L. Vulliemin, Souvenirs, pp
PESTALOZZl.
mement souffert, dans les commencements, loin de Vevey et de mes bons parents, je me fis peu à peu à ce régime, et je m'attachai d'autant plus facilement à mes maîtres dévoués qu'ils prenaient part à toutes mes récréations et que, par un excès de liberté, il était permis de les tutoyer. Surtout je m'attachai de cœur à leur excellent chef Pestalozzi. Je vois encore ce bon vieillard avec ses culottes courtes à peine bouclées, ses bas descendant sur ses souliers, sa chemise, ses cheveux et sa barbe en désordre, mais portant de toutes parts des yeux si vifs et si pleins de tendresse que chacun se sentait attiré vers lui: hommes, femmes et enfants recevaient volontiers ses embrassements affectueux. Je dois ajouter encore, à la louange de cet excellent homme, que s'il ne développa point en moi la crainte de Dieu et la foi au Sauveur, j'appris de lui à faire mon travail d'écolier par sentiment du devoir, plutôt que par le dangereux excitant des louanges et des récompenses *.
M. de Guimps, qui fut élève de l'institut de 1808 à 1817, a retracé ses souvenirs en ces termes :
Les élèves jouissaient d'une grande liberté: les deux portes du château restaient ouvertes toute la journée et sans concierge; on pouvait sortir et rentrera toute heure, comme dans l'habitation d'une simple famille, et les enfants n'en abusaient guère. Ils avaient, en général, dix heures de leçons par jour, de six heures du matin à huit heures du soir; mais chacune des leçons ne durait qu'une heure et était suivie d'un petit intervalle pendant lequel, ordinairement, on changeait de salle. D'ailleurs, quelques-unes de ces leçons consistaient en gymnastique ou travaux manuels, tels que les cartonnages et la culture du jardin. La dernière heure de la journée, de sept à huit heures, était celle d'un travail libre; les enfants disaient : On travaille pour soi, et ils pouvaient à leur gré s'occuper de dessin ou de géographie, écrire à leurs parents ou mettre leurs cahiers en ordre.
Les plus jeunes maîtres, qui étaient en général des élèves de Berthoud (Burgdorf), étaient chargés de la surveillance
1. Cité par MUe Chavannes, Biographie de H. Pestalozzi, 1853, pp. 141-143.
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pendant tout le temps où il n'y avait pas de leçons; ils couchaient dans les dortoirs, jouaient avec les élèves pendant les récréations et y prenaient le même plaisir qu'eux; ils les accompagnaient au jardin, au bain, à la promenade, et en étaient fort aimés; c'étaient eux que les élèves tutoyaient. Ils étaient divisés en escouades qui faisaient leur service à tour de rôle un jour sur trois, car cette surveillance les occupait du matin au soir.
Trois fois par semaine, les maîtres rendaient compte à Pestalozzi de la conduite et du travail des élèves; ceux-ci étaient appelés, cinq ou six à la fois, auprès du vieillard pour recevoir ses remontrances et ses exhortations. Pestalozzi les prenait alors l'un après l'autre, dans un coin de sa chambre, et leur parlait à l'oreille; il demandait si l'enfant n'avait rien à lui dire, à requérir de lui; il cherchait ainsi à gagner sa confiance, à savoir s'il se trouvait bien, ce qui lui plaisait ou lui déplaisait. Chaque samedi, dans une assemblée générale, on passait en revue le travail de la semaine.
La fidèle Lisbeth (Mme Krusi), qui avait suivi son maître à Yverdon comme femme de charge, y avait apporté les habitudes économiques et culinaires du peuple de la Suisse allemande, et les ressortissants des pays de langue française avaient grand'peine à se faire à ce régime, d'une simplicité un peu primitive. Les mets, bons et sains par leur nature, sinon par leur apprêt, étaient d'une abondance excessive, et les repas nombreux, selon les exigences des estomacs allemands.
A sept heures, à la fin de la première leçon, les élèves venaient faire leurs ablutions dans la cour; l'eau, pompée au puits, parcourait un long tuyau percé, sur les deux côtés, de trous par lesquels chaque enfant recevait son jet pur et froid; les pots et cuvettes étaient inconnus. Après la toilette, on déjeunait avec de la soupe. A huit heures, les leçons recommençaient. A dix heures, intervalle de repos, pendant lequel ceux qui avaient faim allaient recevoir de Mme Krûsi des fruits secs et du pain. A midi, une heure de récréation : bain, jeu de barres sur la pelouse de derrière le lac, etc. A une heure, dîner de soupe, viande et légume. A une heure et demie, leçons jusqu'à quatre heures et demie. Alors venait le goûter : tantôt du fromage dont chaque enfant recevait une tranche grande comme la main, tantôt d'énormes
tartines couvertes d'une épaisse couche de beurre. Les élèves arrivaient à la file et emportaient ce goûter pour le manger on ils voulaient, pendant une récréation qui durait jusqu'à six heures, et qui, par le beau temps, se passait, soit derrière le lac, soit dans le vaste, jardin attenant au château, et où chaque enfant avait son petit carré à cultiver. De six à huit heures, nouvelles leçons, puis le souper, assez semblable au dîner.
Quand on considère les conditions matérielles de la vie des maîtres à l'institut d'Yverdon, on ne peut douter ni de leur dévouement à Pestalozzi et à son œuvre, ni de l'élévation des sentiments qui les avaient attirés et qui les retenaient auprès de lui. Nous avons vu ce qu'était la nourriture, l'ameublement était plus rustique encore; quelquesuns des maîtres les plus âgés étaient logés hors du château; mais tous les autres, au milieu de cette fourmilière, n'avaient pas une chambre à eux où ils pussent se retirer; quand ils avaient besoin d'une retraite pour un travail tranquille, ils se construisaient de petits cabinets en planches dans les étages supérieurs et inhabités des tours rondes qui se dressent aux quatre coins de l'antique édifice.
M. et Mrae Pestalozzi occupaient un appartement au second étage de la façade du nord; souvent, ils invitaient quelques maîtres à prendre le café avec eux; souvent aussi, ils avaient des réceptions du soir, où quelques élèves étaient admis, et où l'on trouvait soit des habitants de la ville, soit des étrangers en passage. Mme Pestalozzi en faisait les honneurs avec une bonté aimable et touchante. Bien que restée maladive depuis ses désastres de Neuhof, elle avait conservé toute sa fraîcheur d'imagination et une sorte de poésie du cœur qui faisait d'elle un centre de conversation des plus agréables.
Quant à Pestalozzi lui-même, il abordait chacun avec la plus tendre bienveillance; sa conversation était animée, spirituelle, pleine d'imagination et d'originalité, difficile à suivre à cause de sa mauvaise prononciation. Mais il était fort inégal : il passait en un moment d'une gaieté franche et expansive à une tristesse méditative et concentrée. Habituellement distrait, préoccupé, en proie à une agitation fiévreuse, il ne pouvait rester assis ; il parcourait les corridors du château, une main derrière le dos ou dans sa redin-
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gote, l'autre tenant le bout de sa cravate entre ses dents. Il arrivait journellement ainsi au milieu des leçons; là, si l'enseignement lui plaisait, sa figure devenait rayonnante, il caressait les enfants et leur adressait quelques paroles en souriant; mais si les procédés du maître ne lui plaisaient pas, il sortait aussitôt en colère et faisait frapper la porte derrière lui.
Il continuait d'ailleurs à travailler avec un zèle infatigable au perfectionnement et à de nouvelles applications de sa méthode; chaque matin, dès les deux heures, il faisait venir près de son lit un sous-maitre, ordinairement Ramsauer, pour qu'il écrivit sous sa dictée. Mais il était rarement content de son propre travail ; il fallait corriger sans cesse, et recommencer souvent...
Quand la saison le permettait, chaque semaine quelques heures de l'après-midi étaient consacrées aux exercices militaires. Les élèves formaient un petit bataillon avec drapeau, tambour, musique et arsenal; ils devinrent habiles aux manœuvres les plus compliquées. Quand on devait faire l'exercice à feu, les sous-officiers étaient occupés à la confection des cartouches sous la direction du chef instructeur. De temps en temps on allait faire la petite guerre dans une localité choisie à quelques kilomètres de la ville. Parfois aussi, il y avait un tir à la cible; le vainqueur recevait une brebis avec son agneau, et la jouissance d'une petite étable au jardin.
La gymnastique, les jeux de barres et autres, se faisaient régulièrement. En hiver, on y joignait le patinage; en été, les bains du lac et les courses de montagne.
On sait que les travaux manuels étaient dans le programme de Pestalozzi; ils furent très souvent essayés à l'institut; jamais ils ne se continuèrent d'une manière régulière et suivie. Le grand nombre et la diversité des élèves et des occupations fut probablement l'obstacle qu'on ne put surmonter. Le travail du jardin est celui qui réussit le mieux; tantôt les élèves avaient leurs petits carrés à cultiver; tantôt on les envoyait à tour de rôle, deux par deux, travailler quelques heures sous la direction du jardinier. Les enfants réussissaient quelquefois assez bien à la reliure et aux cartonnages; ils construisaient ainsi des solides pour l'intelligence de la géométrie. Mais leur savoir-faire et leur adresse s'exerçaient surtout pour la décoration des fêtes.
Le jour de Fan était célébré par un discours de Pestalozzi et un culte religieux, suivi de la distribution des cadeaux des parents et d'un graud dîner; le soir, promenade en ville aux flambeaux (chaque élève confectionnant le sien), puis bal où venaient les jeunes filles de l'institut et des invités de la ville. Entre le nouvel an et le 12 janvier, on donnait peu de leçons, on travaillait aux préparatifs de la fête du 12, anniversaire de la naissance de Pestalozzi. Pour ce temps-là, les élèves de chaque classe décoraient leur salle, la transformaient plus ou moins en bosquet, avec chaumière, chapelle, ruine, quelquefois cascade ou jet d'eau. On faisait de grandes courses dans les forêts du voisinage pour y chercher des sapins, du lierre, de la mousse. On préparait des transparents avec emblèmes et inscriptions. Souvent aussi, ce jour-là, les élèves donnaient quelque représentation dramatique, dont le sujet était ordinairement pris dans les beaux faits de l'histoire suisse au moyen âge; ils faisaient eux-mêmes leurs costumes en carton et papier de couleur, leurs cuirasses, casques, etc. La veille de Noël, enfin, on trouvait le soir, dressé au milieu de la salle du culte, un grand sapin chargé de bougies, de noix dorées, de pommes, etc., le traditionnel arbre de Noël des Allemands.
Le chant jouait un très grand rôle à l'institut Pestalozzi, et il faisait la joie de presque tous les habitants de la maison; on y chantait partout et toujours. Les Suisses Pfeiffer i et Nàgeli 2 avaient secondé les intentions de Pesta-
1. Michel Pfeiffer, né en Bavière en 1771, fils d'un organiste, émigra jeune en Suisse et se fixa dans ce pays, qui devint sa seconde patrie. En 1801, il se rendit à Burgdorf auprès de Pestalozzi, et fut chargé, pendant deux ans, de l'enseignement de la musique. Il devint plus tard directeur de l'école secondaire de Lenzbourg, et s'occupa de la réforme de l'enseignement musical, en collaboration avec le musicien zuricois Nàgeli; puis il fut attaché comme professeur à l'école cantonale d'Aarau et à l'école normale du canton d'Argovie. Il est mort en 1849.
2. Jean-Georges Nàgeli, né en 1773 à Wetzikon (Zurich), fils du pasteur de ce village, se consacra de bonne heure à là musique, et se fit connaître comme compositeur. Établi à Zurich, il organisa clans cette ville une société de chant mixte et un chœur d'enfants. Entré en relations en 1809 avec son compatriote Pestalozzi, il publia l'année suivante, en collaboration
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lozzi à cet égard en publiant de charmants recueils de chants pour le jeune âge. L'Allemagne est fort riche en douces mélodies et en poésies simples, appropriées aux besoins et au caractère de l'enfance. On nous apprenait bien aussi quelques chansons françaises, mais c'était une ressource pauvre et peu satisfaisante. Malgré quelques louables efforts, la France ne s'est pas encore relevée de cette infériorité l.
C'est le moment de parler des tentatives qui furent faites en divers pays d'Europe pour y implanter la méthode pestalozzienne.
En Espagne d'abord. Le Soleurois Voitel, capitaine dans un régiment suisse au service de l'Espagne,en garnison à Tarragone, était venu faire un voyage en Suisse comme officier recruteur en 1801 et 1802. Il entendit parler de Pestalozzi, et, à son retour, il résolut de fonder pour les enfants de son régiment une école où l'enseignement serait donné selon les principes de la méthode nouvelle. Il fut secondé dans ce dessein par le chapelain du régiment, Dôbely, de Sarmenstorf, qui avait vu Pestalozzi à Burgdorf en 1802, et par un jeune Bavarois, Schmeller, qui avait essayé, sans y réussir, de se faire admettre dans l'institut de Burgdorf comme sousmaitre (1804), et qui, faute d'un autre gagne -pain,
avec Pfeiffer, l'ouvrage intitulé : L'enseignement du chant d'après les principes pestalozziens (Gesangbildungslehre nach pestalozziscken Grundsatzen). Jusqu'à la fin, Nâgeli resta le disciple tidèle et enthousiaste de Pestalozzi, dont il prit plus d'une fois la défense. Il se heurta d'abord, à Zurich, à une opposition mesquine : défense lui fut faite d'employer la méthode pestalozzienne dans l'enseignement qu'il donnait dans les écoles de la ville. Il finit toutefois par gagner l'opinion à sa cause, et, devenu l'apôtre du chant populaire dans la Suisse allemande, vit ses efforts couronnés de succès. Il est mort en 1836. Outre divers ouvrages d'enseignement, il a laissé de nombreuses compositions, chœurs, cantiques, etc. La ville de Zurich lui a élevé une statue.
s'était fait soldat. Les résultats obtenus à l'école régimentaire de Tarragone attirèrent promptement l'attention; sur l'invitation d'une association philanthropique, la Société cantabrique, dont le duc de Frias était le président et don Juan Andujar le secrétaire, une école d'essai fut ouverte à Madrid par Dôbely (1805), et la même année fut fondée à Santander une école normale destinée à faire connaître aux instituteurs la méthode pestalozzienne. Andujar, devenu le partisan décidé de la réforme, déploya une grande activité; il fit traduire en espagnol Comrrient Gertrude instruit ses enfants et le Livre des mères, parvint à gagner à ses vues Amoros, secrétaire particulier du prince de la Paix, et, grâce à la protection de ce dernier, en août 1806 un décret royal ordonna la création à Madrid d'une école pestalozzienne sous le nom de Real Instituto Pestalozziano Militar. L'institut s'ouvrit le 4 novembre; Voitel en fut nommé directeur. Pendant les premiers mois, tout parut bien marcher. Pestalozzi envoya d'Yverdon deux de ses élèves, Studer et AYiesand, pour renforcer le personnel enseignant du nouvel institut: il reçut du duc de Frias et du prince de la Paix les lettres les plus flatteuses, et il put croire un moment, comme l'annonçaient des enthousiastes, que de l'école où s'appliquait sa méthode allait sortir la régénération de l'Espagne. Mais en août 1807 Amoros se fit nommer directeur de l'institut; Yoitel, relégué à la seconde place, se sentit froissé, et un conflit ne tarda pas à éclater entre Amoros et lui *. Sur ces entrefaites, la tournure prise par les événements politiques obligea le prince de la Paix à faire des concessions au parti rétrograde : un
!.. Voitel écrit à Niederer. le 1er septembre 1807, au sujet d'Àmoros : « Cet homme est un coquin » (Dieser Mann ist ein Schurke).
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décret du 18 janvier 1808 supprima brusquement le Real Instituto Pestalozziano. Le prince de la Paix luimême tomba du pouvoir trois mois plus tard avec le roi Charles IV; Napoléon mit sur le trône d'Espagne son frère Joseph : alors commença la longue guerre qui devait ensanglanter la péninsule pendant sept années, et il ne fut plus question de Pestalozzi ni d'éducation populaire. Dôbely, Schmeller et Studer revinrent en Suisse. Voitel resta vingt-quatre ans encore au service de l'Espagne, eut une carrière aventureuse, et finit par se retirer dans sa ville natale, où il mourut en 1839. Quant à Amoros, il se fixa en France à partir de 1814, et y devint, comme Ton sait, le zélé propagateur de l'enseignement de la gymnastique *.
En France, après la tentative faite en 1803 à Paris, sous la direction de l'Alsacien Neef, tentative qui avait trompé les espérances conçues à Burgdorf, il semblait que la méthode de Pestalozzi dût rester ignorée et dédaignée, du moins aussi longtemps que Bonaparte serait le maître. Mais en 1807 une nouvelle perspective s'ouvrit inopinément. Le philosophe Maine de Biran, qui remplissait à cette époque les fonctions de sous-préfet à Bergerac2, sa ville natale, voulut intro-
1. M. Morf a écrit l'histoire du pestalozzianisme en Espagne dans un opuscule intitulé Pestalozzi in Spanien. Cet opuscule forme la 2e section de l'ouvrage Ëinige Bldtter ans Pestalozzi'* Lebens- and Leidensgeschichte, Langensalza, 1887.
2. C'était faute d'un autre emploi de ses facultés que Maine de Biran restait confiné dans ce poste administratif, peu en rapport avec ses goûts et ses aptitudes. En 1803, il avait demandé, sans l'obtenir, une chaire de professeur de mathématiques dans un lycée; en 1808, il sollicita, par l'intermédiaire de son ami Ampère, et sans plus de succès, une place de recteur dans l'Université impériale qui s'organisait. (La Psychologie de V effort, par Alexis Bertrand, Paris, 1889, p. 133.)
duire dans les écoles de son arrondissement les procédés d'enseignement du pédagogue suisse. Gomment l'attention de Maine de Biran avait-elle été attirée sur la méthode de Pestalozzi? nous l'ignorons. On sait seulement qu'en juillet 1807 il écrivit à celui-ci pour le prier de lui envoyer un de ses élèves. Le sous-préfel de Bergerac voulait fonder dans cette ville un collège, et c'était à ce collège qu'il désirait annexer une école primaire pestalozzienne. Le projet cle Maine de Biran est exposé dans une lettre adressée par lui, en date du 1er août 1807, à Stapfer, l'ancien ministre cle la République helvétique à Paris, dont il avait fait récemment la connaissance; en voici les principaux passages :
Le souvenir toujours présent de l'intérêt et des bontés que vous avez bien voulu me témoigner pendant mon dernier séjour à Paris me fait espérer que vous voudrez bien recevoir l'hommage du prospectus ci-joint d'un nouvel établissement d'instruction que je me propose de fonder dans mon pays... Vous ne verrez pas sans quelque intérêt les efforts que je fais pour arracher à l'ignorance le petit pays confié à mon administration, pour l'élever au niveau des lumières de notre âge et le faire participer à l'avantage des bonnes méthodes d'enseignement qui se sont répandues ailleurs et surtout dans votre patrie avec un si grand succès.
j'ai écrit à M. Pestalozzi, à Yverdon, pour lui demander un de ses élèves, à qui j'offre un traitement avantageux comme instituteur primaire, chargé d'en former d'autres que j'enverrais successivement dans les diverses communes de mon arrondissement. Je n'ai point encore eu de réponse, quoique ma lettre soit écrite depuis trois semaines. J'ai espéré, monsieur, qu'en qualité de compatriote de M. Pestalozzi vous pourriez m'être près de lui de quelque utilité, si vous êtes en relation directe avec ce célèbre instituteur *.
1. Cette lettre a été publiée par M. Ernest Naville dans la Bibliothèque universelle et Revue suisse, avril 1890, p. 89. On sait que M. Naville est le dépositaire des manuscrits laissés par Maine de Biran. dont il a publié en 18n9 les Œuvres inédites.
l'institut d'yverdon : première période (1805-1810). 239 Stapfer répondit le 20 août en ces termes :
Je vous dois comme Suisse et ami de Peslalozzi des remerciements particuliers pour le suffrage et l'appui que vous voulez bien accorder à sa méthode. La France aujourd'hui est le seul pays qui n'ait pas encore tâché de se l'approprier, et l'exemple d'un homme aussi distingué que vous par ses lumières et son mérite aidera puissamment à l'y faire adopter enfin. Je suis aussi affligé qu'étonné du délai que Pestalozzi apporte à sa réponse, et je vais lui écrire pour lui recommander pressamment de donner tous les soins possibles au choix honorable auquel vous l'avez invité. IJ se pourrait bien que le retard vînt de la difficulté de ce choix. Ses instituteurs sont presque tous des Allemands, et peut-être ne lui est-il pas aisé de déterminer ceux d'entre eux qui savent le français assez bien pour s'en servir dans l'enseignement à s'expatrier.
Avez-vous pu vous occuper de la littérature et de la philosophie germaniques? Les principes fondamentaux de celle de Kant continuent à régner en Allemagne, et on en fait chaque jour des applications et plus heureuses et plus fécondes à toutes les sciences qui sont susceptibles d'être traitées philosophiquement.
La méthode de Pestalozzi , en particulier, occupe les esprits et les plumes. On peut dès à présent former une bibliothèque des écrits qu'elle a fait naître. Leurs auteurs n'en sont pas tous également partisans, mais tous conviennent qu'elte a donné une secousse salutaire aux vieilles routines. La plupart n'hésitent pas de prononcer que c'est l'Évangile de l'institution primaire, et que son inventeur a indiqué ses véritables éléments, en trouvant la série sans lacune des opérations intellectuelles dont la série peut seule développer, organiser et acérer, pour tous les buts nobles et utiles de la vie, les pouvoirs moraux de notre espèce *.
1. Cette lettre (écrite en français) a été publiée pour une partie par M. Ernest Naville {Bibliothèque universelle et Revue suisse, avril 1890, pp. 92-93), pour une autre partie par M. Alexis Bertrand {La Psychologie de l'effort, p. 137). Nous avons juxtaposé les deux fragments.
Dans celte même lettre, Stapfer raconte qu'on avait déjà essayé d'introduire la méthode dans un orphelinat de Paris : sur la demande de l'administrateur, Pestalozzi avait envoyé ce un certain Neef, homme de mérite, mais brusque et impatient, qui n'a pas été goûté et qui a fini par suivre l'ambassadeur des États-Unis en Amérique où il réussit fort bien d ».
Maine de Biran reçut enfin une réponse de' Pestalozzi : celui-ci en avait, paraît-il, fait une première qui s'était perdue. Pestalozzi proposait d'envoyer à Bergerac l'un de ses maîtres, le Yaudois François Barraud ; il donnait en outre quelques explications au sujet de sa méthode :
Je crois devoir prémunir d'avance , disait-il , contre l'opinion erronée que ma méthode ne doit exposer que les premiers éléments du savoir et de l'éducation. Car je soutiens que, pour recueillir tous les avantages que je m'en promets, il est très nécessaire que l'adolescence soit aussi dirigée, soit dans son instruction, soit dans son éducation, d'après les mêmes principes et dans le même esprit.
Le 3 novembre 1807, Pestalozzi écrit de nouveau au sous-préfet de Bergerac, et lui témoigne sa joie d'apprendre que celui-ci se propose d'envoyer à l'institut d'Yverdon un jeune homme pour s'y former à l'enseignement 2.
« Ces deux lettres, dit M. Ernest Naville, qui en possède les originaux, forment toute la partie conservée de la correspondance de Pestalozzi avec Maine de Biran. »
Destutt de Tracy, lié avec le sous-préfet de Ber-