Fellenberg's Klage, pp
lorsqu'il se fut rendu compte de ce que voulait Fellenberg, ne put plus accepter le genre d'association que celui-ci avait cherché à lui imposer :
M. Stàhele m'a lu de votre part un vrai chef-d'œuvre où ma situation est appréciée en paroles aigres-douces, et qu'il a prudemment refusé de laisser entre mes mains. Si je ne vous connaissais pas, si je n'avais pas pour vous de l'affection et de l'estime, je dirais qu'une lettre semblable est l'œuvre d'un cœur hypocrite, orgueilleux et tyrannique; mais Dieu me préserve de le faire : Ne jugez pas, afin de n'être point jugés... Dans ce chef-d'œuvre, vous vous posez en homme qui prend à mon égard l'attitude du Saint-Père, lorsque, sortant du sanctuaire de la curie, il apparaît sur son balcon pour lancer l'excommunication contre un hérétique. Cette excommunication m'avait mis quelque peu de mauvaise humeur; le même jour, on m'apporte un journal dans lequel vous êtes célébré comme mon sauveur, comme mon bienfaiteur, qui va payer mes dettes, et qui me donnera la tête, les bras et les jambes dont j'ai besoin pour continuer à vivre; des gens qui se sont entretenus avec vous viennent me parler de la grâce que vous me faites de vouloir bien diriger ma maison, à vingt lieues de distance, du haut de votre grandeur et par un simple veto... Mon cher Fellenberg, mettez-vous un instant à ma place. M. Jullien m'a appelé auprès de vous; Schmid, songeant aux ressources considérables dont vous disposez, m'a encouragé à me rendre à cet appel, et à accepter tout ce qui pourrait être utile à l'avancement de nos efforts réciproques. J'allai vous trouver, plein de confiance et d'affection. Je surmontai tous mes scrupules, je fis plus que je ne devais faire, plus que je n'avais le droit de faire, et me contentai d'une légère réserve pour le cas de non-réussite. Encore maintenant, ma confiance dans vos bonnes intentions n'a pas disparu; mais il s'est passé des choses après lesquelles il est indispensable que vous sachiez ce que je pense de notre association projetée, et que je sache aussi ce que vous-même en pensez... Mon cher Fellenberg, ce que je cherchais auprès de vous, ce n'est pas ce qui vous est propre, ce n'est pas votre force personnelle. Je ne cherchais et ne cherche encore maintenant qu'une aide pour assurer l'indépendance et le libre
l'institut d'yverdon : dernière période (1817-1825). 371
jeu de ma propre force. Une situation indépendante, inattaquée et inattaquable, la garantie de mes droits, et des collaborateurs qui ne veuillent ni ne puissent me faire de l'opposition, voilà ce dont j'avais besoin lorsque je suis ailé vous voir, voilà ce qu'à ma satisfaction je possède maintenant en partie. Je n'ai pas besoin d'autre chose, et tout ce qui pourrait m'être encore nécessaire par surcroît, je suis assuré de pouvoir me le procurer moi-même. Je serai heureux de prendre conseil de vous à l'occasion, mais je ferai voir, à ceux qui le mettraient en doute, que je suis encore capable d'agir par moi-même... et je continuerai d'agir, en pleine indépendance, pour ce qui est mon œuvre et non l'œuvre d'un autre. Je suis prêt à m'abaisser au-dessous du dernier des mendiants, comme serviteur de la vérité et la justice; mais contre la vérité, contre la justice et contre mon devoir je ne me ferai le serviteur d'aucun homme, quelles que puissent être sa position et sa grandeur dans le monde. Et j'ajoute en passant que je ne souffrirai pas de n'être regardé que comme un vieillard digne de commisération, qui a eu autrefois quelques forces, mais qui ne les a plus. Non, je revendique le droit d'être regardé comme un homme que l'emploi de sa vie, son expérience et son courage ont mûri et rendu plus apte que tout autre à la réalisation de son but, et le droit d'être traité comme tel par tout le monde, sans exception. Je revendique le droit de conserver jusqu'à la mort mon activité libre et indépendante, et j'ajoute que mes contemporains me doivent la continuation de cette libre activité; vous-même, monsieur de Fellenberg, vous savez bien que mes contemporains reconnaissent qu'ils ont ce devoir à mon égard, vous savez mieux que personne que je ne pouvais accepter et n'ai accepté l'association qui m'était offerte, que dans le dessein de fortifier et d'accroître ma liberté d'action. Mais s'il fallait maintenant que cette liberté d'action, revendiquée par moi, que mon indépendance et mon droit fussent soumis à l'arbitraire d'autrui, et que notre association dût être interprétée en ce sens, je vous le déclare sans détour, j'aimerais mieux finir mes jours à l'hospice à Zurich, que d'aller prendre dans vos superbes établissements, dans vos salles de concert, et même à votre table, la place d'un patriarche de l'éducation mis à la retraite avec des honneurs princiers;
Fellenberg ne se tint pas encore pour battu. Il attribuait uniquement à l'influence de Schmid l'éloignement que montrait Pestalozzi pour l'association projetée. Le 49 novembre, YAllgemeine Zeitung dAugsbourg publia un article inspiré par lui, et destiné à exercer sur Pestalozzi une pression morale afin d'obtenir de lui l'exécution de la convention qu'il répudiait. Dans les premiers jours de décembre, Pestalozzi envoya à ce journal une réponse où il racontait les faits et les expliquait *. Après la publication de cette réponse, l'agent de Fellenberg à Yverdon, Stahele, décida trois maîtres de l'institut (Beck, Brandt et Bank) à se joindre à lui pour exiger le renvoi de Schmid : le 14 décembre, ils présentèrent tous les quatre à Pestalozzi une adresse disant que la réponse parue dans YAllgemeine Zeitung était, à leurs yeux, incompatible avec la dignité du chef d'un établissement d'éducation; que cette réponse avait certainement été écrite sous l'influence de Schmid; et que, si Schmid n'était pas immédiatement congédié, ils quitteraient l'institut 2. Pestalozzi, à bout de patience, se décida alors à chasser de sa maison l'agent de Fellenberg; quant aux trois autres, il se contenta de les réprimander 3.
L'irritation de Fellenberg fut encore accrue par cet incident. 11 écrivit à Stahele : <c En ce qui concerne Schmid, nous n'avons pas le choix : ce Satan doit partir, ou l'institut de Pestalozzi doit cesser d'exister. Je vous prie de dire à Pestalozzi, de ma part, que je ne regarde en aucune façon notre convention comme annulée, et
1. Cette réponse a été reproduite par Schmid, Fellenberçfs Klage, pp. 12-14.
2. Le texte de cette adresse a été publié par Schmid, Fellenberg's Klage, p. 37.