Schwanengesangy g
public ne se fît pas longtemps attendre. La petite ville de Stanz, chef-lieu du canton de Nidwalden, ayant été, à la suite d'une révolte, mise en cendres par les troupes du Directoire, le gouvernement eut à s'occuper de plus dé cinq cents enfants orphelins ou dont les parents res< taient sans ressources, et décida, le 5 décembre 1798, la fondation d'un orphelinat, dont la direction fut confiée à Pestalozzi, sous la surveillance du curé Businger et du commissaire du gouvernement Truttraann. Le nouvel établissement fut installé dans une annexe du couvent des Clarisses à Stanz, et organisé immédiatement pour recevoir quatre-vingts élèves, avec une dotation provisoire de six mille francs.
Plein d'ardeur, Pestalozzi se rendit dès le 7 décembre à Stanz. a J'y allais volontiers », dit-il. « En voyant que je pourrais travailler à la réalisation du grand rêve de ma vie, mon enthousiasme m'aurait fait aller jusqu'aux plus hauts sommets des Alpes, je dirais presque sans feu ni eau, si on m'avait seulement laissé commencer. » Il rencontra des difficultés matérielles très grandes, mais ne se laissa pas rebuter. Le 14 janvier 1799 furent admis les premiers enfants; mais, faute de lits, ils durent rentrer le soir chez eux, d'où ils revinrent couverts de vermine. Obligé de tout faire, n'ayant pour toute aide qu'une femme de service, secondée par sa fille, Pestalozzi travaillait jour et nuit, tour à tour directeur, professeur, garde-malade, serviteur des enfants confiés à ses soins. Quatre semaines après, l'établissement comptait soixantedeux élèves, dont cinquante seulement avaient des lits. Malgré l'hostilité évidente de la population catholique de Stanz, qui voyait en Pestalozzi un hérétique, et de plus un serviteur du gouvernement étranger, il ne négligea rien pour s'attacher les enfants, dont il s'occupait avec une sollicitude paternelle. Gomme à Neuhof, et conformément au plan qu'il avait soumis au Directoire, il voulut d'abord mener de front l'enseignement proprement dit et le travail manuel, mais il reconnut bientôt qu'il était inutile d'y songer avant d'avoir réalisé ce
qu'il appelait « V éducation élémentaire, tant au point de vue de l'étude que du travail ». Il considérait d'ailleurs le travail manuel surtout au point de vue de son utilité, à la fois comme exercice physique et comme préparation à gagner sa vie. De même, son but était moins d'enseigner à lire et à écrire aux enfants que de développer par l'exercice leurs facultés morales dans le plus de sens et avec le plus d'énergie possible. C'est pourquoi il avait pour principe général de porter à leur plus haut degré de perfection les notions même les plus insignifiantes qui faisaient l'objet de son enseignement. De cette manière, les plus avancés de ses élèves purent bientôt devenir ses auxiliaires : ainsi, il plaçait un enfant avancé entre deux moins avancés, afin de mettre chaque individu à même d'enseigner aux autres.
L'enseignement de la morale, borné aux notions du droit et du devoir, était surtout pratique, et fondé, suivant le principe de Pestalozzi, sur les notions intuitives, c'est-à-dire se rattachant à l'expérience de l'enfant : pas de discours, pas d'exposition didactique; on saisissait toutes les occasions que fournissaient les circonstances quotidiennes dans l'entourage des enfants. Tout le secret de cette éducation était dans le dévouement du maître : « Je ne connaissais ni ordre, ni méthode, ni art, qui ne fussent fondés sur les conséquences naturelles de la conviction qu'avaient les enfants de mon amour pour eux. »
Le Directoire fut informé du succès de l'oeuvre par les rapports élpgieux de Truttmann et de Businger : « On est étonné », écrivait le j^remier au ministre Rengger, le 11 février 1799, « de voir ce que fait cet excellent homme, et quels progrès ont déjà faits en si peu de temps ses élèves, qui sont pleins d'ardeur pour apprendre : il n'est pas douteux que l'État ne soit dédommagé en peu d'années des sacrifices qu'il a faits pour cette œuvre de bienfaisance. » Businger écrivait de son côté au Directoire : « On peut à peine en croire ses yeux et ses oreilles quand on voit et entend ce qu'il a
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18 VIB ET ŒUVRE PRATIQUE DE PESTÀLOZZI
obtenu eu un si court espace de temps. » Néanmoins, ceux-là mêmes qui signalaient ces résultats semblèrent ne pas comprendre Tidée de Pestalozzi : ainsi Truttmann crut devoir lui donner le conseil de modifier son établissement sur le modèle de Torphelinat de Zurich, et
\ n'ayant pu l'y décider, il fit part au ministre de ses doutes sur le succès final de l'entreprise.' Et quelques mois après, en novembre 1799, Businger écrivait de son côté : « Le brave citoyen Pestalozzi a pris la direction de cet orphelinat avec la meilleure volonté et toute l'activité possible, mais son caractère aigri par beaucoup de souffrances, la faiblesse qui résulte de son âge, la façon dont il néglige tout extérieur, et d'autres défauts encore Jont que cette belle œuvre a dès le début manqué son but bienfaisant, et que tout homme clairvoyant eût souhaité voir Pestalozzi à toute autre place qu'à celle-ci. b 11 ne fut pas compris davantage des familles, qui ne
^ voyaient en lui qu'un besogneux surtout préoccupé de gagner sa vie. Le ministre Stapfer fut à peu près le seul qui ne le méconnut pas, et continua de lui conserver son appui. D'ailleurs, les Français ayant transféré leur quartier général à Stanz et établi un lazaret dans les bâtiments de l'orphelinat, les enfants qui purent être rendus à leurs parents furent renvoyés, et la plupart des autres placés dans des familles : il n'en resta que vingtdeux (sur quatre-vingts) dans l'établissement. « Telle fut la récompense démon travail à Stanz », nous dit Pestalozzi avec douleur, a d'un travail qu'aucun mortel peutêtre ne tenta jamais sur cette étendue et dans de telles circonstances. » Découragé et épuisé, ayant même à un certain moment craché le sang, il dut aller se reposer pendant quelque temps dans la montagne, au Gurnigel, chez son ami Zehender.
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