Sur Mieg, voir plus loin, p
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Parmi ceux qui vinrent de 1805 à 1810, mentionnons entre autres Frœbel *, Cari Ritter ', le futur rénova- /y^ teur de la géographie, et M""^ de Staël % qui résidait alors à Coppet.
1. Frœbel vint à Yverdon à deux reprises, en 1805 et en 1808; la seconde fois, il resta deux ans, en compagnie de ses trois élèves, les fils de M. de Holzhausen, de Francfort. Voir plus loin, p. 265.
2. Cari Ritter, alors précepteur dans la famille Bethmann- HoUweg, à Francfort, vint deux fois à Yverdon au cours de voyages faits avec ses élèves, en septembre 1807 et janvier 1Ô09; en outre, pendant son séjour à Genève en 1811 et 1812, il fit à plusieurs reprises des visites à l'institut. Il resta en correspondance suivie avec Pestalozzi, pour lequel il avait conçu unp vive admiration et une affection toute filiale. Quarante ans après son séjour à Yverdon, il disait à l'historien L. Vulliemin : « Pestalozzi ne savait pas en géographie ce qu'en sait un enfant de nos écoles primaires; ce n'en est pas moins en m'entretenant avec lui que j'ai senti s'éveiller en moi l'instinct des méthodes naturelles; c'est lui qui m'a ouvert la voie, et ce qu'il m'a été donné de faire, je me plais à le lui rapporter comme lui appartenant ». (L. Vulliemin, Souvenirs^ p. 35.) Les Pestalozzi-BUitter, année 1890, ont commencé la publication des lettres de Cari Ritter à Pestalozzi, conservées à la bibliothèque de la ville de Zurich. Plusieurs de ces lettres ont été insérées par M. Morf dans son tome IV.
3. M. Morf a publié (t. IV, pp. 55-57) une lettre fort intéressante écrite à Pestalozzi, le 15 août 1807, par un jeune baron esthonien, Alexandre de Rennecamp, qui avait passé quelques jours à Yverdon et qui, en se rendant de là en Italie, s'était arrêté à Coppet pour y faire la connaissance de M"" de Staël. Voici le récit fort piquant du spirituel voyageur (les passages en italiques sont en français dans le texte allemand) :
« Hier j'ai dîné chez M"»* de Staël. Elle m'a dit : On m'a dit que vous étiez très enthousiasmé de M. Pestalozzi et de sa méthode. — Autant de Vun que de Vautre, répondis-je, et vous le seriez autant que moi si vous connaissiez Vun et Vautre. M"* Récamier ne disait rien, n'éprouvait aucun enthousiasme, et s'occupait à arranger une belle boucle de sa chevelure. Le prince Auguste- Ferdinand de Prusse, qui était présent, ne disait rien non plus, et ne pensait sans doute à rien, perdu dans la contemplation de la belle arrangeuse de boucles. Mais à côté de moi était assis un homme très intelligent, M. Benjamin Constant, qui me pria
Pour donner une idée de la physionomie de l'institut à cette époque, du caractère de renseignement, et du
de donner à lui cl à M">« de Staël des détails sur vous et votre méthode. Rien ne pouvait m'être plus agréable, et me voilà parti, divaguant comme un chaman qui prophétise. Pour tirer d'un seul coup du fond de leur marécage intellectuel ces esprits nourris de conventions, je commençai par cette observation :
* Dans le monde entier, le but qu'on se propose, c'est l'acquisi- « tion des connaissances, et si on cherche à développer l'intel- « ligence de l'enfant, ce n'est que parce qu'on veut s'en servir « comme moyen pour atteindre ce but.Pestalozzi,lui,apour but u le développement de l'intelligence, et pour cela l'acquisition des
* connaissances est dans bien des cas un simple moyen. » Cest fort bien entendu! répétait-on après chacune des périodes que j'accumulais. Ensuite il ne fut plus question que de la littérature allemande; sur ce chapitre, la célèbre dame semble avoir appris par cœur toute une série de morceaux dictés par Auguste Schlegel. J'ai voulu vous demander si vous croiriez avantageux que la dame visitât l'institut et apprît à connaître la méthode, auquel cas nous vous l'expédierions franco de port et d'emballage, sollicitant l'honneur d'une réponse par le retour du courrier. •
M"' de Staël fit une visite à l'institut d'Yverdon au commencement de février 4808. Quelques jours après, elle écrivit à Pestalozzi pour lui communiquer son intention de rendre un témoignage public de ce qu'elle avait vu dans l'institut, dont elle était très satisfaite; elle ajoutait que, si Pestalozzi voulait lui faire l'honneur d'une visite, elle en profiterait pour s'entretenir encore de l'éducation avec lui. Pestalozzi répondit par la lettre suivante (écrite en français) :
« Yverdon, le 18 février 1808.
« Madame,
« Le contenu de votre lettre d'avant-hier a tant d'intérêt pour moi que je me suis résolu à venir à Coppet ces premiers jours. L'intérêt que vous continuez à prendre pour mes vues et pour mon établissement m'e^t si cher que certainement je ne négligerai aucune occasion de vous prouver mon empressement de m'entretenir avec vous sur les bases de mon entreprise. Je n'ai plus rien dans la vie qui m'intéresse et qui m'occupe que cellesci. Je crois être complètement convaincu qu'elles peuvent faire le bonheur d'une grande partie de mes semblables, et spécialement des plus malheureux et des plus abandonnés d'entre eux. Je me trouverais infiniment heureux de vous voir nourrir les mômes espérances. Je partage l'admiration de l'Europe pour
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genre de vie des élèves et des maîtres, nous rapporterons quelques témoignages.
L'historien vaudois L. VuUiemin, le continuateur de Jean de Mûller, fut l'un des élèves de Pestalozzi. Ses parents habitaient Yverdon, où il était né en 1797. Il entra à l'institut en 1805, et y resta un an et demi. Dans ses Souvenirs racontés à ses petits- enfants ^ écrits à l'âge de soixante-quatorze ans, il a consacré à Pestalozzi un chapitre auquel nous empruntons ce qui suit :
A huit ans, j'entrai dans l'institut Pestalozzi. Représentezvous, mes enfants, un homme très laid, les cheveux hérissés, le visage fortement empreint de petite vérole et couvert de taches de rousseur, la barbe piquante et en désordre, jamais de cravate, les pantalons *, mal boutonnés, tombant sur des bas qui, à leur tour, descendaient sur de gros souliers ; la démarche pantelante, saccadée ; puis, des yeux qui tantôt s'élargissaient pour laisser échapper l'éclair, et tantôt se refermaient pour se prêter à la contemplation intérieure, des traits qui parfois exprimaient une tristesse profonde, et
votre personne, et je me félicite de l'attention et de la bienveillance que vous accordez à mes essais et à mes intentions; j'ai une vraie envie de voir ces lignes que vous avez bien voulu écrire sur mon établissement, et je vous remercie pour la grâce de vouloir me les communiquer, ainsi que pour celle de vouloir envoyer le fils de votre secrétaire dans mon institut. Je vous envoie la note de ce que l'enfant doit avoir. C'est monsieur votre lils qui a demandé cette note.
« Dans l'espérance de vous voir dans peu de jours, je me recommande à la continuation de votre bienveillance, et j'ai l'honneur d'être avec un profond respect, madame, votre très humble et très obéissant Pestalozzi. »
On sait que M"® de Staël, dans son livre De P Allemagne (qui devait paraître en 1810, mais qui ne put voir le jour qu'en 1814), a consacré à Pestalozzi la plus grande partie du chapitre intitulé « Des institutions particulières d'éducation et de bienfaisance » (chap. XIX de la première partie).
1. Il y a ici un lapsus de l'écrivain. Pestalozzi a toujours porté la culotte courte.
226 l'ESTALOZZÏ.
parfois une béatitude pleine de douceur; une parole ou lente, ou précipitée, ou tendre et mélodieuse, ou qui s'échappait comme la foudre : voilà quel élait celui que nous nommions notre père Pestalozzi.
Tel que je viens de vous le dépeindre, nous Taimions; nous Taimions tous, car tous, il nous aimait ; nous Taimions si cordialement que, nous arrivait-il d'être quelque temps sans le voir, nous en étions attristés, et que, venait-il à apparaître, nos yeux ne pouvaient se détourner de lui.
Nous savions qu'à l'époque où les guerres de la révolution helvétique avaient multiplié le nombre des enfants pauvres et orphelins, il en avait réuni un grand nombre autour de sa personne, et s'était donné tout entier à eux; qu'il était l'ami des malheureux, des petits, des enfants.
Mes concitoyens d'Yverdon, de la ville où je suis né, avaient généreusement mis à sa disposition l'antique château, fondation du Petit Charlemagne \ et dont les longues salles, se déployant autour de vastes cours, offraient un bel espace aux jeux comme aux études d'une famille nombreuse. Nous étions de cent cinquante à deux cents jeunes gens, de toutes nations, réunis dans ces murs, et qui, tour à tour, recevions l'enseignement ou nous livrions à de joyeux ébats. Il arrivait souvent que, commencée dans la cour du château, la partie de barres allât s'achever sur les gazons qu'entoure la promenade de Derrière le lac. En hiver, la neige nous servait à construire une puissante forteresse, que les uns attaquaient, les autres défendaient héroïquement. Presque jamais de malades parmi nous.
Tous les matins, de bonne heure, nous venions, en rang, recevoir chacun à notre tour une ondée d'eau froide. Nous ne marchions que tête nue. L'n jour d'hiver, cependant, que la bise, non celle que les Grecs ont nommée du joli nom de Borée, mais celle qui souffle glaciale sur la place d'Yverdon, faisait tout fuir devant elle, mon père, me prenant en pitié, me couvrit la tête d'un chapeau. Malheureux couvre-chef, mes camarades ne l'eurent pas plutôt aperçu, que le cri courut : Un chapeau! un chapeau! une main l'eut bientôt fait partir loin de ma tête; cent autres le firent voler en l'air, dans la cour, dans les vestibules, puis dans le grenier,
i. Surnom du fameux comte Pierre de Savoie (1203-1268).
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jusqu'à ce qu'un dernier coup Teùt fait passer par une lucarne et tomber dans la rivière qui baigne un des murs du château. Je ne l'ai plus revu ; c'est au lac qu'il alla conter ma malaventure.
Nos instituteurs étaient, pour la plupart, des hommes jeunes encore, de ces orphelins de î'àge révolutionnaire, qui, les premiers, avaient grandi autour de Pestalozzi, leur père et le nôtre, quelques-uns aussi des lettrés, des savants, qui étaient venus partager sa tâche. A tout prendre, de science fort peu. J'ai entendu Pestalozzi se vanter, dans un âge avancé, de n'avoir rien lu depuis quarante ans. Ses premiers élèves, nos maîtres, ne lisaient guère davantage. Leur enseignement s'adressait à l'intelligence plus qu'à la mémoire, et il avait pour but la culture harmonique des germes déposés en nous par la Providence. « Attachez-vous, ne cessait de leur répéter Pestalozzi, à développer l'enfant [bilden), et non à le dresser (abrichten) comme on dresse un chien, et comme trop souvent on dresse les enfants de nos écoles. » Nos études portaient essentiellement sur le nombre, la l'orme et le langage.
La langue nous était enseignée à l'aide de l'intuition; on nous apprenait à bien voir et, par cela même, à nous faire une juste idée des rapports des choses. Ce que nous avions bien conçu, nous n'avions pas de peine à l'exprimer clairement.
Les premiers éléments de géographie nous étaient enseignés sur le terrain. On commençait par diriger notre promenade vers une vallée resserrée des environs d'Yverdon, celle où coule le Buron. On nous la faisait contempler dans son ensemble et dans ses détails, jusqu'à ce que nous en eussions l'intuition juste et complète. Alors on nous invitait à faire chacun notre provision d'une argile qui reposait en couches dans un des flancs du vallon, et nous en remplissions de grands paniers que nous avions apportés pour cet usage. De retour au château, on nous partageait de longues tables, et on nous laissait, chacun sur la part qui lui en était échue, reproduire en relief le vallon dont nous venions de faire l'étude. Les jours suivants, nouvelles promenades, nouvelles explorations, faites d'un point de vue toujours plus élevé, et, à chaque fois, nouvelle extension donnée à notre travail. Nous poursuivîmes ainsi jusqu'à ce que nous
eûmes achevé l'étude du bassin d'Yverdou; que, du haut du Montéla qui le domine tout entier, nous l'eûmes embrassé dans son ensemble, et que nous eûmes achevé notre relief. Alors, mais alors seulement nous passâmes du relief à la carte géographique, devant laquelle nous n'arrivâmes qu'après en avoir acquis l'intelligence.
On nous faisait inventer la géométrie, se contentant de nous marquer le but à atteindre et de nous mettre sur la voie. On procédait de la même manière en arithmétique. Nos calculs se faisaient de tête et de vive voix, sans le secours du papier. Nous étions quelques-uns qui avions acquis dans ces exercices une facilité surprenante, et, comme le charlatanisme pénètre partout, c'était nous seuls que Ton produisait en présence des nombreux étrangers que le nom de Pestalozzi attirait journellement à Yverdon. On nous disait, on nous répétait, qu'il se faisait au miheu de nous une grande œuvre, que le monde avait les yeux sur nous, et nous n'avions pas eu trop de peine à croire ce que Ton nous disait.
Ce que l'on nommait, non sans emphase, la méthode de Pestalozzi, était, il est vrai, une énigme pour nous. Elle l'était pour nos instituteurs. Comme les disciples de Socrate, chacun d'eux interprétait à sa manière la doctrine de son maître; mais nous étions loin des temps où ces divergences engendrèrent la discorde, où nos principaux maîtres, après s'être donnés chacun comme le seul qui eût compris Pestalozzi, finirent par affirmer que Pestalozzi ne s'était lui-même pas compris; qu'il ne l'avait été... Schmid disait, que par Schmid, Niederer, que par Niederer. A l'époque où je prenais mes premiers ébats dans ces murs habités par une saine et vigoureuse jeunesse, des scènes, pareilles à celles dont Molière a égayé le théâtre quand il a mis en présence les professeurs du bourgeois gentilhomme, et qui devaient amener la ruine de l'institut, n'avaient pas éclaté. La foi dans Pestalozzi maintenait encore unis tous les membres de sa grande famille. Ce n'était pas qu'il ne fût déjà ce qu'il s'est montré plus tard, un faible administrateur. Nul ordre, nulle habileté, nul savoir-faire. Dans sa naïveté enfantine, il avait le cœur fermé à la défiance, il ne croyait pas au mal, et, facile à' tromper, il devait tôt ou tard tomber de déception en déception; mais, au temps dont je parle, il
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pouvait tout encore sur les cœurs comme sur les volontés. Un trait vous dira l'esprit qui régnait dans ces commencements.
Ces éducateurs qu^on a vus plus tard remplir le monde de leurs débats, ne recevaient aucun traitement en argent. Il était pourvu à leurs besoins journaliers, et ils ne demandaient pas davantage. La caisse où se versaient les écolages des élèves était déposée dans la chambre du père de famille, et chacun de nos maîtres en avait la clef à sa disposition; lui fallait-il un habit, des souliers? il y puisait selon ses nécessités. 11 en fut ainsi près d'un an sans qu'aucun désordre grave se manifestât. On croirait l'Église primitive *.
Voici ce que raconte un autre ancien élève, également du canton de Vaud, devenu plus tard pasteur protestant :
J'entrai à l'institut d'Yverdon à sept ans et demi environ, en juin 1808, et j'y restai neuf mois seulement. C'était l'époque la plus brillante de l'institut; on y comptait cent trente-sept élèves, non seulement suisses, allemands et français, mais italiens, espagnols, russes et même américains. L'application des mathématiques était poussée si loin que des enfants de l'âge de douze ans résolvaient de tête des problèmes comme ceux-ci : Combien de fois 2 entiers et 3/4 font-ils de fois 2/0? — 44 fois 1 plus 1/2 a? = 60 : quelle est la valeur de xi — D'un autre côté, le sentiment religieux et surtout la foi chrétienne y étaient beaucoup moins développés; ainsi, on me donna force leçons de calcul de tête et d'allemand, mais je ne me rappelle pas qu'on nous ait fait lire la Bible et qu'on nous en ait fait apprendre quelques passages. Pestalozzi faisait une méditation religieuse chaque matin, en se promenant dans une grande salle au milieu des maîtres et des élèves assemblés; mais, comme c'était en allemand et que la prononciation de ce bon vieillard était fort indistincte, je ne pouvais guère en profiter... Ce qui regarde le soin du corps, la nourriture et la propreté laissait aussi beaucoup à désirer. Malgré cela, après avoir extré-
i. L. Vulliemin, Souvenirs, pp. 19-26.
230 PESTAl.OZZl.
mement souffert, dans les commencements, loin de Vevey et de mes bons parents, je me fîs peu à peu à ce régime, et je m'attachai d'autant plus facilement à mes maîtres dévoués qu'ils prenaient part à toutes mes récréations et que, par un excès de liberté, il était permis de les tutoyer. Surtout je m'attachai de cœur à leur excellent chef Pestalozzi. Je vois encore ce bon vieillard avec ses culottes courtes à peine bouclées, ses bas descendant sur ses souliers, sa chemise, ses cheveux et sa barbe en désordre, mais portant de toutes parts des yeux si vifs et si pleins de tendresse que chacun se sentait attiré vers lui; hommes, femmes et enfants recevaient volontiers ses embrassements affectueux. Je dois ajouter encore, à la louange de cet excellent homme, que s'il ne développa point en moi la crainte de Dieu et la foi au Sauveur, j'appris de lui à faire mon travail d'écolier par sentiment du devoir, plutôt que par le dangereux excitant des louanges et des récompenses K
M. de Guimps, qui fut élève de rinstilut de 1808 à 1817, a retracé ses souvenirs en ces termes :
Les élèves jouissaient d'une grande liberté; les deux portes du château restaient ouvertes toute la journée et sans concierge; on pouvait sortir et rentrera toute heure, comme dans l'habitation d'une simple famille, et les enfants n'en abusaient guère. Us avaient, en général, dix heures de leçons par jour, de six heures du matin à huit heures du soir; mais chacune des leçons ne durait qu'une heure et était suivie d'un petit intervalle pendant lequel, ordinairement, on changeait de salle. D'ailleurs, quelques-unes de ces leçons consistaient en gymnastique ou travaux manuels, tels que les cartonnages et la culture du jardin. La dernière heure de la journée, de sept à huit heures, était celle d'un travail libre; les enfants disaient : On travaille pour soi, et ils pouvaient à leur gré s'occuper de dessin ou de géographie, écrire à leurs parents ou mettre leurs cahiers en ordre.
Les plus jeunes maîtres, qui étaient en général des élèves de Berthoud (Burgdorf), étaient chargés de la surveillance
\. Cité par M"" Ghavannes, Biographie, de B, Pestalozzi^ 1853, pp. ni-iw.
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pendant tout le temps où il n'y avait pas de leçons; ils couchaient dans les dortoirs, jouaient avec les élèves pendant les récréations et y prenaient le même plaisir qu'eux; ils les accompagnaient au jardin, au bain, à la promenade, et en étaient fort aimés; c'étaient eux que les élèves tutoyaient. lis étaient divisés en escouades qui faisaient leur service à tour de rôle un jour sur trois, car cette surveillance les occupait du matin au soir.
Trois fois par semaine, les maîtres rendaient compte à Pestalozzi de la conduite et du travail des élèves; ceux-ci étaient appelés, cinq ou six à la fois, auprès du vieillard pour recevoir ses remontrances et ses exhortations. Pestalozzi les prenait alors Tun après l'autre, dans un coin de sa chambre, et leur parlait à l'oreille; il demandait si l'enfant n'avait rien à lui dire, à requérir de lui ; il cherchait ainsi à gagner sa confiance, à savoir s'il se trouvait bien, ce qui lui plaisait ou lui déplaisait. Chaque samedi, dans une assemblée générale, on passait en revue le travail de la semaine.
La fidèle Lisbeth (M*"^ Krusi), qui avait suivi son maître à Yverdon comme femme de charge, y avait apporté les habitudes économiques et cuhnaires du peuple de la Suisse allemande, et les ressortissants des pays de langue française avaient grand'peine à se faire à ce régime, d'une simplicité un peu primitive. Les mets, bons et sains par leur nature, sinon par leur apprêt, étaient d'une abondance excessive, et les repas nombreux, selon les exigences des estomacs allemands.
A sept heures, à la fin de la première leçon, les élèves venaient faire leurs ablutions dans la cour; l'eau, pompée au puits, parcourait un long tuyau percé, sur les deux côtés, de trous par lesquels chaque enfant recevait son jet pur et froid; les pots et cuvettes étaient inconnus. Après la toilette, on déjeunait avec de la soupe. A huit heures, les leçons recommençaient. A dix heures, intervalle de repos, pendant lequel ceux qui avaient faim allaient recevoir de M™e Krùsi des fruits secs et du pain. A midi, une heure de récréation : bain, jeu de barres sur la pelouse de derrière le lac, etc. A une heure, diner de soupe, viande et légume. A une heure et demie, leçons jusqu'à quatre heures et demie. Alors venait le goûter : tantôt du fromage dont chaque enfant re: cevait une tranche grande comme la main, tantôt d'énormes
2ââ PESTAI.02ZI.
tartines couvertes d'une épaisse couche de beurre. Les élèves arrivaient à la file et emportaient ce goûter pour le manger 01^ ils voulaient, pendant une récréation qui durait jusqu'à six heures, et qui, par le beau temps, se passait, soit derrière le lac, soit dans le vaste jardin attenant au château, et où chaque enfant avait son petit carré à cultiver. De six à huit heures, nouvelles leçons, puis le souper, assez semblable au dîner.
Quand on considère les conditions matérielles de la vie des maîtres à l'institut d'Yverdon, on ne peut douter ni de leur dévouement à Pestalozzi et à son œuvre, ni de Télévation des sentiments qui les avaient attirés et qui les retenaient auprès de lui. Nous avons vu ce qu'était la nourriture, l'ameublement était plus rustique encore; quelquesuns des maîtres les plus âgés étaient logés hors du château; mais tous les autres, au milieu de cette fourmilière, n'avaient pas une chambre à eux où ils pussent se retirer; quand ils avaient besoin d'une retraite pour un travail tranquille, ils se construisaient de petits cabinets en planches dans les étages supérieurs et inhabités des tours rondes qui se dressent aux quatre coins de l'antique édifice.
M. et M"* Pestalozzi occupaient un appartement au second étage de la façade du nord; souvent, ils invitaient quelques maîtres à prendre le café avec eux; souvent aussi, ils avaient des réceptions du soir, où quelques élèves étaient admis, et où l'on trouvait soit des habitants de la ville, soit des étrangers en passage. M»»® Pestalozzi en faisait les honneurs avec une bonté aimable et touchante. Bien que restée maladive depuis ses désastres de Neuhof, elle avait conservé toute sa fraîcheur d'imagination et une sorte de poésie du cœur qui faisait d'elle un centre de conversation des plus agréables.
Quant à Pestalozzi lui-même, il abordait chacun avec la plus tendre bienveillance ; sa conversation était animée, spirituelle, pleine d'imagination et d'originalité, difficile à suivre à cause de sa mauvaise prononciation. Mais il était fort inégal : il passait en un moment d'une gaieté franche et expansive à une tristesse méditative et concentrée. Habituellement distrait, préoccupé, en proie à une agitation fiévreuse, il ne pouvait rester assis ; il parcourait les corridors du château, une main derrière le dos ou dans sa redin-
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gote, l'autre tenant le bout de sa cravate entre ses dents. Il arrivait journellement ainsi au milieu des leçons; là, si l'enseignement lui plaisait, sa figure devenait rayonnante, il caressait les enfants et leur adressait quelques paroles en souriant; mais si les procédés du maître ne lui plaisaient pas, il sortait aussitôt en colère et faisait frapper la porte derrière lui.
Il continuait d'ailleurs à travailler avec un zèle infatigable au perfectionnement et à de nouvelles applications de sa méthode; chaque matin, dès les deux heures, il faisait '^' venir près de son lit un sous-maître, ordinairement Ramsauer, pour qu'il écrivît sous sa dictée. Mais il était rarement content de son propre travail ; il fallait corriger sans cesse, et recommencer souvent...
Quand la saison le permettait, chaque semaine quelques heures de l'après-midi étaient consacrées aux exercices .^ militaires. Les élèves formaient un petit bataillon avec drapeau, tambour, musique et arsenal; ils devinrent habiles aux manœuvres les plus compliquées. Quand on devait faire l'exercice à feu, les sous -officiers étaient occupés à la confection des cartouches sous la direction du chef instructeur. De temps en temps on allait faire la petite guerre dans une localité choisie à quelques kilomètres de la ville. Parfois aussi, il y avait un tir à la cible; le vainqueur recevait une brebis avec son agneau, et la jouissance d'une petite étable au jardin.
La gymnastique, les jeux de barres et autres, se faisaient régulièrement. En hiver, on y. joignait le patinage; en été, les bains du lac et les courses de montagne.
On sait que les travaux manuels étaient dans le programme de Pestalozzi; ils furent très souvent essayés à l'institut; jamais -ils ne se continuèrent d'une manière régulière et suivie. Le grand nombre et la diversité des élèves et des occupations fut probablement l'obstacle qu'on ne put surmonter. Le travail du jardin est celui qui réussit le mieux; tantôt les élèves avaient leurs petits carrés à cultiver; tantôt on les envoyait à tour de rôle, deux par deux, travailler quelques heures sous la direction du jardinier. Les enfants réussissaient quelquefois assez bien à la reliure et aux cartonnages; ils construisaient ainsi des solides pour l'intelligence de la géométrie. Mais leur savoir-faire et leur adresse s'exerçaient surtout pour la décoration des fêtes.
i34 PESTALOZZi.
Le jour de Tan était célébré par un discours de Pestalozzi et un culte religieux, suivi de la distribution des cadeaux des parents et d'un grand diner; le soir, promenade en ville aux flambeaux (chaque élève confectionnant le sien), puis bal où venaient les jeunes filles de l*institut et des invités de la ville. Entre le nouvel an et le 12 janvier, on donnait peu de leçons, on travaillait aux préparatifs de la fête du 12, anniversaire de la naissance de Pestalozzi. Pour ce temps-là, les élèves de chaque classe décoraient leur salle, la transformaient plus ou moins en bosquet, avec chaumière, chapelle, ruine, quelquefois cascade ou jet d'eau. On faisait de grandes courses dans les forêts du voisinage pour y chercher des sapins, du lierre, de la mousse. On préparait des transparents avec emblèmes et inscriptions. Souvent aussi, ce jour-là, les élèves donnaient quelque représentation dramatique, dont le sujet était ordinairement pris dans les beaux faits de Thistoire suisse au moyen âge; ils faisaient eux-mêmes leurs costumes en carton et papier de couleur, leurs cuirasses, casques, etc. La veille de Noël, enfin, on trouvait le soir, dressé au milieu de la salle du culte, un grand sapin chargé de bougies, de noix dorées, de pommes, etc., le traditionnel arbre de Noël des Allemands.
Le chant jouait un très grand rôle à l'institut Pestalozzi, et il faisait la joie de presque tous les habitants de la maison; on y chantait partout et toujours. Les Suisses PfeifFer ^ et Niigeli * avaient secondé les intentions de Pesta-
1. Michel PfeifTer, né en Bavière en 1771, lils d'un organiste, émigra jeune en Suisse et se fixa dans ce pays, qui devint sa seconde patrie. En 1801, il se rendit à Burgdorf auprès de Pestalozzi, et fut chargé, pendant deux ans, de l'enseignement de la musique. 11 devint plus tard directeur de l'école secondaire de Lenzbourg, et s'occupa de la réforme de l'enseigne* ment musical, en collaboration avec le musicien zuricois Nâgcli ; puis il fut atlacliê comme professeur à l'école cantonale d'Âarau el à l'école normale du canton d'Argovie. Il est mort en 1849.
2. Jean-Georges Niigeli, né en 1773 à Wetzikon (Zurich), lils du pasteur de ce village, se consacra de bonne heure à la musique, et se fit connaître comme compositeur. Établi à Zurich, il organisa dans cette ville une société de chant mixte et un chœur d'enfants. Entré en relations en 1809 avec son compatriote Pestalozzi, il publia l'année suivante, en collaboration
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lozzi à cet égard en publiant de charmants recueils de chants pour le jeune âge. L'Allemagne est fort riche en douces mélodies et en poésies simples, appropriées aux besoins et au caractère de l'enfance. On nous apprenait bien aussi quelques chansons françaises, mais c'était une ressource pauvre et peu satisfaisante. Malgré quelques louables efforts, la France ne s'est pas encore relevée de cette infériorité *.
C'est le moment de parler des tentatives qui furent faites en divers pays d'Europe pour y implanter la méthode pestalozzienne.
En Espagne d'abord. Le Soleurois Voitel, capitaine >: dans un régiment suisse au service de rEspagne,en garnison à Tarragone, était venu faire un voyage en Suisse comme officier recruteur en 1801 et 1802. Il entendit parler de Pestalozzi, et, à son retour, il résolut de fonder pour les enfants de son régiment une école où l'enseignement serait donné selon les principes de la méthode nouvelle. Il fut secondé dans ce dessein par le chapelain du régiment, Dôbely, de Sarmenstorf, qui avait vu Pestalozzi à Burgdorf en 1802, et par un jeune Bavarois, Schmeller, qui avait essayé, sans y réussir, de se faire admettre dans l'institut de Burgdorf comme sousmaître (1804), et qui, faute d'un autre gagne -pain,
avec Pfeirrer, l'ouvrage intitulé : V enseignement du chant (Vaprès les principes peslalozziens {Gesangbildungslehre nach pestalozziscken Grundsiltzen), Jusqu'à la fin, Nâgeli resta le disciple fidèle et enthousiaste de Pestalozzi, dont il prit plus d'une fois la défense. Il se heurta d'abord, à Zurich, à une opposition mesquine : défense lui fut faite d'employer la méthode pestalozzienne dans l'enseignement qu'il donnait dans les écoles de la ville. 11 Huit toutefois par gagner l'opinion à sa cause, et, devenu Tapôtre du chant populaire dans la Suisse allemande, vit ses efforts couronnés de succès. 11 est mort en 1836. Outre divers ouvrages d'enseignement, il a laissé de nombreuses compositions, choeurs, cantiques, etc. La ville de Zurich lui a élevé une statue.