‹ Pestalozzi, étude biographiqueChapitre 123 sur 202 · M. de Guimps. Histoire de Pestalozzi^ pp. 33:i-3i · texte numérisé non relu

M. de Guimps. Histoire de Pestalozzi^ pp. 33:i-3i

s'était fait soldat. Les résultats obtenus à l'école régimentaire de Tarragone attirèrent promptement l'attention; sur l'invitation d'une association philanthropique, la Société cantabrique, dont le duc de Frias était le président et don Juan Andujar le secrétaire, une école d'essai fut ouverte à Madrid par Dobely (1805), et la même année fut fondée à Santander une école normale destinée h faire connaître aux instituteurs la méthode pestalozzienne. Andujar, devenu le partisan décidé de la réforme, déploya une grande activité; il fit traduire en espagnol Comment Gertrude insUmit ses enfants et le Livre des mères, parvint à gagner à ses vues Amoros, secrétaire particulier du prince de la Paix, et, grâce à la protection de ce dernier, en août 1806 un décret royal ordonna la création à Madrid d'une école pestalozzienne sous le nom de Beal Instituto Pestalozziano Militar, L'institut s'ouvrit le 4 novembre; Voitel en fut nommé directeur. Pendant les pren^iers mois, tout parut bien marcher. Pestalozzi envoya d'Yverdon deux de ses élèves, Studer et Wiesand, pour renforcer le personnel enseignant du nouvel institut; il reçut du duc de Frias et du prince de la Paix les lettres les plus flatteuses, et il put croire un moment, comme l'annonçaient des enthousiastes, que de l'école où s'appliquait sa méthode allait sortir la régénération de l'Espagne. Mais en août 1807 Amoros se fit nommer directeur de l'institut; Voitel, relégué à la seconde place, se sentit froissé, et un conflit ne tarda pas à éclater entre Amoros et lui *. Sur ces entrefaites, la tournure prise par les événements politiques obligea le prince de la Paix à faire des concessions au parti rétrograde : un

1. Voitel écrit à Niederer, le 1er septembre 1807, au sujet d'Amoros : « Cet homme est un coquin » {Dieser Mann ist ein Schurke),

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décret du 18 janvier 1808 supprima brusquement le Real Instituto Pestalozziano. Le prince de la Paix luimême tomba du pouvoir trois mois plus tard avec le roi Charles IV; Napoléon mit sur le trône d'Espagne son frère Joseph : alors commença la longue guerre qui devait ensanglanter la péninsule pendant sept années, et il ne fut plus question de Pestalozzi ni d'éducation populaire. Dôbely, Schmeller et Studer revinrent en Suisse. Voitel resta vingt-quatre ans encore au service de l'Espagne, eut une carrière aventureuse, et finit par se retirer dans sa ville natale, où il mourut en 1839. Quant à Amoros, il se fixa en France à partir de 1814, et y devint, comme Ton sait, le zélé propagateur de l'enseignement de la gymnastique *.

En France, après la tentative faite en 1803 à Paris, sous la direction de l'Alsacien Neef, tentative qui avait trompé les espérances conçues à Burgdorf, il semblait que la méthode de Pestalozzi dût rester ignorée et dédaignée, du moins aussi longtemps que Bonaparte serait le maître. Mais en 1807 une nouvelle perspective s'ouvrit inopinément. Le philosophe Maine de Biran, qui remphssait à cette époque les fonctions de sous-préfet à Bergerac ^,. sa ville natale, voulut intro-

1. M. Morf a écrit l'histoire du pestalozzianisme en Espagne dans un opuscule intitulé Pestalozzi in Spanien: Cet opuscule forme la 2* section de l'ouvrage Einige Blàlter aus Pestolozzi's Jjebens- und Leidensgeschichte, Langensalza, 1887.

2. C'était faute d'un autre emploi de ses facultés que Maine de Biran restait confiné dans ce poste administratif, peu en rapport avec ses goûts et ses aptitudes. En 1803, il avait demandé, sans l'obtenir, une chaire de professeur de mathématiques dans .un lycée; en 1808, il sollicita, par l'intermédiaire de son ami Ampère, et sans plus de succès, une place de recteur dans l'Université impériale qui s'organisait. {La Psychologie de r effort, par Alexis Bertrand, Paris, 1889, p. 133.)

duire dans les écoles de son arrondissement les procédés d'enseignement du pédagogue suisse. Comment l'attention de Maine de Biran avait-elle été attirée sur la méthode de Pestalozzi? nous l'ignorons. On sait seulement qu'en juillet 1807 il écrivit à celui-ci pour le prier de lui envoyer un de ses élèves. Le sous-préfet de Bergerac voulait fonder dans cette ville un collège, et c'était à ce collège qu'il désirait annexer une école primaire pestalozzienne. Le projet de Maine de Biran est exposé dans une lettre adressée par lui, en date du l®"" août 1807, à Slapfer, l'ancien ministre de la République helvétique à Paris, dont il avait fait récemment la connaissance; en voici les principaux passages :

Le souvenir toujours présent de l'intérêt et des bontés que vous avez bien voulu me témoigner pendant mon dernier séjour à Paris me fait espérer que vous voudrez bien recevoir Thommage du prospectus ci-joint d'un nouvel établissement d'instruction que je me propose de fonder dans mon pays... Vous ne verrez pas sans quelque intérêt les efforts que je fais pour arracher à l'ignorance le petit pays confié à mon administration, pour l'élever au niveau des lumières de notre âge et le faire participer à l'avantage des bonnes méthodes d'enseignement qui se sont répandues ailleurs et surtout dans votre patrie avec un si grand succès.

J'ai écrit à M. Pestalozzi, à Yverdon, pour lui demander un de ses élèves, à qui j'offre un traitement avantageux comme instituteur primaire, chargé d'en former d'autres que j'enverrais successivement dans les diverses communes de mon arroildissement. Je n'ai point encore eu de réponse, quoique ma lettre soit écrite depuis trois semaines. J'ai espéré, monsieur, qu'en qualité de compatriote de M. Pestalozzi vous pourriez m'être près de lui de quelque utilité, si vous êtes en relation directe avec ce célèbre instituteur *.

1. Celte lettre a été publiée par M. Ernest Naville dans la Bibliothèque univei'selle et Revue suisse, avril 1890, p. 89. On sait que M. Naville est le dépositaire des manuscrits laissés par Maine de Biran, dont il a publié en 18^9 les Œuvres int^diies.

i/msTiTUT d'yverdon : première période (1805-1810). 239 Stapfer répondit le 20 août en ces termes :

Je vous dois comme Suisse et ami de Pestalozzi des remerciements particuliers pour le suffrage et l'appui que vous voulez bien accorder à sa méthode. La France aujourd'hui est le seul pays qui n'ait pas encore tâché de se l'approprier, et l'exemple d'un homme aussi distingué que vous par ses lumières et son mérite aidera puissamment à l'y faire adopter enfin. Je suis aussi affligé qu'étonné du délai que Pestalozzi apporte à sa réponse, et je vais lui écrire pour lui recommander pressamment de donner tous les soins possibles au choix honorable auquel vous l'avez invité. IJ se pourrait bien que le retard vînt de la difficulté de ce choix. Ses instituteurs sont presque tous des Allemands, et peut-être ne lui est-il pas aisé de déterminer ceux d'entre eux qui savent Iç français assez bien pour s'en servir dans l'enseignement à s'expatrier.

Avez-vous pu vous occuper de la littérature et de la philosophie germaniques? Les principes fondamentaux de celle de Kant continuent à régner en Allemagne, et on en fait chaque jour des applications et plus heureuses et plus fécondes à toutes les sciences qui sont susceptibles d'être traitées philosophiquement.

La méthode de Pestalozzi , en particulier, occupe les esprits et les plumes. On peut dès à présent former une bibliothèque des écrits qu'elle a fait naître. Leurs auteurs n'en sont pas tous également partisans, mais tous conviennent qu'elle a donné une secousse salutaire aux vieilles routines. La plupart n'hésitent pas de prononcer que c'est l'Évangile de l'institution primaire, et que son inventeur a indiqué ses véritables éléments, en trouvant la série sans lacune des opérations intellectuelles dont la série peut seule développer, organiser et acérer, pour tous les buts nobles et utiles de la vie, les pouvoirs moraux de notre espèce *.

1. Cette lettre (écrite en français) a été publiée pour une partie par M. Ernest Naville (Bibliothèque universelle et Revue suisse, avril 1890, pp. 92-93), pour une autre partie par M. Alexis Bertrand {La Psychologie de Veffort^ p. 437). Nous avons juxtaposé les deux fragments.

240 PESTÀLOZZT.

Dans cette même lettre, Stapfer raconte qu'on avait déjà essayé d'introduire la méthode dans un orphelinat de Paris : sur la demande de l'administrateur, Pestalozzi avait envoyé « un certain Neef, homme de mérite, mais brusque et impatient, qui n*a pas été goûté et qui a fini par suivre l'ambassadeur des États-Unis en Amérique où il réussit fort bien * ».

Maine de Biran reçut enfin une réponse de Pestalozzi : celvii-ci en avait, paraît-il, fait une première qui s'était perdue. Pestalozzi proposait d'envoyer à Bergerac J'un de ses maîtres, le Vaudois François Barraud ; il donnait en outre quelques explications au sujet de sa méthode :

Je crois devoir prémunir d'avance , disait-il , contre l'opinion erronée que ma méthode ne doit exposer que les premiers éléments du savoir et de Téducation. Car je soutiens que, pour recueillir tous les avantages que je m'en promets, il est très nécessaire que l'adolescence soit aussi dirigée, soit dans son instruction, soit dans son éducation, d'après les mêmes principes et dans le même esprit.

Le 3 novembre 1807, Pestalozzi écrit de nouveau au sous-préfet de Bergerac, et lui témoigne sa joie d'apprendre que celui-ci se propose d'envoyer à l'institut d'Yverdon un jeune homme pour s'y former à l'enseignement *.

« Ces deux lettres, dit M. Ernest Naville, qui en possède les originaux, forment toute la partie conservée de la correspondance de Pestalozzi avec Maine de Biran. »

Destutt de Tracy, lié avec le sous-préfet de Ber-

4. Alexis Bertrand, La Psychologie de Veffort, p. 137. 2. Bibliothèque universelle et Revue suisse, avril 1890, pp. 93-94. Ces lettres de Pestalozzi sont écrites en français.

l'institut d'yverdon : première période (1805-1810). 241

gerac et auquel celui-ci avait aussi communiqué sod projet, s'était montré quelque peu sceptique à l'égard du pestajozzianisme. Il écrit à Maine de Biran qu'il soupçonne la nouvelle méthode de n'être pas encore « bien débrouillée )> dans la tête de son auteur. Il entrevoit, dit-il, qu'il y a là une idée fondamentale importante, mais il est d'avis que cette méthode ne donnera tout ce qu'elle promet que « pour l'instruction de ceux qui sont condamnés à n'en avoir qu'une très bornée ». Veut-on aller plus loin et devenir un vrai savant ou même simplement un homme instruit, il est porté à croire qu'elle devient inutile et peut-être nuisible. « J'attendrai l'éclaircissement de mon doute des travaux du seul de ses coopérateurs qui soit vraiment savant; il s'appelle, je crois, Moralt K y>

On n'a pas la lettre qu'a dû écrire Stapfer à Pestalozzi en août 1807, mais on en possède une autre datée du 3 mars 1808 V II y est question de Maine de Biran, d'une école pestalozzienne qu'on projetait de créer à Paris, et du prince de la Paix. Nous en traduisons les passages relatifs à ces objets.

Je ne sais si c'est vous ou moi qui avons tenu la plume en dernier lieu dans notre correspondance, qui m'est d'un si grand prix. Je suis certain toutefois de n'avoir pas reçu de réponse à deux lettres qui ont dii vous être remises de ma part ou envoyées par M. Desgranges, directeur du collège de Bergerac, et par mon neveu de Lancy : je dis remises ou envoyées, car ni l'un ni l'autre n'était assuré de pouvoir visiter Yverdon...

1. Lettre du 1 août 1807, citée par M. Alexis Bertrand, Ut Psychologie de Veffort, p. 138. C'est de Murait que Destutt de Tracy veut parler.

2. Les lettres de Stapfer à Pestalozzi sont conservées à la bibliothèque de la ville de Zurich. Elles ont été publiées dans les Pestalozzi-Blâttcr, 1889, pp. 27-33.

24â PESTALOZZI.

Pendant mon dernier séjour à Paris *, mon ami De Gcrando m'a raconté les négociations qui ont eu lieu entre Fourcroy ^ et lui au sujet des encouragements et de la dotation convenable à accorder à la succursale de votre institut sous la direction de Develey ^. Le choix des aides de Develey est-il déjà arrêté? On espérait à Paris que M. de Murait serait l'un d'eux *. J'ai à vous demander encore si vous avez fait droit à la prière du sous-préfet de Bergerac, M. Maine Biran, et si vous avez eu la complaisance de lui procurer un maître pour son collège nouvellement fondé. Maine Biran est un excellent homme et tiendra certainement ce qu'il a promis. L'estime qu'il accorde à la méthode est, si l'on considère la valeur intrinsèque de son suffrage, bien plus honorable pour vous que celle du prince de la Paix, qui probablement, en dépit des belles phrases de sa lettre, d'ailleurs fort intéressante, ne protège la méthode que par vanité. Cette protection, toutefois, doit être la bienvenue : la Providence se sert des passions et des faiblesses des grands pour réaliser ses plus bienfaisants desseins.

Plusieurs écrits de Maine Biran ont été couronnés par l'Institut national; on l'estime beaucoup comme administrateur , et ses ouvrages philosophiques se distinguent, parmi les productions françaises, par la profondeur, l'originalité et l'amour de la vérité.

1. Stapfer résidait ordinairement à sa campagne de Bel-Afr, près de Montfort-l'Amaury (Seine-et-Oise).

2. Fourcroy était alors directeur général de Tinstruction publique. 11 avait succédé dans ces fonctions à Rœderer en 1802, et il les conserva jusqu'en 1808, époque de la création de l'Université impériale.

3. Zur Begûnstigung und anstàndiger Ausstattung der Filiale îhres Instituts unter Develéys Aitssicht. Il s'agit sans doute de M. Hermann Develey, ecclésiastique protestant (mentionné par M.-A. JuUien dans son Exposa de la méthode d'éducation de Pestalozzi, t. I, p. 220), frère du D^ Develey, qui était le médecin habituel de l'institut d'Yverdon. II sera encore question de lui à la page suivante.

4. Cette mention de Murait explique probablement pourquoi son nom s'était trouvé également sous la plume de Destutt de Tracy.

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Barraud se rendit à Bergerac dans le courant de 1808, et Técole pestalozzienne s'ouvrit aussitôt sous sa direction. Les résultats obtenus paraissent avoir satisfait Maine de Biran. Dans un discours sur Gall et les localisations cérébrales, prononcé en 1808 à la Société médicale, il fait réloge du Livre des mères et loue Pestalozzi d'avoir voulu « commencer le développement des facultés d'instruction et de raison de l'enfance par l'analyse descriptive de l'objet le plus près de nous et aussi le plus intéressant à connaître : le corps humain * ». La création de l'Université avait donné au sous-préfet de Bergerac l'espoir que son projet d'école normale recevrait l'appui du gouvernement. Dans un discours public, prononcé probablement en 4808 *, il s'exprime ainsi à ce sujet :

Nos méthodes nouvelles... tendent surtout à développel* également pour tous cette faculté de raison nécessaire à toutes les conditions, applicable à tous les états, à tous les besoins de la vie humaine. Tel devait être surtout le résultat final de cette institution primaire dirigée d'après les principes de Pestalozzi, que nous avions proposé de rendre normale dans le projet imprimé, adressé à tous les pères de famille de cet arrondissement. Mon désir eût été de la voir se propager parmi le peuple des campagnes et dans toutes les classes de la société, au moyen d'instituteurs choisis et formés dans cette école. Félicitons-nous que cette idée de bien public aille si heureusement se rallier aux voies bienfaisantes et élevées qui ont dicté le décret d'organisation de l'Université impériale ^.

1. Cité par M. Alexis Bertrand, La Psychologie de Vefforty p. 138.

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