Morf, IV, p
2. Pestalozzi était d'une si excessive bonté envers ceux même qui contristaient son cœur, qu'il donna à Lautz, sur sa demande, une lettre de recommandation pour Nicolovius.
3. L'épisode du séjour de Lautz et de ses amis dans l'institut n'a été mentionné par Pestalozzi qu'en termes très vagues: le nom même de Lautz n'est pas prononcé dans son récit. Cependant le passage a son importance, parce qu'il nous donne sur cette affaire l'appréciation du principal intéressé. Nous le traduisons :
« Subitement apparut au milieu de nous, comme s'il fût tombé du ciel, un homme qui disposait de ressources considérables; il était accompagné d'un groupe de jeunes gens instruits et distingués, voués à la carrière de l'enseignement, et sur lesquels il exerçait une domination absolue. Cet homme me fit des offres presque incroyables, afin, disait-il, de mettre un terme aux angoisses de ma situation, et de placer sur un pied solide mon établissement, dont il portait aux nues les mérites, principalement en ce qui concernait les procédés d'enseignement élémentaire de Schmid... J'acceptai avec reconnaissance ses propositions. La plupart de mes anciens collaborateurs virent de mauvais œil ces nouveaux venus; ils crurent à une machination
La brusque retraite de Nabholz, et la résolution subite prise par Lautz et ses amis, coïncidèrent avec une manifestation publique de Niederer, que ces circonstances, en surexcitant encore son caractère naturellement irritable, poussèrent à faire un éclat. On sait qu'il préparait un certain nombre d'élèves de l'institut à la première communion pour le dimanche de Pentecôte. Lorsque le jour de cette.cérémonie religieuse, qui avait lieu dans la chapelle même du château, fut arrivé (25 mai 1817), Niederer, après avoir prononcé comme pasteur le sermon d'usage, annonça du haut de la chaire la résolution qu'il avait prise de s'éloigner de l'institut, en ajoutant « que sa conscience lui en faisait un devoir, et qu'il se reprochait de ne pas lui avoir obéi plus tôt1 » ; il adressa ensuite ses adieux aux élèves
cle Schmid pour les évincer, et cherchèrent à se placer ailleurs. Me croyant assuré de la durée du concours qui m'avait été offert, je ne cherchai pas à retenir ceux qui voulurent partir, et plusieurs partirent en effet. Mais, à ce moment, Schmid s'aperçut que cet homme commençait à changer de langage, et que son véritable dessein était, non de nous seconder en auxiliaire dévoué, mais de s'emparer de la maison pour la diriger seul... Heureusement, dans cet instant critique, Schmid eut l'idée qu'une édition de mes ouvrages, publiée par souscription, pourrait fournir les moyens d'assurer l'indépendance de ma maison. Il partit pour Stuttgart pour négocier à ce sujet avec le libraire Cotta. L'homme dont Schmid avait commencé à suspecter les intentions s'était montré très amical à son égard jusqu'au moment de son départ pour Stuttgart. Mais à peine Schmid fut-il éloigné que l'étranger se rapprocha de ses ennemis les plus déclarés; il chercha en même temps à ébranler la confiance que j'avais placée en Schmid, et bientôt il fut clair que son but était de le séparer de moi. Quand j'eus compris son dessein, je n'en demandai pas davantage. J'attendis le retour de Schmid, qui revint rapportant un traité dont les conditions dépassaient toutes mes espérances; je l'interrogeai, et il m'éclaira complètement. 11 fallut renoncer à toute idée d'une association avec l'étranger; et le jour même celui-ci quitta l'institut, ainsi que ses compagnons. » (Lebensschicksale, pp. 65-68.) 4. Biber, Beitrag zur Biographie Heinrich Pestalozzi's, p. 338,
l'institut d'yverdon : deuxième période (1810-1817). 343
assemblés. Voici le récit que fait Pestalozzi de cette étrange scène :
Le service divin avait lieu chez moi, dans la grande salle du château. Toutes les personnes qui se trouvaient en relations avec nous assistaient à cette cérémonie, à laquelle je m'efforçais toujours de donner le plus de solennité possible; et Niederer, sans m'avoir le moins du monde prévenu de ses intentions, profita de cette circonstance pour annoncer, dans un langage offensant, du haut de la chaire où il officiait, et devant cette assemblée venue pour assister à un acte religieux, qu'il se séparait de moi et de mon institut. Cela m'indigna naturellement, et d'autant plus que le personnage étranger qui s'était montré précédemment si bien disposé à mon égard (Lautz) était présent ainsi que les compagnons, et que je devais nécessairement penser que la déclaration de Niederer avait été concertée avec lui. Ajoutez que la chose se passait chez moi, et que je me voyais, moi chef de famille et maître de la maison, attaqué par l'employé que je payais pour donner à mes élèves l'enseignement religieux. Dans ces circonstances, je me crus autorisé à protester. Je me levai, et je dis au prédicateur, entre autres choses, qu'il était là pour confirmer mes élèves et pour nous édifier chrétiennement par cette cérémonie, et non point pour parler en chaire des inimitiés qui existaient entre sa maison et la mienne *.
Pestalozzi ajouta qu'il donnait rendez-vous à l'assemblée pour le dimanche suivant, et qu'il répondrait alors aux accusations portées contre lui par Niederer. Mais la réflexion le ramena bientôt à des idées plus
1. Meine Lebensschicksale, p. 69. — Le récit de Schnyder von Wartensee, qui était présent, concorde entièrement avec celui de Pestalozzi. « Personne, dit-il, ne donna raison à Niederer: on trouva qu'il avait mal choisi l'heure et le lieu pour vider une semblable querelle. » Et il ajoute : « Mrae Niederer, au lieu d'influer sur son mari dans un sens conciliant, comme on eût pu s'y attendre de la part d'une femme, cherchait au contraire à l'exciter • encore davantage contre Pestalozzi ». (Lebenserinne* rungen, pp. 332-333.)
d44 PESTALOZZI.
calmes, et il renonça sagement à donner suite à ce projet.
Le pamphlet publié en 1827 par Biber, et dont nous aurons à parler plus loin, nous apprend que Niederer avait choisi pour texte de son sermon ce passage de l'évangile de saint Jean : « Je suis le chemin, la vérité et la vie; nul ne vient au Père que par moi », en insistant sur la nécessité de la foi en Jésus-Christ; c'était, dit l'orateur, à faire naître cette foi dans le cœur des élèves qu'il s'était principalement attaché dans tout son enseignement religieux. Biber ajoute ce commentaire : ce Peu de jours auparavant, Niederer avait déclaré à Pestalozzi, pour la troisième fois, qu'il ne continuerait pas ses fonctions de maître de religion, pour des motifs tirés des opinions religieuses de Pestalozzi et de l'influence que Schmid exerçait sur les élèves à ce point de vue ». C'est qu'il y avait, en effet, au fond du différend entre Pestalozzi et ceux de ses anciens collaborateurs qui se séparèrent de lui, une dissidence religieuse : Niederer, Krùsi, Ramsauer, et la plupart des Allemands qui avaieat quitté l'institut en 1816, ont dit, pour justifier leur attitude, qu'ils avaient fini par s'apercevoir que Pestalozzi n'était pas véritablement chrétien. Nous n'iusisterons pas davantage sur ce côté de la question, quelque intéressant qu'il soit : on nous permettra de nous borner à cette simple indication, sans entrer dans des développements qui nous entraîneraient trop loin *.