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Préface du Discours, éd. Cotta, t. VIII

2. Voici ce que Pestalozzi a écrit de Niederer en 1820 : « Chacun de nous aurait dû suivre sa propre voie pour son compte particulier; nous étions trop dissemblables. La voie de la méthode expérimentale est celle dans laquelle j'ai marché toute ma vie (Empirik ist der Weg meines Lebens), et je veux continuer à m'y tenir. Ce n'est qu'ainsi que j'arrive à voir clairement où j'en suis et où je vais, au lieu de tâtonner à l'aveugle sur la foi de théories que je ne comprends pas. » (Cité par Heussler, Vortrâge gehalten bei der Pestalozzi-Feier, Baie, 1846, p. 26.)

lozzi était un philosophe acceptant les formes du christianisme, mais resté étranger à ses dogmes, et particulièrement à ceux du péché originel, de la grâce et de la rédemption; Niederer était un théologien pour qui les dogmes chrétiens renfermaient toute la philosophie. En réalité, l'union entre Pestalozzi et Niederer, si intime un moment que Pestalozzi put s'écrier : ce Personne ne me comprend comme lui ! » reposait sur un malentendu qui devait se dissiper un jour.

Une autre influence, cependant, grandissait à côté de celle de Niederer : c'était celle de Joseph Schmid, le jeune maître que nous avons déjà nommé (p. 206). Par son talent pour l'enseignement, son infatigable activité, l'énergie de son caractère, Schmid s'était promptement fait dans l'institut une place à part ; Pestalozzi, fier de ses succès, lui témoignait une préférence marquée1. Ce qui, dans la personnalité de Schmid, exerçait sur lui une véritable fascination, c'est ce que Pestalozzi appelait sa force. Il y avait chez ce jeune paysan une puissance de travail extraordinaire, secondée par une volonté de fer. Dès qu'il en sut assez pour passer du rang d'élève à celui de maître, son incontestable supériorité s'imposant à tous, il prit le pas sur ses collègues avec la tranquille assurance d'un homme qui se sent fait pour le commandement. Niederer lui-même, qui devait plus tard lui résister et le traiter en adversaire déclaré, subit d'abord son ascendant comme les autres.

De huit ans plus jeune que Niederer. Schmid formait

1. « Un inexplicable sentiment de sympathie, dit Pestalozzi, m'attira vers lui dès le premier instant de son arrivée parmi nous; je n'avais jamais rien ressenti de pareil pour aucun autre élève. » (Meine Lebensschicksale, p. 23. — Nous citons les Lebensschicksale d'après l'édition Seyffarth des Œuvres de Pestalozzi. où cet ouvrage forme le tome XV.)

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avec celui-ci le contraste le plus complet. Niederer, docteur en théologie, avait fait de fortes études classiques; Schmid, dont la première instruction avait été simplement celle de l'école primaire, s'était voué exclusivement à un ordre de connaissances, les mathématiques. Niederer était un théoricien, aussi embarrassé que Pestalozzi lui-même devant les difficultés de la vie réelle; Schmid avait, au contraire, un vrai talent d'organisation, une remarquable habileté pratique. Niedererétaitenthousiaste, chimériqueetemporté; Schmid, positif et toujours maître de lui-même. Enfin Niederer était protestant et croyant; Schmid, élevé dans le catholicisme, était devenu, comme Pestalozzi, indifférent aux dogmes religieux.

Au moment où nous sommes arrivés (1807), la rivalité qui se manifesta plus tard entre Niederer et Schmid n'avait pas encore éclaté; mais déjà il y avait dans l'institut des germes de discorde. Plusieurs des plus anciens collaborateurs de Pestalozzi souffraient de se voir éclipsés *. Schmid avait réformé l'enseignement de la géométrie, du calcul et du dessin; il préparait des livres élémentaires destinés à remplacer ceux de Burgdorf, et qui parurent un peu plus tard 2 ; il manifestait

1. C'est parce que la personnalité de Schmid commençait à s'affirmer d'une façon tranchante que Buss avait quitté l'institut en 1806. (Biographie de Buss par M. Ernst Buss, dans la Geschichte der schwëizerischen Volksschule du Dr Hunziker, t. II, p. 131.)

2. Die Elemente der Form- und Grôssenlehre, Berne, 1809; die Elemente des Zeichnens, Berne, 1809; die Elemente der Zahl als Fundamejite der Algebra, Heidëlberg, 1810. Schmid publia ces trois ouvrages sous son nom, contre l'avis de Niederer, qui aurait voulu que tous les écrits sortant de l'institut portassent le nom de Pestalozzi. Ce fut là entre eux un premier sujet de discorde. « Ce n'est point une raison d'intérêt, dit à ce sujet Schmid lui-même, qui avait déterminé l'opinion de Niederer. Mais je puis me rendre le même témoignage. La publication de

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ouvertement son dédain pour certains de ses collègues ; il ménageait peu, par exemple, l'amour-propre du bon Krùsi : « Et pourtant, dit celui-ci quelque part avec amertume, le Livre des mères, encore méconnu aujourd'hui, et rejeté de beaucoup, deviendra un jour la pierre angulaire de la méthode J ! »

Pestalozzi voyait avec inquiétude ce commencement de division intestine. Pour y remédier, il eût fallu imposer d'une main ferme la discipline à tous ses collaborateurs; il ne sut que les conjurer pathétiquement d'être unis. Dans son allocution du jour de Tan 1808, il montre un profond découragement; se croyant près de sa fin, il avait fait faire d'avance son cercueil, qu'il fit apporter au milieu de l'assemblée, comptant sur cette funèbre mise en scène pour augmenter l'impression de sa harangue. « Je ne suis pas heureux, dit-il à ses auditeurs. L'œuvre de ma vie a trahi des lacunes que je ne soupçonnais pas. Le lien qui nous unit tous s'est montré relâché aux endroits où je le croyais le plus serré. J'ai vu le mécontentement se produire, là où je croyais la paix assurée. J'ai vu l'amour se refroidir, là où je le croyais le plus ardent. » Et il s'accuse d'être lui-même la cause du mal dont il se plaint. « J'ai exigé avec dureté ce que j'aurais dû demander avec humilité; j'ai voulu obtenir par la contrainte la présence et le développement de forces que mes propres erreurs, mes propres faiblesses avaient fait disparaître du milieu de nous.

mes livres fui fructueuse, mais je ne consacrai pas un sou de l'argent que j'en retirai à mon usage personnel. Je l'employai à faire donner de l'instruction à quatre de mes frères et sœurs, et à subvenir à divers besoins de mon père. » (Schmid, Wahrheit und Irrthum, p. 5.)

1. Kriisi, Mein Leben und Wirken in der Pestalozzi' schen Erziehungsanstalt, publié dans les PestalozzVsche Blâtter de Niederer (l. I, p. 167).

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Hélas! j'ai voulu employer la violence pour extirper ce que ma légèreté avait laissé s'enraciner. Ainsi s'est produit le mécontentement parmi nous. Ainsi se sont relâchés des liens que je croyais devoir être éternels. Ainsi ont été séparés de moi des cœurs que je croyais unis à moi pour jamais. Me voici maintenant. Voici mon cercueil. C'est là qu'est mon salut 1. »

L'année 1808, cependant, ne fut pas mauvaise. Quatre des maîtres, il est vrai, Tobler 2, Hopf 3, Barraud 4 et Steiner quittèrent l'institut; mais, après une crise heureusement surmontée, la concorde parut se rétablir entre ceux qui restaient. Cette crise éclata au mois de mai pour se prolonger jusqu'en automne. Niederer s'était montré froissé, à plusieurs reprises, de voir Pestalozzi attacher une extrême importance aux résultats obtenus par Schmid dans ses leçons; invité à prendre, lui aussi, une part plus active à l'enseignement, il répondait que sa mauvaise santé paralysait souvent son bon vouloir, et que la tournure de son esprit le rendait impropre à l'action pratique

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