CHAPITRE PREMIER
L'ÉDUCATIOT<^ AU POIXT DE VUE SOCIAL
Nécessité et importance de l'édacation ao point de vue social. — Nécessité de l'édacation poar le peuple. — L'édacation est un devoir social.
NÉCESSITÉ DE L*£DUCATiOX AU POINT DE VUE SOCIAL.
— L'homme abandonné à lui-même est naturellement paresseux, ignorant, imprévoyant, irréfléchi, léger, crédule, peureux et plein dé désirs sans bornes. Et, avec cela, les dangers que rencontre sa faiblesse et les obstacles qui s'opposent à ses désirs le rendent tortueux, rusé, astucieux, méfiant, violent, audacieux, vindicatif et cruel. Voilà Thomme tel qu'il doit fatalement devenir lorsqu'il est abandonné à lui-même et privé de culture ;
58 NÉCESSITE ET BUT DE l'ÉDUCATION
il vole comme il mange, et il assassine comme il dort. Pour lui, le droit naturel c'est son hesoin, la base de son droit ce sont ses désirs, et ses pfietentions ne connaissent d'autres limites que sa paresse et l'impossibilité d'obtenir davantage.
Il est donc de toute nécessité pour la société, si elle veut que l'individu lui soit utile ou même seulement supportable, d'e*!! faire tout autre chose que ce qu'il est de par la nature.
Toute la valeur sociale de l'homme, c'est-à-dire le profit que la société doit retirer de ses facultés utilisables, dépend donc des institutions, des mœurs, des méthodes d'éducation et des lois qui ont pour but de le modifier et de l'adapter h l'ordre social, en combattant ses instincts naturels : car la nature, loin de le préparer à l'état social, a mis au contraire en lui-même les plus grands obstacles. L'homme reste l'homme de la nature dans la mesure où la culture sociale lui fait défaiit; il reste l'être faible et dangereux qu'est l'habitant de"^ forêts : d'une part aussi peu utile à la société que dangereux pour elle, et d'autre part privé des avantages qu'elle peut offrir. Mieux vaudrait donc pour lui rester dans les bois, au moins il serait libre et ne maudirait pas sa chaîne.
Mais il n'est rien moins que facile de transformer l'homme de U nature : il faut pour cela toute la sagesse d'un législateur connaissant à fond la nature humaine, ou, si Ton veut, — car les deux sont vrais — la piété d'une vertu angélique, adorable. Ji^
Toute lacune de la société civile, tout contraste choquant dans la vie sociale, tout espoir de ressaisir par force ou par ruse sa liberté naturelle, ou de pouvoir, en dehors de l'ordre social, satisfaire ses instincts naturels : voilà autant de causes qui ravivent chaque fois l'étincelle de la révolte toujours cachée au fond de l'homme naturel, qui raniment les germes toujours subsistants de nos instincts primitifs, et paralysent sans cesse les forces que notre culture sociale oppose à ces instincts.
l'éducation au point de vue social 59
C'est contre toutes ces causes que le législateur doit diriger ses efforts s'il veut rendre rhomme heureux par Torganisation sociale et lui faire goûter les premiers bienfaits de Tétat social, de la justice et de la sécurité, auxquels il est impossible de songer si les hommes restent sans culture. Tout cela n'est possible qu'après avoir débarrassé les individus des principaux défauts et vices inhérents à leur état de nature ^
NÉCESSITÉ DE l'éducation POUR LE PEUPLE. Et
pourtant quelques-uns pensent qu'il n'est pas nécessaire de donner tant d'instruction au peuple, et qu'il faut bien * qu'il y at! des taupes; sans cela le bon Dieu ne les aurait pas créées : a Combien ces animaux seraient malheu reux sous terre s'ils avaient de bons yeux ! »
L'éducation est un devoir social. — Pestalozzt condamne cette opinion, parce qu'il croit a l'égale valeur de tous les dons de Dieu. Pour lui, il n'est pas possible que la culture juste et normale de ces dons puisse jamais tourner au détriment de l'humanité ; au contraire, loin d'être laissée au caprice des hommes, elle fait partie très certainement des devoirs de l'humanité, elle en est même la base. Cette opinion est d'ailleurs justifiée et confirmée par les principes immuables et fondamentaux de la religion et du christianisme'.