Et c'était encore l'avis de M""' de Staël : « Il faut considérer lVeuvre de Pestalozzi comme étant limitée jusqu'à présent à l'enfance. »

Je sais bien, et nous l'avons déjà dit. que par moments Pestalozzi a poussé plus loin ses visées. Ce sont ses collaborateurs surtout qui lui soufflaient cette ambition. Il criivait en effet, à Maine de Biran : « On se trompe, si l'on croit que ma méthode ne doit exposer que les premiers éléments du savoir et de l'éducation. Il es! nécessaire

Mllc Hosette Kaslbofer, <|ui. en 1814, épousa Nlederer. Il n'en est pas moins vrai que Pestalozzi n'a pas eu de vues particulières sur l'éducation féminine.

«6 PE3TAL0ZZI.

•que l'adolescence soit dirigée, elle aussi, d'après les mêmes principes et le même esprit. « En d'autres termes, il croyait possible l'extension aux études secondaires de sa méthode d'éducation élémentaire. Assurément, dans tous les degrés d'enseignement, il est lion que le maître soit un excitateur d'esprits, qu'il interroge, qu'il fasse agir, •qu'il . suscite l'initiative et la recherche personnelle, et les professeurs de tout ordre ont quelque •ehose à apprendre à l'école de Pestalozzi. Néanmoins il est évident qu'une méthode avant tout intuitive, induclive, expérimentale, comme l'était ■celle de Pestalozzi, ne convient exactement qu'aux ■commencements de l'instruction. Plus tard, avec •des esprits déjà formés, la méthode didactique, •déductive, la méthode d'exposition reprend ses droits; et, sur ce terrain. Pestalozzi était tout ù fait incapable rie réussir.

Qu'il se contente donc de cette gloire qui est la sienne, et qui est déjà assez belle, d'avoir été un des fondateurs de l'école populaire. Là est son domaine propre, son royaume, l'honneur, et en même temps la limite, de son pouvoir d'éducateur. Il a peiné pendant un demi-siècle, avec une ardeur incomparable, pour simplifier l'instruction élémentaire. En 181G, il écrivait à Nicolovius : « Si je ne réussis pas à préparer au moins l'application de l'instruction élémentaire dans les •écoles des pauvres, et à en assurer l'exécution après moi, la chose essentielle en laquelle je puis encore servir l'humanité sera perdue : j'aurai travaillé en vain. »

Non, il n'a pas travaillé en vain, car s'il n'a pas

complètement réussi à achever son œuvre, on ne cessera pourtant pas de chercher dans ses écrits des inspirations, dans ses actions des exemples, pour diriger les premiers pas de l'enfant: à cet âge où, comme le disait Mme de Staël, il semble « que le Créateur tienne encore la créature par la main, pour l'aider à marcher doucement sur les nuages de la vie » ; mais où il est pourtant nécessaire que la main de l'homme intervienne, une main douce et ferme, qui guide sans contraindre, qui écarte les obstacles, qui facilite l'effort, qui débarrasse la route du savoir de toutes les difficultés où risquent de se heurter les pas enfantins, encore chancelants et mal assurés.

L'influence dePestalozziaété considérable. Lorsque, vingtans après sa mort, le 12 janvier 1846 (1), fut célébré clans cinquante-neuf villes de Suisse et d'Allemagne l'anniversaire de sa naissance, on pu! voir, à rafflueneeet à l'empressement des congressistes, à leur enthousiasme, quelle action durable et profonde il avait exercée sur les esprits, jusqu'à quel point ses idées s'étaient répandues et avaient fructifié dans toute l'Europe centrale. Il ne s'était pas trompé, quand il disait, dans lavant-propos du Manuel des Mères: "Les formes de ma méthode périront, mais l'esprit qui vivifie, l'cspritdcma im'Hunle survivra. » L'organisateur principal «le cette cérémonie de commémoration, le célèbre directeur de

(i) C'est ù Berlin que l'anniversaire fui particulièrement io tennisé. Il le fut aussi à Copenhague.

88 PESTA LOZZI.

l'Ecole normale de Berlin. Diesterweg" (1), lu rendit un glorieux hommage, dans un discours où il comparait aux écoles d'autrefois celles du milieu du xixe siècle, et faisait honneur à Pesta lozzi des changements accomplis. « Son œuvre, disait-il, est devenue le fondement des écoles publiques d'Allemagne »; et il dressait la longu e liste des éducateurs allemands qui plus ou moins procèdent de lui. En outre, pour honorer effectivement la mémoire du grand instituteur, il projetait d'organiser un orphelinat, qui aurait porté le nom d'Institut pestalossien.

Mais, de son vivant déjà, Pestalozzi avait assisté à une triomphante propagande de sa doctrine. On a dit qu'il s'entendait mieux «à élever des idées que des hommes ». Qu'est-ce donc pourtant que cette lésion de disciples, dont il détermina la vocation. qu'il enflamma de son enthousiasme, et qui allèrent en tous pays semer l'idée pestalozzienne? Il suffisait parfois d'une simple entrevue, d'une conversation de quelques heures, pour que le visiteur indillérent fût conquis, pour que le passant devînt un nouvel apôtre : tel, par exemple, ce jeune baron allemand, de Rennecamp, un hôte de quelques jours de L'institut d'Yverdon, en 1<S()S, i|ni. reçu peu de temps après à Goppet, dans les salons de Mme de Staël, y célébrait avec chaleur Pestalozzi et sa méthode. Pendant qu'il parlait, une de ses auditrices, M'1"' Récamier, ne disait rien et s'occupait à arranger une boucle de ses beaux che-

fi Diesterweg fui disgracié peu de temps après, et mis en disponibilité ou iN',7. L'ardeur qu'il avait déployée au service de la pédagogie libérale de Pestalozzi ne fut pas étrangère à sa révocation.

veux. Mais Benjamin Constant, qui assistait aussi à la soirée, tout en regardant sans doute M™'' Récamier, écoutait et demandait de plus amples détails sur le réformateur. Mm" de Staël était attentive, elle aussi, avec une curiosité marquée, qu'elle devait satisfaire quelques mois après, en visitant Yverdon. Elle applaudissait au jeune interprète de la méthode, pendant qu'il expliquait que le maître d'Yverdon, au lieu de faire de l'acquisition des connaissances la fin de l'éducation, n'y voyait qu'un simple moyen, le développement de l'intelligence étant le véritable but. Et c'est par les compliments les plus flatteurs qu'elle préparait son entrevue avec Pestalozzi. Elle lui écrivait, entre autres choses : « Je suis convaincue que vos méthodes peuvent faire le bonheur de la plus grande partie de vos semblables, et particulièrement des plus malheureux et des plus abandonnés d'entre les hommes... »

C'est naturellement en Allemagne que l'influence de Pestalozzi a surtout rayonné. Ea Saxe, le Wurtemberg-, lui doiventen partie leurs progrès scolaires. Nous avons déjà dit quels liens l'unissent à llerbart, et aussi à Fichte. Ee philosophe du « moi » ne pouvait qu'être séduit par une pédagogie qui aspirait avant tout à formel- la personnalité humaine. Dans ses discours publics, au moment où, après la défaite d'iéna, la Prusse entreprenait la réforme de ses écoles, il saluai! en Pestalozzi « l'homme de génie qui avait émancipé l'art de l'éducation de la routine el de l'empirisme, pour le fonder sur les lois philosophiques ». El dans une lettre intime adressée à sa l'en mie. il lui

recommandait en ces termes la lecture des Lettres ii Gessner : « Je trouve dans ce système d'éducation le vrai remède aux souffrances de l'humanité malade », et aussi, — ce qui n'était pas fait pour déplaire à un penseur un peu obscur, — « le seul moyen de la rendre apte à comprendre ma propre philosophie ». Frœbel, lui encore, doit être compté parmi les admirateurs de Pestalozzi. 11 était allé à Yvcrdon, une première fois, en 1805. Il y revint en 1808, et il y séjourna deux ans, avec trois élèves qu'il accompagnait à toutes les leçons de l'institut. <( Ce fut dans ma vie. a-t-il écrit, une époque décisive. » Le futur créateur du « jardin d'enfants », de l'école maternelle, ne pouvait que se sentir attiré par une sympathie secrète vers le fondateur de l'école élémentaire qui en est la continuation. Ce ne sont pas seulement des théories pédagogiques, des plans d'organisation scolaire, qui sont issus de l'impulsion imprimée par Pestalozzi. Ce sont aussi des établissements réels, une multitude d'écoles, faites à l'image de relies où il a enseigné, de celle surtout qu'il a rêvée. Il faudrait un volume pour énumérer toutes les fondations qu'il a suscitées : à Berlin, l'école de Plamann, qui avait été son auditeur pendant quelque temps; cette école, ouverte en 1805, a subsisté jusqu'en 1830 ; à Francfort, qui devint un foyer de pestalozzisme, l'école de Gruner, où Frœbel enseigna ; ;i Mayence, l'école fondée vers 1804 par F.-.I. Mullcr. On ne sait pas assez en France à quel point Pestalozzi a remue el dominé les imaginations allemandes (1). En 1808, -un ministre du Wurtemberg écrivait : « Notre <i) En 1870, le romancier Gutzkow a publié les Fils de Pestalozzi.

roi est devenu pestalozzien de la tête aux pieds. » Lorsque, en 1809, un vieil ami de Pestalozzi, Nicolovius, fut nommé directeur de l'instruction publique du royaume de Prusse, il fit appel à son concours : « Viens à notre aide, lui écrivait-il : ce que j'ai rêvé avec toi à Neuhof va être une réalité. Le grain de semence que tu jetteras ici germera; il deviendra un arbre, dont l'ombre abritera tout un peuple... » Ce fut un moment de grande espérance pour Pestalozzi, que celui où il apprit que le gouvernement prussien se préparait à réorganiser les écoles d'après ses principes. Il répondit avec une joie d'enfant : « Je ne mourrai donc pas sans que la moisson que j'ai semée approche de la maturité. J'ai toujours vécu dans l'attente d'un roi, auquel serait donnée la force nécessaire pour faire le bien des hommes. Ce roi, tu l'as trouvé, il est là !... »

Si les pays allemands, comme il était naturel, ont été plus particulièrement touchés par l'influence pestalozzienne, il n'est guère de contrée d'Europe, au Nord comme au Midi, qui soit restée étrangère au mouvement. Chose curieuse, l'Espagne, dont on peu! bien dire qu'elle est encore une des nations européennes les moins avancées en matière d'instruction, fut une dos premières à tenter chez elle l'importation du pestalozzisme . il y eut divers essais : d'abord dans une école d'un régiment de Tarragone, que commandai! Voitel, un capitaine suisse au service de l'Espagne; ensuite, dans une école normale organisée à Santander, pour formerdes instituteurs à la nouvelle méthode; enfin, à Madrid même, dans une école spéciale,

sous le titre de Real Fnstituto Pestalozsiano mi-

litar : — pour justifier ce dernier mot, rappelons que, à Burgdorf et à Yverdon, Pestalozzi faisait faire à ses élèves quelques exercices militaires. L'écolr madrilène fut placée d'abord sous la direction du capitaine Voitel, ensuite sous celle d'Amoros, qui se fit plus tard connaître en France comme le propagateur de renseignement de la gymnastique. Le pestalozzisme eut son heure de vogue. L'infant, don François de Paule, était élevé d'après ses méthodes, et l'école des pauvres devenait l'école des princes. C'était l'accomplissement du vœu de Pestalozzi, qui voulait que l'instruction fût la même pour tous. Mais les événements politiques suspendirent brusquement l'expérience; V Institut de Madrid fut fermé en 1808, et il ne fut plus question de Pestalozzi en Espagne

Je ne vois guère que Coménius, dont Pestalozzi peut être considéré comme le continuateur, qui ait étendu aussi loin à travers l'Europe la propagation de ses idées. Le pédagogue morave du xviie siècle ressemble surplus d'un point au pédagogue suisse du xvme. Il l'a devancé, en ell'et, par ses pressentiments pédagogiques. Comme lui, plus que lui, il a mené une vie cirante et agitée Il est allé, ce premier évangéliste de l'éducation moderne, prêcher sa foi en Angleterre, en Suède. Pestalozzi, sans doute, n'a pas fait ces lointains voyages: mais du moins sa doctrine y a circulé, grâce ;'i 'le^ émissaires qui étaient venus L'étudier sur place e1 La recueillir de ses lèvres. G'esL ainsi que le gouvernement danois envoya m Burgdorf, en 1803, plusieursinstituteursqui, rentrés dans leurs

foyers, ouvrirent une école pestalozzienne à Copenhague. Les créatures royales de Bonaparte témoignèrent pour TA B C moins de dédain que lui: le roi de Naples, Murât, en 1812, le roi de Hollande, Louis Bonaparte, en 1807, essayèrent d'introduire dans les écoles de ces deux pays les méthodes de Pestalozzi. Le succès d'ailleurs n'accompagnait pas toujours ces tentatives d'imitation. Des disci-ples maladroits ne saisissaient de la méthode que les formes extérieures, le simple mécanisme, sans pouvoir emprunter au maître l'esprit qui animail le système et le rendait fécond.

En Angleterre, l'effort fut souvent renouvelé, et il se prolongea. Pestalozzi avait reçu à Yverdon nombre de visiteurs anglais, entre autres Robert Owen, le fameux philanthrope, et Henri Brougham, le champion de l'éducation populaire, celui qui disait avec quelque emphase : « Le temps vient où l'instituteur, et non le canon, sera l'arbitre du monde. » Maisc'est surtout avec un jeune penseur, assez obscur d'ailleurs, James Greaves,que Pestalozzi lia amitié. Greaves séjourna à Yverdon de 1817 à 1822; et, pendant ces quatre ou cinq années, il devint le familier de Pestalozzi. Il lui servait d'interprète et de cicérone auprès des visiteurs de son pays. Il fut chargé par lui d'enseigner l'anglais aux élèves de l'école normale de Clindy. Pestalozzi l'appréciait, au point de dire qu' «il était l'homme qui avait le plus complètement compris le but qu'il poursuivait ». Le zèle de Greaves était si ardent qu'il ne se contentait pas d'épouser avec passion les idées et les projets de Pestalozzi : il prenait soin de sa personne. • ta a

raconté qu'il souffrait extrêmement de la tenue négligée de son maître, qui ne songeait guère a faire toilette que dans les grandes occasions et pour rendre visite à des souverains. Il s'affligeait de la fâcheuse impression que causaient aux étrangers ses habits usés et déchirés, « son vieux paletot g-ris ». Que fit-il alors ? Il commanda discrètement à un tailleur des vêtements neufs, qui furent déposés, pendant la nuit, dans la garde-robe, à la place des anciens... Pestalozzi se laissa faire, et, peut-être, distrait comme il l'était, s'aperçut-il à peine de la substitution... 11 rendait à Greaves son alfection, et c'est pour lui qu'il rédig*ea, en 1818 et 1810, les Lettres sur Véducation élémentaire, que Greaves traduisit en anglais, et qu'il publia à Londres en 1827(1). C'est peut-être le meilleur exposé que Pestalozzi ait fait de sa doctrine. II y renouvelait ses éloquents appels aux mères, « aux mères de la Grande-Bretag-ne ». Il y insistait sur cette vérité que l'élève ne doit pas être un instrument passif, que son éducation ne sera solide que s'il en est lui-même 1' « ag-ent ». De retour en Angleterre, Greaves fonda, près de Richmond, l'école de llam, où il essaya d'appliquer les procédés d'Yverdon. Il avait été devancé, en Irlande, par un autre grand admirateur de Pestalozzi, Syng-e, qui, après avoir passé quelques mois en Suisse, publia à Dublin, de 1815 à 1S17, plusieurs ouvrages anonymes, où il racontait la vie et analysait les écrits de Pestalozzi i2). Il fut suivi par le Révérend Mayo,

i Nousa> ons sous les yeux une seconde édition de cet ouvrage, publiée en i85o.

■i Sullivan, inspecteur des écoles d'Irlande, ;i écril que le ger me de Loules les améliorations qu'il avait introduites dans lins-

qui avait amené à Yverdon, en 1819, une quinzainede ses compatriotes, et qui, revenu en Angleterre, s'appliqua à vulgariser les méthodes pestalozziennes. Avec l'aide de Reiner, un élève d'Yverdon, et aussi de sa sœur, miss Mayo, il organisa un collège ; il composa un certain nombre de livres, Leçons de choses, Leçons sur le nombre, Leçons sur la forme, tout imprégnés de pestalozzisme. De ce mouvement sortit, en 183(5, la société scolaire qui, sous le nom de Home and colonial School Society, a rendu de réels services à l'éducation populaire de l'Angleterre. Une preuve significative de son importance, c'est qu'un de ses membres, Reiner, fut choisi parla reine Victoria, comme professeur de ses enfants. Et ce qui montre que Pestalozzi a conservé quelque crédit en Angleterre jusqu'à nos jours, c'est qu'il est le seul éducateur étranger dont M. Herbert Spencer ait prononcé le nom dans son livre sur Y Education ; c'est encore que le professeur Joseph Payne lui consacrait, en 1875, sa belle conférence intitulée : VJnfluence des i>riii<-i/><,.< ci de lu pratique de Pestalozzi siu- l'éducation élémentaire, une des (Huiles les plus suggestives qui aient été écrites sur le sujet.

Il nous serait impossible de suivre, partoul on elle s'est infiltrée, L'influence 'le Pestalozzi. Son nom, suivi de sa pensée, a réellemenl fail le lour du monde. C'est un de ms assistants, Murall I . qui, sous le patronage 'lu tsar Alexandre I". instruction primaire de son paya se trouve dans les œuvres «le Pestalozzi, (Papers on popular Education, Dublin, i863

(î) Von Murall appartenait ■> mu- famille noble de Zurich; il avail vceu plusieurs années à Paris.

96 PESTAL0ZZ1.

talla à Saint-Pétersbourg-, vers 1815, un séminaire • l'éducation pour les hautes classes de la société russe. C'est de son inspiration que dérive en partie l'œuvre du réformateur des écoles de Finlande, Uno Cygnœus. Dans le nouveau monde comme dans l'ancien, il a eu, il a encore des fidèles. C'est de Paris que les États-Unis ont reçu la première transmission de la réforme pestalozzienne. Un professeur de Burgdorf, Neef, avait été chargé, dès 1803, à Paris, d'enseigner dans une maison d'orphelins. Sa classe eut même l'honneur de recevoir une visite officielle de Napoléon, qu'accompagnait Talleyrand. Un citoyen américain, Mac Lure, assistait à l'entrevue. Frappé des résultats obtenus, il décida Neef à quitter la France pour aller à Philadelphie, et ensuite à Newharmonie. organiser l'enseignement peslalozzien (1). Plus tard ce fut le propre fils de Krusi, du premier associé de Pestalozzi à Burgdorf, qui émigra en Amérique, at y devint professeur de la science de l'éducation à l'école normale d'Osvvego, dont le fondateur, Sheldon, introduisit et appliqua renseignement par l'aspect. L'école d'Oswego, créée en 1800 dans L'État de New- York, est peut-être celle qui a eu la plus grande influence sur l'éducation professionnelle des maîtres américains. « Elle l'a dû, dit la Monographie de L'Exposition de 1900, à ce que son principal, Sheldon, y avait fait une application pratique de la méthode et des idées de Pestalozzi. » Uuelques années auparavant, un autre Américain, Lowel Mason, avait emprunté à Pestalozzi sa

(i) Voyez une brochure de M.Will. S. Monroe, Joseph Neef ami Peslaluzzianism in America, Boulon, i8g4-

méthode pour l'enseignement du chant (1), telle que l'avaient établie deux professeurs d'Yverdon, Pfeiffer et Naegeli ; et, dans une conférence plusieurs fois répétée devant de nombreux auditoires, il avait exposé le pestalozzisme à ses concitoyens. Dès 1835, paraissait dans l'Ohio un journal scolaire, intitulé The Pe&talozsian. Ce sont des Américains qui ont appelé Horace Mann the illustrions apostle of Pestalozzi (2). Henry Barnard, dans ses importantes publications, a montré en quelle estime il tenait l'expérience de Stans et les autres. Et, cette année encore, nous lisions dans un journal américain : « L'expérience de Stans était destinée à révolutionner les idées des hommes sur l'éducation... Du système d'éducation actuel on peut dire avec exactitude que, dans son ensemble, il est pestalozzien (3). »

Il y aurait tout un chapitre intéressant à écrire sur les rapports de la pensée française avec Pestalozzi. Nous avons déjà signalé les efforts de Maine de Biran, qui prisait particulièrement la méthode pestalozzienne, en ce qu'elle tendait « à développer également pour tous cette faculté déraison nécessaire à toutes les conditions, applicable à tous les états, à tous les besoins de la vie humaine ». L'école de Bergerac, org-anisée avec le concours de Barraud, en 1808, s'est maintenue jusqu'en 1881, sous des formes 1res diverses ; luul eoninie l'école de Burgdorf, elle se transforma vite en une sorte de collège bourgeois. Maine do Biran, qui

(i) Voyez le Peslalozzian Masie Teacher, Boston, 1871.

(2) Report ofthe Commiasioner of Education, 1892-1893, p. i658

Ct) The Teacher's Inslilutc, février 1901.

G. CoiU'AYiu':. — l'estalozzi. 6

avait correspondu directement avec Pestalozzi, alla le visiter à Yverdon, en 1822: il trouva qu'il avait « baissé », et qu'il était dominé par Schmid, que le philosophe français ne jugea pas favorablement. Il lui parut que Schmid n'était que «fin ». Ce personnage énig-matique que, dans sa naïveté, Pestalozzi portait aux nues, tandis que Fellenbergl'appelait un « Satan », et dont M. Hunziker me disait, il y a quelques mois: « Schmid n'était qu'un blag-ueur » : c'est la France qui l'a recueilli, après la dispersion de l'institut d'Yverdon. Vers 1830, il entra, avec cinq autres professeurs d'Yverdon, à l'institution Morin de Paris, et il y donna jusqu'à sa mort, survenue en 1851, des leçons de mathématiques. C'est lui qui documenta Philibert Pompée, le premier directeur de l'école Turgx>tT pour la préparation du mémoire qu'il présenta, en 1847, au concours ouvert par l'Académie des Sciences morales et politiques sur le sujet suivant : « Examen critique du système d'instruction et d'éducation de Pestalozzi, considéré principalement dans ses rapports avec le bien-être et la moralité des classes pauvres ». Combien d'autres faits n'y aurait-il pas à signaler encore qui prouvent quelle attention la France a accordée aux travaux de Pestalozzi? (1). Rappelons les articles que

(i) Peslalo/./i n'a guère été attaqué et critiqué en France. Il l*a été pourtant par un Père de la Société de Jésus, le P. Burniclion. Ce qui me chagrine en cette affaire, c'est que j'ai été l'occasioo de ces attaques, où l'on cherchait surtout à m'étre désagréable, .le m'étais permis, il y a vingt ans, d'écrire que . Pestalozzi était « célèbre », — je persiste à le croire, — et qu'il méritai! d'être mis au premier rang parmi les hommes qui ont honoré le beau nom d'instituteur. Là-dessus le P. Burnichon partit en guerre contre le pauvre Pestalozzi, dont il o^ait dire qu' • il avait peu de cervelle ■. Il y a bien des gens auxquels on

Mme Guizot écrivit en 1813 sur Peslalozzi, à propos du commentaire de Jullien, dans les Annales de V Éducation ; — le rapport que Guvier rédigea en 1815, après une visite à Yverdon, où l'avait envoyé le ministre Garnot; — la création à Paris, en 1822, d'une école pestalozzienne, par le professeur Boniface, qui avait enseig'né la langue française à Yverdon, de 1803 à 1817, et dont les études g'rammaticales sont restées longtemps classiques chez nous. N'oublions pas non plus que la Société pour l'instruction élémentaire inscrivit Pestalozzi parmi ses membres correspondants, et que c'est un de ses amis, le préfet Lezay-Marnesia, qui, sous son inspiration, établit à Strasbourg, en 1810, la première école normale de la France C'est notre grand historien, Michelet, qui, en 1870, lui a rendu le plus éloquent des hommages, quand il disait de lui qu' « il était une flamme, une vie », qu' « il improvisait des hommes », qu'il était « un vrai saint ». C'est un Français aussi, M.Guillaume, qui ;i écrit, il y a quelques années, la meilleure étude biographique sur Pestalozzi, même si on la compare à celle de M. Morf (1). Ft avant M. Guillaume, Pestalozzi avait eu en France pour panégyristes Augustin Cochin, Philibert Pompée, sans miNier Rapel, qui avait partagé avec Pompée le prix dt-

pourrait souhaiter d'eu avoir autant! Et il ajoutait qu* « on le connaissait peu en France », prouvant surtout qu'il ne le connaissait pas lui-même, notamment lorsqu'il définissait l'institut d'Yverdon, « une sorte de colonie agricole ••

(î) M. Morf, directeur de l'orphelinat de Wintertbur, a recueilli sur Pestalozzi un grand nombre de documents originaux. De îKii'i à 1867, il ;i publié toute une série d'études détachées, el il lui a consacré une biographie dis plus Intéressantes el des plus complètes, en quatre parties qui ont paru en 1868, ivs' <-l 1889.

l'Académie des Sciences morales et politiques, pour un mémoire, qui est resté manuscrit (1), et auquel le Musée pédagogique de Paris doit une collection de livres pestalozziens qui peut rivaliser avec celle du Pestalozzianum de Zurich.

Le temps n'a point effacé Pestalozzi de la mémoire des hommes. C'est, en 1871, Zezchwitz, qui le saluait « comme l'espoirdupeuple allemand dans les mauvais jours ». En 1873, Wiesinger dissertait sur la part qui lui revient dans la rénovation du peuple allemand. Enfin en 1885, Wienner publiait un manuel de pédagogie populaire d'après les principes de Pestalozzi.

Toute une série d'ouvrages prouve quelle importance les théoriciens de l'éducation ont attachée à l'œuvre de l'humble instituteur du peuple. Ce sont ceux où il a été tour à tour mis en parallèle avec les plus célèbres des éducateurs modernes. Le P. (îirarddisait: « L'histoire tracera un jour le parallèle des deux pédagogues suisses, Rousseau cl Pestalozzi. » L'histoire n'y a pas manqué. Combien de lois, dans des brochures ou dans de gros livres, n'a-t-on pas comparé l'instituteur de Stans avec l'auteur de V Emile? (2). Il n'est guère de pédagogue illustre dont on ne l'ait rapproché. Voici un

(i) Il faut regretter que le mémoire de Rapet n'ait pas été imprimé. Sun travail est supérieur à celui de Pompée, qui partagea le prix avec lui. L'Académie donna 3ooo fr. à Rapet, ri aooofr. à Pompée. Rapet nous apprend, dans ses notes inédites, qu'on avait songé à lui décerner le prix tout entier. Mais on était en is',s. cl le rapporteur, Giraud, lui lai-sa entendre que 5ooofr. auraient paru • une récompepse trop aristocratique ».

(2) Hérisson, Pestalozzi, élève de Rousseau, Paris, issg : — Hunziker, Pestalozzi and Rousseau, Bàle, i885; — Schneider, Rousseau und Pestalozzi, Rromberg, 186G ; — Zoller, Pestalozzi und Rousseau, Francfort.

petit livre, intitulé : Coménius et Pestalozzi, considérés-eomme fondateurs de l'école populaire (1); un autre où sont comparés les principes de Pestalozzi et ceux de Frœbel (2); un troisième, où l'on examine les ressemblances de Pestalozzi et de Diesterweg* (3); d'autres encore, où l'on étudie les rapports de la méthode pestalozzienne avec celles de Francke (4), de Fellenberg (5), de Herbart (6). Mais ce n'est pas l'étude seule des théories générales de Pestalozzi qui a continué à préoccuper les amis de l'éducation. Les praticiens n'ont pas cessé de lui demander des directions, pour les diverses parties de l'enseignement primaire. Citons, par exemple, les Exercices et travaux pour les enfants, selon la méthode et les procédés de Pestalossi et de Frœbel, publiés en 1873 par Mmc et M. Charles Delon ; plusieurs manuels d'arithmétique élémentaire, un opuscule de II. Ruppert, Sur Inapplication de la méthode de Pestalozsi à l'enseignement des mathématiques, qui u paru, àLangensalza, en 1870 ; un traité de l'Anglais Tate, qui, depuis 1850, a eu plusieurs éditions, sous ce titre, Les premiers principes de Varithmétit/w d'après lesprincipes dePestalozzi .-d encore, La première année d'arithmétique pestalozzienne, publiée par l'Américain Hoose en 1882. Signalons enfin, à un point de vue plus général, les Cahiers

(i) Hoffmeistcr, Coménius and Petlalozzi als Begr&nder det Volksschule, Berlin, 1*77-

(2) Fr. licust, Die Urundgedanken von Pestalozzi und Frœbel, Zurich, 1881.

(3) Balster, Dortmund, iS',G-

(4) Kramer, Berlin, iK.V,.

(r>) Hunziker, Langensalza, 1879.

(fi) A. Vogel, Herbart oder Petlalozzi? Hanovre, 1887.

de jiérfagogie d'après les principes de Pestalossi,

rédigés en 1879 par le pédagogue suisse Paroz.

Il s'en faut que notre énu niera tion soit complète (1). S'il est vrai, comme le disait M. Herbert Spencer, que « l'idée pestalozzicnne soit encore à réaliser », ce n'est pas la faute dos innombrables commentateurs qui ont essayé de la développer. Nous ne voyons pas de penseur qui ait tracé dans la conscience de l'humanité un aussi profond sillage. Mais quel que soit l'intérêt des publications que son souvenir a provoquées, c'est à lui qu'il faut en revenir, si l'on veut réellement le connaître; c'est dans ses propres écrits, dans ses actes, dans les vertus de son caractère, qu'il faut aller chercber les motifs de notre admiration pour lui, pour son esprit démocratique, pour son àme populaire.

Certes, ce ne sont pas des modèles d'élégance littéraire, ni de composition savante, ni même de raisonnement suivi et serré, qu'il faut demander aux nombreux écrits de Pestalozzi. Sa pensée est confuse, décousue, fumeuse ; son style souvent étrange. Incapable de diriger des hommes, il ne l'était pas moins de gouverner ses idées, de maîtriser le tlot tumultueux de ses imaginations. Des conceptions vives, mais désordonnées, tourbillonnaient dans son cerveau. Rien de plus incohérent, par exemple, que la composition de ses Lettres ù Gessner, qui sont pourtant le meilleur de ses

(i) Voyez encore pestalozzi und Luther, par Schlimpcrt, 1846.

livres. Les effusions sentimentales d'un cœur qui déborde, les apostrophes, les invocations, dans un langage prophétique et déclamatoire, y viennent incessamment couper et rompre la trame flottante du raisonnement. On sent que l'auteur se fatigue, et qu'il a peine à suivre la discussion théorique où il s'est engagé. A chaque instant, son imagination s'échappe et divague. A chaque instant, il est obligé de dire adieu aux longues digressions où il se perd: «Je reprends mon exposé ;... je reviens à mon sujet ». Les comparaisons, les images abondent et écrasent la pensée sous la bizarrerie de leurs fantaisies embrouillées. Ainsi, en quelques pages, il se comparera lui-même tour à tour, « à un marin qui a perdu son harpon et qui essaie de pêcher la baleine à l'hameçon », s'il veut exprimer la disproportion de ses moyens et de son but; « à un brin de paille auquel un chat ne pourrait s'accrocher », pour faire entendre qu'il est peu de chose; à un hibou, pour peindre son isolement; à un roseau, pour dire sa faiblesse; à une souris qui a peur du chat, pour caractériser sa timidité. Mais de tout ce fatras et de ce chaos verbal jaillissent parfois les éclairs d'une éloquence sincère et vraie.

S'il est insuffisant dans l'exposition abstraite des idées générales, Pestalozzi prend d'ailleurs une belle revanche dans ses œuvres d'imagination. Là, il se montre conteur habile el délirai peintre de mœurs. Dans Léonard et Gertrude, il a inauguré le roman populaire; il a créé un genre qui n'a pas rencontré assez d'imitateurs, et dont il n'a pas su lui-même suivre l'inspiration dans un autre de ses ouvrages, Christophe el Else, qui n'est que le com-

mentaire ennuyeux et trop didactique de Léonard et Gertrude. Mais dans son « premier livre pour le peuple », dans les tableaux innocents et simples qu'il y a tracés de la vie villageoise, il y a réellement des pages exquises. On n'est pas surpris d'apprendre «le MniL' de Staël qu'il lui était arrivé de verser des larmes à certains passages, enlisant, par exemple, la scène émouvante où la vieille grand' mère mourante obtient de son petit-fils qu'il restitue quelques pommes de terre qu'il avait volées. Ce qui recommande encore ce beau livre trop oublié, ce sont les portraits, les analyses de caractères. Pestalozzi y a déployé une grande finesse d'observation pénétrante. Rien de plus délicatement étudié et décrit que les physionomies morales des sept enfants de Gertrude, la mère parfaite, dont les fils et les filles ont tous les défauts de leur âge. L'intrigue du roman elle-même, quoique peu compliquée, mêlée qu'elle est de récits plaisants, d'épisodes comiques et de scènes attendrissantes, n'est pas dépourvue d'intérêt. On y voit la lutte éternelle entre le bien et le mal : le bien représenté par de braves ouvriers que suffità réjouir l'annonce de quelques journées de travail inespéré, et aussi par un pasteur simple et bon, par un seigneur généreux et bienfaisant ; tandis que Je mal est incarné dans un bailli prévaricateur, qui est en même temps un cabarctier peu scrupuleux. « Il y a longtemps, disait Pestalozzi, — qui trouverait peut-être l'occasion de se répéter, s'il vivait de nos jours, — il y a longtemps que je pense qu'un bailli ou un maire ne doit pas être cabarctier de son état... » Dirigé surtout contre le cabaret, contre l'ivrognerie, le roman de

Léonard et Gertrude a une haute portée morale, dont le temps n'a point affaibli la valeur. Les trois dernières parties, bien qu'elles n'offrent pas le même attrait dramatique que la première, mériteraient pourtant de ne pas être oubliées : car, en racontant l'histoire de la régénération d'un village, elles présentent comme le tableau anticipé de toutes les réformes économiques et morales qui, dans le cours d'un siècle, ont transformé par un progrès continu l'état des populations rurales de la Suisse.

Sans doute, c'est la sensibilité, c'est l'imagination, qui dominent dans la plupart des écrits de Pestalozzi. Mais la vivacité spirituelle n'y fait point défaut. Un instituteur bernois avec lequel j'ai eu récemment le plaisir de causer, tout en me faisant remarquer dans un portrait de Pestalozzi le nez pointu, la lèvre fine, me disait : « Voyez-vous? Pestalozzi était un ironique!... » Appréciation inattendue, et qui contient cependant une part de vérité. Socrate, un croyant et un enthousiaste, n'est-il pas le père de l'ironie? De même Pestalozzi, pour senlimentalqu'il soit, ne manque, à sesheures, ni de fine malice, ni de mordante raillerie. Prenez le Manuel '/es mères lui-même, ce livre élémentaire et enfantin : vous y recueillerez nombre d'observations piquantes, qui ne dépareraienl pas L'œuvre d'un moraliste. « Les avocals parlent beaucoup, surtout quand ils défendent une mauvaise cause. » -r « Beaucoup de femmes qui, dans leur jeunesse, ne songeaient à regarder f|uc leur miroir, une fois mariées, aiment mieux regarder leur coffre-fort. » — « Les hommes et les femmes parlent d'autan!

plus qu'ils pensent moins... » Mais c'est particulièrement dans ses Fables, où il met en scène les seigneurs et les paysans, aussi bien que les animaux et les plantes, qu'on trouvera l'empreinte de la verve satirique de Pestalozzi.

Ne le prenons pas pour un scholar, à l'esprit étriqué et étroit, qui se confine dans les questions de méthodes et de procédés pédagogiques. Sa pensée s'élève souvent au-dessus de l'école et de la salle de classe. Tout n'est pas à dédaigner dans les réflexions que renferme son livre philosophique, les Recherches sur la marche de ta nature, celui de tous ses écrits, nous l'avons déjà dit, qui lui avait donné le plus de peine, — il y travailla pendant trois ans, — et dont l'insuccès l'affligea. C'est là qu'il distingue dans la personne humaine trois éléments : l'homme animal, l'homme social, et enfin l'homme moral, qui est l'œuvre du moi et de la volonté. C'est là qu'il s'explique avec force sur le droit de propriété. L'origine de la propriété, dit-il, qu'elle soit légitime ou non, ne doit pas nous préoccuper. La propriété est sacrée, puisqu'elle existe. Nous devons la respecter parce que nous sommes réunis en société. Mais, d'autre part, Pestalozzi se plaint que les détenteurs de la propriété ne remplissent pas tous leurs devoirs. Dans leur égoïsme, ils oublient les malheureux, les pauvres, qui ayant le même droit naturel à la propriété, n'y participent pourtant point ; ils les oublient, excepté quand il s'agit de les soumettre au service militaire et de leur faire payer l'impôt.

La sagesse et le bon sens guident le plus souvent la pensée de Pestalozzi. Il lui arrive pourtant

PESTALOZZI. l-O-

de parler en utopiste. Il s'en prend, par exemple, à l'imprimerie, qu'il maudit comme la cause de tous les maux dont souffre la société. C'est elle qui aurait détourné les yeux de l'homme, — les yeux, qui sont le principal instrument de la connaissance, — du spectacle instructif et fécond de l'univers réel, pour les fixer et les immobiliser sur les lettres mortes de livres bavards et stériles. Il attaque aussi la Réforme protestante, parce que c'est elle qui a donné la parole à l'ignorance et à la sottise, dans les questions théologiques que l'esprit humain ne résoudra jamais.

La clairvoyance ne faisait point défaut à Pestalozzi. Quelque vives que fussent ses sympathies pour la Révolution française, il savait en reconnaître les fautes, en condamner les excès et en prévoir les conséquences. « Ou bien, dit-il, elle respectera les droits et la liberté de tous les citoyens, ou bien il arrivera que la minorité opposante, plus rusée et plus riche, réussira bientôt à remettre à la chaîne une majorité imprudente et désordonnée, dans laquelle les puissants d'autrefois ne voient toujours qu'une bande d'esclaves échappés. » Rousseau, trente ans d'avance, avait prédit la llévolution : dès 1793, Pestalozzi prophétisait le retour offensif de l'ancien régime, l'Empire et aussi la Restauration.

Une éloquence ardente et enflammée a souvent conduit la plume de Pestalozzi, et un grain de poésie s'y ajoute. Il a parlé de ses malheurs, de sa destinée souffrante, avec autant de pathétique que l' auteur des Confessions, quand il raconte les misères de sa vie. Mais c'est surtout quand il traite

de l'éducation et des intérêts de l'humanité que sa voix évocatrice s'anime et s'échauffe. « Nous avons, s'écrie-t-il, des écoles de lecture, d'écriture, de catéchisme; mais nous n'avons pas ce qui est l'essentiel, des écoles pour former des hommes... La civilisation moderne ressemble au colosse dont parle le prophète. Sa tête est d'or; ce sont les arts, où elle excelle ; elle touche aux nues. Mais l'enseignement populaire, qui devrait être la base et le support de cette tête magnifique, est pareil aux pieds de la statue ; il est fait de l'argile la plus grossière et la plus fragile... Le peuple d'Europe est malheureux et orphelin : donnons-lui au moins une mère !... »

L'écrivain, en Pestalozzi, est mêlé et incomplet: il gâte ses qualités par de nombreux défauts. Mais l'homme est incomparable et n'a presque que des vertus. Je ne parle pas seulement de la pureté de ses mœurs, ni de son dévouement et de son abnégation, ni de son activité qui ne eonnut g-uère le repos, ni de son courage : l'écolier de Zurich, dont ses camarades se moquaient, était le seul pourtant qui, un jour d'émoi, alors que les craquements d'un tremblement de terre secouaient les murs de l'école et que la peur vidait les classes, osait rentrer dans l'intérieur pour y prendre tranquillement ses livres. Mais quels exemples n'a-t-il pas laissés, surtout, de charité active, surhumaine, poussée jusqu'à la folie, comme à Neuhof et à Stans? G'est lui qui, accosté par un mendiant, et n'ayant pas un sou dans sa poche, lui faisait cadeau des boucles d'argent de ses souliers, et rentrait à Zurich, la chaussure défaite, mal attachée avec des

brins de paille. C'est lui qui rapportant de chez un ami un peu d'argent, qu'il était allé lui emprunter dans un moment de détresse, se dépouillait en chemin, au profit d'un pauvre paysan qu'il avait rencontré et qui se lamentait sur la perte de sa vache. . . Pestalozzi n'a été riche qu'une fois, et encore ce ne fut qu'en espérance. Lorsque l'éditeur Gotta ouvrit une souscription pour la publication de ses œuvres complètes, le succès fut très grand. Rois et philosophes s'empressèrent d'apporter leur offrande: de sorte que Gotta put s'engager à verser à Pestalozzi, pour ses droits d'auteur, une cinquantaine de mille francs. Mais cette richesse, — escomptée d'ailleurs plus que réalisée, car Cotta ne tint pas fous ses engagements, — ne fut pour Pestalozzi qu'une occasion nouvelle de montrer son admirable désintéressement. Dans un de ces discours qu'il aimait à prononcer devant toute sa maison réunie (1), le 12 janvier 1818, il déclara qu'il destinait l'argent qui lui était promis à diverses fondations scolaires, à une école normale d'instituteurs el d'institutrices, à une ou plusieurs écoles élémentaires, enfin au perfectionnement continu de tous les moyens d'enseignemenl el d'éducation domestique pour le peuple. Et comme son petitfils Gottlieb, depuis peu rentré à Yverdon, étail présent et assistait à celle donation solennelle qui le dépouillait du plus clair de son héritage, Pestalozzi, se tournant vers lui, disait : Tu es revenu parmi nous, et tu m'as déclaré : — > • Père, je veux

(0 C'est de i*"s i> 1818 (ill(' Pestalozzi prit l'habitude «le |>n, Qoncer chaque année, dans des réunions sole slles, <k's Dite*

il su iiiiiisuit.

G. GoHPAYRjfi — Pestalozzi. 7

a être ce que tu es... » — Cesparoles m*ont rendu heureux. L'or, ni l'argent ne peuvent faire devenir ce que je suis... G"est mon cœur seul qui m'a fail devenir ce que je suis... »

C'est une admiration mêlée de compassion qu'inspire à ceux qui l'étudient de près le malheureux grand homme. La sécurité matérielle de l'existence lui a été souvent refusée. En 1781, il n'ayail pas de quoi acheter du papier pour composer ses livres immortels, et c'est sur les marges d'un vieux cahier de comptes qu'il écrivait Léonard et Gertrude. Il en était réduit pour vivre à vendre les médailles que lui décernaient les sociétés philanthropiques de la Suisse. Il marchait « comme un somnambule dans le monde des affaires »... Si l'on pénètre dans l'intimité de sa vie, comment ne pas être ému de toul ce qu'il a eu à souffrir, dans son entourage et jusque dans sa famille? Assurément il n'aurait pu se passer de ses collaborateurs, qui, par leur savoir, remédiaient aux lacunes de son instruction; il savait mal l'orthographe, et n'était pas sûr de lui-même pour les quatre règles et c'est justement qu'il a pu dire : « Si Bu--, si Krusi, si Toblcr n'étaient pas venus à mon aide, mes théories se seraienl éteintes dans mon cœur, comme les flammes étouffées d'un volcan en ébullition qui ne parviennenl pas à se répandre... » Mais que de désillusions pourtant, que de déboires et d'amertumes lui vinrent de ses ;i-sociés, qui furent ses tyrans, dont il devint l'esclave, et qui le désolaient parleurs haines? « Nous avions fondé cette maison sur l'amour, et l'amour a disparu de nous!... » Il se révoltai! parfois, et c'est par des

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