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l'avenir qui l'attendait si elle unissait son sort au sien. Il lui écrivit alors une lettre devenue célèbre, dont nous reproduisons ci-dessous les principaux passages :
Ceux de mes défauts qui me paraissent les plus importants pour mon avenir sont l'imprévoyance, l'imprudence, et le manque de présence d'esprit devant les changements inattendus qui pourraient survenir dans ma situation. Je ne sais pas jusqu'à quel point ces défauts pourront être diminués par les efforts que je ferai pour les vaincre, par un jugement calme et l'expérience. En ce moment, ils existent encore à un degré tel que je ne dois pas vouloir les dissimuler à la jeune tdJe que j'aime; ce sont des défauts, ma chère amie, que vous devez peser avec soin. J'en ai d'autres encore, provenant d'une impressionnabilité qui refuse de se soumettre au jugement de la raison; très souvent je blâme et je loue avec excès, je m'abandonne à des sympathies ou à des antipathies irréfléchies; je suis si fortement attaché à certains biens que l'empire qu'ils exercent sur moi dépasse souvent les limites marquées par la raison : le malheur de ma patrie et de mes amis me rend moi-même malheureux. Cette faiblesse mérite toute votre attention : il y aura des jours où la sérénité et la tranquillité de mon àme en seront troublées. Lors même qu'elle ne m'empêchera pas de remplir mon devoir, il n'est pas probable que je sois jamais assez fort pour le remplir, en pareille circonstance, avec la gaieté et le calme du sage toujours semblable à lui-même. Je n'ai pas besoin de parler de ma grande et véritablement très blâmable négligence de toute étiquette, et en général de toutes les choses qui en elles-mêmes n'ont point d'importance : on s'en aperçoit au premier coup d'œil. Je dois en outre vous déclarer avec franchise, ma chère amie, que je regarderai toujours les devoirs envers mon épouse comme subordonnés aux devoirs envers ma patrie, et que, bien que je doive être l'époux le plus tendre, je regarderai comme mon devoir de rester inexorable aux larmes de ma femme, si elle voulait un jour chercher à me détourner du loyal accomplissement de mon devoir de citoyen, quelles qu'en pussent être les conséquences. Ma femme sera la confidente de mon cœur, elle connaîtra mes plus secrètes pensées. Une grande et honnête simplicité régnera dans ma maison. Et
une chose encore. Ma vie ne se passera pas sans entreprises importantes et très périlleuses, Je n'oublierai pas les leçons de Ménalque et mes premières résolutions de me consacrer tout entier à la patrie-, jamais je ne consentirai à me taire par crainte des hommes, quand je verrai que le bien de ma patrie m'ordonne de parler; tout mon cœur appartient à ma patrie, je risquerai tout pour adoucir les souffrances et la misère de mes concitoyens... Je vous ai parlé à cœur ouvert, ma chère amie, de mon caractère et de mes aspirations. Réfléchissez à tout cela. Décidez maintenant si vous pouvez donner votre cœur à un homme qui a de semblables défauts et qui vous offre un semblable avenir, et si vous pouvez être heureuse avec lui *.
Anna ne se montra pas effrayée des perspectives que son ami lui faisait entrevoir. Elle lui répondit en lui témoignant de nouveau la sympathie qu'elle éprouvait pour ses aspirations, ajoutant seulement, sur un ton enjoué, que « parmi les défauts dont il s'accusait, il en était un qu'il avait oublié — celui de se laisser aller à trop d'exagération dans ses projets2 ». Pestalozzi, heureux de la voir partager ses sentiments, la remercia avec effusion : ce Comment pourrai-je exprimer la joie que j'éprouve à la pensée que vous connaissez et que vous approuvez mes téméraires rêveries politiques3! »
Nous citerons encore un passage d'une lettre dePestalozzi où l'on voit déjà poindre, exprimée en termes
1. Cette lettre a été publiée en 1828 par Niederer dans la Monatsschrift fur Erziehung de Rossel, n° 12, p. 162. Comme l'original en a disparu, on en a mis en doute l'authenticité. Mais nous pensons, avec le D'Hunziker {Geschichte der schweizerischen Volksschule, II, p. 87), que la perte de l'original s'explique justement par le fait de sa publication. On possède d'ailleurs la réponse d'Anna Schulthess.