‹ Pestalozzi et l'éducation élémentaireChapitre 11 sur 12 · JI4 PESTALOZZI · texte numérisé non relu

JI4 PESTALOZZI

et, dans cette croyance, je marche sur un terrain défoncé, comme je marcherais sur le pavé solide dune voie romaine. »

Pour apprécier équitablemcnt le mérite d'un homme et la valeur d'une œuvre, il faut les replacer dans le cadre, dans le milieu où l'homme a vécu, où l'œuvre a été tentée. Tenons compte à Pestalozzi, pour juger de l'importance de ses tentatives, du misérable état de l'instruction de son temps : « En dépit des beaux semblants de notre civilisation si vantée, neuf hommes sur dix sont dépossédés du droit qui appartient à tout homme vivant en société, du droit à l'instruction. » Les lumières, privilège encore des classes riches, n'éclairaient point les classes pauvres. « Plus j'observe le peuple, et plus je constate que le large fleuve d'instruction, qui semble couler pour lui dans les livres, s'évapore au village et dans l'école, en un sombre et humide brouillard. » Après cent ans de progrès, il est facile de railler l'insuffisance, la pauvreté du plan d'instruction de Pestalozzi. Songeons, si nous voulons être justes, à ce qu'étaient alors les études primaires en Suisse, « sur quel sable mouvant étaient établies des écoles vermoulues », à quels (''lèves, et aussi à quels instituteurs, Pestalozzi avait affaire. Rappelons-nous comment son premier collaborateur, Krusi, était devenu maître d'école. Krusi avait dix-huit ans, en 17".».:. Il était colporteur de son état. Un jour, sur les grands chemins, il rencontre un fonctionnaire qui luidii .1 brûle-pourpoint : « Ne voudrais-tu pas être instituteur? 11 y a un emploi vacant à l'école de Gais. — Mais je ne sais rien, répond naïvement

Krusi... » Son interlocuteur ne se rebute point. « Ce qu'un maître d'école peut et doit savoir chez nous, tu l'apprendras aisément. » Krusi se décide; il se présente à l'examen réglementaire. « Nous étions deux concurrents, raconte-t-il. La principale épreuve consistait à écrire l'oraison dominicale. Je m'y appliquai de mon mieux. J'avais remarqué l'emploi des majuscules dans récriture allemande : j'en mis partout, même au milieu des mots. L'examen terminé, le capitaine Schœfer, juge du concours, me dit que mon concurrent lisait mieux que moi, mais que mon écriture était meilleure, bref que j'étais admis... » Comment ne pas être indulgent pour des instituteurs que l'on racolait sur les routes, et qui savaient à peine lire et écrire?... Comment ne pas l'être aussi pour l'éducateur' qui, dans l'accomplis^'inciil de ses grands projets, n'avait pour auxiliaires que des maîtres à peine dégrossis, <|u il fallait instruire et foi-mer eux-mêmes, avanl qu'ils pussent former à leur tour les élèves confiés a leurs soins? Pestalozzi n'avait pas tort de dire : « L'enseignemenl actuel m'apparaissait comme un immense marécage, que j'ai traversé en m'enfonçanl résolumenl dans la boue. »

Tout (Hait donc à l'aire pour instituer l'école élémentaire, l'école du peuple, l'école moderne, telle que cent ans d'efforts on! à peine réussie l'organiser dans les pays civilisés, Pestalozzi a ébauché l'œuvre, et ceux qui l'ont continuée ne sauraient oublier ce qu'ils doivent à son impulsion héroïque. Il a conçu l'école universelle, l'école ouverte à tous les enfants, l'école séparée de l'Église. Pesta

lio PESTALOZZI.

lozzi est le premier en date des instituteurs laïques. Dans les dernières parties de Léonard et Gertrude, il subordonne hardiment le pasteur au maître d'école. Et il en donne cette raison que les laïques seuls sont en état de préparer des hommes pour la vie familiale et sociale. Résumant l'entretien d'un ecclésiastique et d'un instituteur, il concluait en ces termes: « Ainsi parlait l'homme, dont la force venait de ce qu'il connaissait le monde, au prêtre dont la faiblesse dérivait de ce qu'il ne le connaissait pas. »

Pauvre et étrange grand homme, à la fois puéril et sublime, gauche en ses manières et en ses gestes, mais admirable dans ses intentions et dans ses actes. Ses contemporains l'ont parfois ridiculisé, bafoué. A Zurich, ses camarades d'école l'appelaient un o drôle de corps » ; ses voisins, à Xeuhof, un « songe-creux » ; ses amis, désolés par ses maladresses pratiques, disaient eux-mêmes qu'il mourrait dans un hôpital ou une maison de fous. Mais injures, railleries, mésaventures ou infortunes, tout a glissé sur son âme intrépide, sans en altérer l'ardeur et la vaillante sérénité. 11 est allé jusqu'au bout, souriant aux privations, ne demandant qu'à vivre sous un toit de chaume pour y poursuivre son rêve, insensible aux revers, indomptable et patient. Modeste en même temps, reconnaissant qu'il ne cherchait qu'à mettre en pratique e ce que le bon sens aappris aux hommes depuis des milliers d'années», et ne se dissimulant pas les imperfections de son travail inachevé. « Essayez, — disait-il dans le Schwanengesang, son testament pédagogique, — essayez toutes choses,

PESTALOZZÏ. J17

parmi celles que j'ai proposées, et retenez-en ce qui est bon. Si quelque conception meilleure a mûri dans vos âmes, ajoutez-la à ce que je me suis efforcé de vous offrir dans un esprit de vérité et d'amour; mais, de grâce, ne rejetez pas sans examen et en bloc toute l'œuvre, comme si elle était une chimère d'avance condamnée... »

Non, son but n'était pas une chimère. S'il ne l'a pas atteint, il a montré à ses successeurs le chemin pour y parvenir. 11 ne s'est point oublié dans de vaines rêveries. Rousseau, avec son humanitarisme de rêve, avec ses élans platoniques, parail petit auprès de ce philanthrope d'action, qui ne s'est pas contenté d'écrire, qui a agi, et qui a conformé ses actes à ses pensées. Qu'on ne lui tienne pas rigueur, parce qu'il n'a pas mi définir exactement sa mélhode. C'est lui qui était la méthode, avec son entrain, son infatigable enthousiasme. Il reste « un homme unique ». comme disait son ami Lavater. Sa vie n'a pas été perdue, ne serait-ce que par les exemples qu'elle nous a laissés ; el ce n'est pas en vain que son cœur a battu pendanl soixante ans peur la même idée. Si ce que llauiner

appelait « son amour tout-puissanl » a pu, 'le -mm vivant, conquérir tous ceux qui l'approchaient, ses sentiments peuvent encore à distance se communiquer aux âmes, susciter de nobles émulations, el engendrer île belles vocations d'éducateurs. En toul cas, quelles qu'en -nient les lacunes, son œuvre reste celle d'une raison par endroits supérieure, partent el toujours servie par une tendresse infinie.

La reine Louise de Prusse, ra\ie d'admiration

Ils PESTALOZZI.

pour Pestalozzi, disait de lui : « Gomme cet homme aime l'humanité!... Je le remercie au nom de l'humanité. » La postérité tout entière doit s'associer à cet hommage de reconnaissance, et le remercier, au nom de l'humanité ignorante cpi il a voulu instruire, au nom de l'humanité souffrante et pauvre qu'il a voulu relever et secourir, en lui apprenantle travail industriel, l'épargne et l'honnêteté.

Pestalozzi s'écriait un jour, devant les pittoresques paysages des montagnes et des vallées de sa patrie: «Oui, la nature est belle », — et où pourrait-on le dire plus véridiquement qu'en Suisse, dans ce pays où la nature a prodigué ses merveilles et où elle a donné aux. Alpes les lacs qui en baignent les pieds, comme autant de miroirs pour refléter et multiplier leurs beautés, — « oui, la nature est belle, mais il y a quelque chose de plus beau que la nature et sis splendeurs matérielles, et c'est le cœur humain. »

Oui, dirons-nous, quand c'est le cœur d'un Pestalozzi.

Page 1