L'INSTITUT D'YVERDON : DEUXIÈME PÉRIODE
État de l'institut d'Yverdon après le départ de Schmid. — Visite de Jullien (1810); son livre sur Pestalozzi. — Schmid publie une brochure contre les instituts d'éducation (automne de 1810) ; analyse de cette brochure. Il cherche une place dans l'enseignement public; devenu directeur d'école à Bregenz (1812), il se rapproche de nouveau de Niederer, et revient en visite à Yverdon en 1812 et 1813. — Polémiques suscitées par le rapport du Père Girard; le professeur Ch.-L. de Haller, le chanoine Bremi; réponses de Pestalozzi et de Niederer (1811- 1813). — Les visiteurs étrangers. Anecdote racontée par Ramsauer — Embarras financiers de l'institut. Rôle de Mieg comme conseiller. L'institut de jeunes filles est cédé à Mllc Kasthofer (novembre 1813). Mme Pestalozzi et Lisabeth quittent Yverdon. Mariage de Niederer avec M110 Kasthofer (avril 1814). — Conflits entre Niederer et Pestalozzi. Mort de Mme Custer (septembre 1814). — Jullien fait instituer une « commission économique ». — L'Irlan.ais Synge. — Démarche tentée auprès de Nabholz. — La position de Schmid à Bregenz est ébranlée. Niederer et Pestalozzi l'engagent à revenir à Yverdon (décembre 1814). — Nouvelles querelles entre Pestalozzi et Niederer. — Dis solution de la « commission économique » (février 1815). — Retour de Mme Pestalozzi et de Lisabeth (mars 1815). — Retour de Schmid (avril 1815). — Changement politique en Suisse. Brochure de Pestalozzi : An die Unxchuld, etc. — Réformes exécutées par Schmid dans l'institut. —Mort de M,nc Pestalozzi (Il décembre 1815). — Première querelle entre Schmid et Niederer. — Soulèvement de la majorité des maîtres contre Schmid (janvier 1816). Pestalozzi rétablit la paix. — Protestation des maîtres allemands contre Schmid (février 1816);
les protestataires quittent Yverdon au printemps. Krùsi, qui a ouvert un pensionnat de garçons à Yverdon, se sépare de Pestalozzi. Ramsauer part pour Wurzbourg. — Situation de l'institut à la suite de cette crise. Motifs des dissentiments entre Schmid et Niederer. Pourquoi Pestalozzi donne raison à Schmid. Attestation délivrée par Pestalozzi à Niederer (1er mars 1816). — Période d'apaisement relatif. État satisfaisant de l'institut. — L'enseignement mutuel. Visite du Dr Bell à Yverdon. — Arrivée à Yverdon de Lautz et de ses trois amis (octobre 1816) : ils offrent leur coopération à Pestalozzi. — Niederer renonce à ses fonctions de maître dans l'institut de Pestalozzi (22 janvier 1817). — Conclusion d'un traité, avec le libraire Cotla pour la publication des œuvres de Pestalozzi (février 1811). — Proposition de Lautz à Pestalozzi pour une réorganisation de l'institut. — Conseil de Mieg; Pestalozzi essaye de réconcilier Schmid avec Niederer et Kriisi : lés deux derniers se refusent à un rapprochement. — Appel de Pestalozzi au public pour la souscription à l'édition de ses œuvres (mars 1817). — Nabholz vient à Yverdon, appelé par Pestalozzi; il ne peut s'entendre avec Schmid, et repart (mai). Lautz et ses amis se séparent de l'institut. Niederer annonce du haut de la chaire sa rupture définitive avec Pestalozzi (25 mai 1817). Motif allégué par Niederer et d'autres pour expliquer leur sortie de l'institut : Pestalozzi n'était pas chrétien.
Des anciens collaborateurs de Pestalozzi, il ne restait plus auprès de lui que Niederer et Krûsi, insuffisamment secondés par un groupe de jeunes maîtres dont la plupart étaient sans expérience (Gôldi, Ramsauer, Leuzinger, Weilenmann, Blochmann, Schacht, Ackermann, Lehmann, etc.). Cependant Mieg, à la veille de son départ, ne jugeait pas la situation mauvaise *. Un
L a Je quitte l'institut tout à fait rassuré, à la condition qu'on tienne compte de ma triple recommandation : concentration, direction, et surveillance des forces, tant intellectuelles que matérielles, qui existent en quantité surabondante. Niederer s'occupe maintenant, plus que précédemment, de la direction et de la marche pratique de l'établissement. Il ne dépend que de lui d'être l'appui de Pestalozzi, en employant ses talents distingués d'une manière utile et bienfaisante. Krùsi est beaucoup plus actif depuis que Schmid. son antagoniste, est parti. Blochmann,
l'institut d'yverdon : deuxième période (1810-1817). 287
point essentiel avait été obtenu : la paix était rétablie dans l'institut *. On s'aperçut bientôt, toutefois, que les absents avaient laissé un vide impossible à remplir. Le niveau de l'enseignement ne tarda pas à baisser, et le nombre des élèves diminua dès l'automne, pour continuer à décroître d'année en année -.
Cependant l'institut d'Yverdon, jugé avec trop de sévérité par les commissaires de la Diète suisse, allait trouver en France, à ce moment même, un apologiste inattendu. C'était Marc-Antoine Jullien, de Paris3. Une
de Leipzig, est une bonne acquisition pour l'institut. » (Lettre de Mieg à Lejeune, du 30 juillet 1810, citée par M. Morf, t. IV, pp. 241-242.) — Blochmann était entré à l'institut d'Yverdon en octobre 1809 pour y enseigner la géographie. Il y resta jusqu'en 1816.
1. Un jeune Francfortois, Voigt, entré comme maître de musique à l'institut en juin* 1810, écrit à Lejeune le 23 juillet : « Si l'absence de Schmid avait eu de l'importance, on ne l'aurait pas renvoyé. Les choses sont beaucoup mieux telles qu'elles sont à présent. Tout est parfaitement organisé. Depuis le départ de Schmid, M. Pestalozzi parait rajeuni de trente ans. C'est un homme rempli de bonté. La bonté de tous, grands et petits, dans l'institut, est une chose qui va presque à l'incroyable. Je ne pense pas qu'on puisse voir dans le monde entier quelque chose de semblable à ce qu'on voit ici. » (Morf, IV, pp. 240-241.)
2. Voigt, si optimiste en juillet, écrit le 6 novembre: « Beaucoup d'élèves partent, et il n'en arrive point. Ce sont surtout les Français qui s'en vont. Le nombre des garçons n'atteint même plus la centaine. L'institut a plus souffert du départ de Murait et de Schmid qu'on ne l'avait cru. On doute presque qu'il puisse continuer à subsister. Plusieurs maîtres sont encore partis, parce qu'ils n'étaient plus assez occupés, et aussi parce que c'étaient des amis de Schmid. » Et le 24 novembre : « Il faut sans doute que les leçons soient données; mais il faut aussi que les maîtres soient payés; et quand on n'a pas même cent élèves, il entre dans la caisse beaucoup moins d'argent. Le départ de Mieg, de Murait, de Schmid et de Hofmann a causé à l'institut un dommage irréparable. » (Morf, IV, p. 244.)
3. Marc-Antoine Jullien (dit de Paris pour le distinguer de son père), né en 1775, était le fils du conventionnel Jullien de la Drôme. Après de brillantes études faites à Paris et à Londres
nouvelle édition, parue en 1809, de l'ouvrage de Chavannes, Exposé de la méthode élémentaire de Pestalozzi, provoqua de la part de quelques journaux des commentaires élogieux qui attirèrent l'attention du ministre de l'intérieur, M. de Montalivet l. Il chargea Jullien, qui devait traverser la Suisse en se rendant en Italie, de visiter l'institut d'Yverdon et de faire sur la méthode de Pestalozzi une enquête approfondie 2. Jullien vint à Yverdon dans l'été de 1810, apportant une lettre d'introduction de l'ancien directeur
(voir la correspondance de M,ne Jullien de la Drôme, publiée en 1881 par son arrière-petit-fils M. Edouard Lockroy sous le titre de Journal d'une bourgeoise pendant la Révolution), il entra tout jeune dans la politique, devint en 1794 l'un des trois membres de la Commission executive de l'instruction publique, puis fut envoyé en mission à Bordeaux. Emprisonné après le 9 thermidor, remis en liberté en brumaire an iv, il prit part avec son père à la conjuration de Babeuf, mais ne fut pas impliqué dans le procès. Entré dans l'armée, il fît les campagnes d'Italie et d'Egypte, mais, par l'indépendance de son caractère, déplut à Bonaparte, qui l'éloigna de lui. Sous le Consulat, toutefois; il fut commissaire des guerres à l'armée d'Italie; il reçut plus tard le grade d'inspecteur aux revues. Ses fonctions officielles ne l'empêchèrent pas de s'occuper de travaux philosophiques et littéraires : il fit paraître en 1808 un Essai général d'éducation physique, morale et intellectuelle, puis un Essai sur l'emploi du temps. En 1810, une visite qu'il avait rendue à Mme de Staël à Chaumont-sur-Loire le rendit suspect à Napoléon : c'est alors qu'il fut envoyé en disgrâce en Italie, et que, chemin faisant, il vint à Yverdon. Son opposition au régime impérial (il avait, dans un mémoire confidentiel, tenté de provoquer la déchéance de Napoléon) le fit arrêter en 1813; mais il recouvra la liberté l'année suivante. Il se rendit alors de nouveau en Suisse, où il. séjourna presque sans interruption jusqu'en 1817, époque oii il rentra définitivement en France. Dans le reste de sa carrière, il ne cessa, comme publiciste, de travailler à la propagation des principes de la Révolution française. Il a vécu jusqu'en 1848.