Morf. III, pp
4. Procès-verbal de la séance de la municipalité d'Yverdon du 1G août 1804, cité par M. Morf- l. 111, p. i-4.
Une fois l'institut d'Yverdon ouvert, Pestalozzi retourna à Mùnchenbuchsee (commencement de septembre). Il y trouva Fellenberg dans une disposition d'esprit chagrine, regrettant de s'être mis sur les bras une affaire qui lui causait déjà beaucoup de tracas, et qui, au point de vue financier, semblait devoir être onéreuse pour lui. Il y eut à ce sujet des explications pénibles entre les deux amis. Murait, dont on a conservé un journal tenu à cette époque *, y écrit ce qui suit le 23 septembre 1804 :
Fellenberg a fait tout ce qui dépendait de lui pour assurer un ordre régulier dans la maison et pour s'attacher les enfants et leurs parents; il a fait des avances considérables, qui l'ont mis lui-même dans rembarras pour la marche de ses propres entreprises, ce qui a souvent provoqué de sa part des mesures sévères et plus souvent encore des paroles dures. Pestalozzi lui avait promis à réitérées fois de faire tout ce qu'il pourrait pour faciliter sa tâche; mais il n'a pas fait grand'chose. Dès le début, Pestalozzi a été chagriné de se voir subitement séparé de l'institut, sans action et sans influence. Ce chagrin l'avait mis dans une disposition d'esprit qui devait être des plus nuisibles à l'institut aux yeux du public. Fellenberg et les maîtres prenaient l'apparence de gens qui voulaient dépouiller et opprimer Pestalozzi... Il y a quinze jours environ, les choses en sont venues à un éclat : Fellenberg déclara à Pestalozzi que cela ne pouvait plus aller ainsi ; qu'il risquait de se voir ruiné, lui et les siens, par la faute de Pestalozzi; que celui-ci n'avait rien fait pour débarrasser l'institut de la quantité d'élèves non payants qui s'y trouvaient, pour se créer à lui-même des ressources par ses travaux littéraires et la vente de ses livres, pour hâter l'entrée en activité de son institut d'Yver-
t. Le manuscrit de ce journal se trouvait parmi les papiers de Pestalozzi. et Joseph Sehmid PaVait communiqué à Pompée, qui en a cité quelques fragments. Il est aujourd'hui au Musée pestalozzien de Zurich, et les Pestalozzi- Blâtter, années 1880 et 1881, en ont publié les passages les plus intéressants.
BURGDORF ET MÙNCHENBUCHSEE (1801-1805). 209
don, pour conserver la bonne renommée de l'institut de Mùnchenbuchsee, etc. Pestalozzi se défendit sur la plupart des points avec humilité et tristesse. Fellenberg devint très dur et très hautain. 11 y eut une terrible scène dans le bosquet à Hofwyl. Fellenberg se montra là sous un jour qui n'était rien moins que favorable; il nous apparut passionné, intéressé, ambitieux ; Niederer et moi nous fîmes ce que nous pûmes pour les apaiser tous deux, pour modérer les plaintes et adoucir les expressions. Le lendemain, Fellenberg déclara qu'il rendait l'institut à Pestalozzi, et demanda le remboursement des avances pécuniaires qu'il avait faites, ajoutant que, quant aux approvisionnements en nature qui avaient été tirés de son domaine, il en faisait cadeau à l'institut. Pestalozzi, au comble de la surprise, et très indigné, se montra décidé à reprendre l'institut; il voulait faire revenir immédiatement la jeune Mme Pestalozzi. Nous trouvâmes la chose inexécutable, et tâchâmes d'arranger l'affaire. Durant quelques jours la situation resta très tendue. Enfin il fut possible d'opérer une réconciliation ',
La paix rétablie, Pestalozzi s'éloigna de nouveau. Il fut bientôt rejoint par Krùsi et par Niederer; ce dernier, qui relevait d'une grave maladie, fit à Yverdon un séjour de deux semaines. Vers le milieu d'octobre, Niederer retourna à Mùnchenbuchsee, accompagné de Pestalozzi, qui ne fit cette fois qu'une simple apparition dans son ancien institut, et repartit pour Yverdon le 19 octobre. (Journal de Murait.) En attendant que les travaux d'appropriation du château fussent achevés, Pestalozzi alla s'installer pour quelques semaines, avec Krusi, dans la petite ville vaudoise de Cossonay, pour y prendre un repos dont il sentait vivement le besoin; c'est là qu'il faillit être victime d'un accident auquel il n'échappa que par miracle : par une nuit obscure, l'attelage d'une voiture qui arrivait au trot dans un
\. Pestalozzi-Blatter, 1880. pp. 69-10.
chemin étroit le renversa; heureusement, par un effort violent, Pestalozzi put se tirer d'entre les pieds des chevaux et sauter dans un fossé au moment où la roue du véhicule allait lui broyer le crâne *. A la fin de novembre ou au commencement de décembre, il regagna Yverdon, se logea dans la maison où était installé l'institut dirigé par Buss et Barraud, fit venir auprès de lui Mme Krûsi (Lisabeth), et fut rejoint le 13 décembre par Niederer, qui se sépara alors définitivement de Fellenberg 2. Pestalozzi, à ce moment, était bien résolu à ne plus s'occuper que de travaux littéraires; en ce qui concerne l'action pratique, il regardait sa mission comme terminée. « Mon œuvre, écrit-il à Fellenberg. a commencé à Burgdorf et s'est achevée à Burgdorf3. » Il songe à donner une suite à Léonard et Gertrude, projet qui ne fut pas réalisé alors 4 ; il s'occupe, avec Niederer et Krùsi,et par l'intermédiaire de von Tùrk, de préparer la publication d'un journal d'éducation, que devait éditer le libraire Grâff, de Leipzig s. Le 20 décembre, Murait écrit dans son journal : « D'après les lettres d'Yverdon, l'institut de cette ville ne marche pas encore trop bien. Krûsi; Niederer et Pestalozzi logent ensemble dans une même chambre. La « Gertrude » (Lisabeth) fait des merveilles. Ils n'ont
1. La date de cet événement, que la plupart des biographes placent deux ans plus tard, en 1806, est fixée par une lettre de Pestalozzi à sa femme et à Mme de Hallwyl (publiée par M. Morf, t. III, p. 103), écrite le 21 novembre 1804, où il dit que l'accident a eu lieu « il y a quatre semaines ».