‹ PestalozziChapitre 23 sur 201 · Schvjanengesang , p · texte numérisé non relu

Schvjanengesang , p

Le sentiment que cette sentence impitoyable était injuste, que les idées dont il avait tenté la réalisation étaient méconnues, remplissait son cœur d'une indicible amertume. Il souffrait aussi de penser que sa femme, dont il avait dissipé la fortune, avait dû perdre maintenant la confiance qu'elle avait autrefois placée en lui. Mme Pestalozzi montra, durant cette longue période d'épreuves, une admirable résignation *; elle ne récrimina point; mais elle semble s'être détachée jusqu'à un certain point de son mari. Durant les années qui suivirent le désastre financier de Neuhof, et jusqu'au moment où la révolution helvétique ouvrit à Pestalozzi une carrière nouvelle, l'attitude de Mme Pestalozzi reste la même 2. D'une santé délicate, et fré-

1. En 1782, Pestalozzi parle de sa femme en ces termes : « Ah, la femme qui n'a pas sa pareille en cela, — la femme qui m'aimait tendrement alors même qu'elle ne me reconnaissait plus, — la femme qui se sacrifiait encore pour moi, lorsqu'à elle aussi ma conduite finissait par paraître extravagante et insensée,— la femme qui, dans la misère et aux portes de la mort, me demeura inébranlablement fidèle, et qui, dans ses malheurs et son chagrin, accablée de maux inexprimables, découragée et sans forces pour tout le reste, sut toujours retrouver du courage pour moi, — cette femme, Iselin, te doit le salut de son mari et les heures de tranquillité qui, après de longues années de désespoir, ont enfin lui pour elle. » {Schweizerblatt, p. 231, n° 30, 25 septembre 1782. Nous citons toujours le Schweizerblatt d'après l'édition Seyffarth des OEuvres complètes, où il forme le tome VIL)

2. Pestalozzi s'exprime ainsi à ce sujet : « Mon épouse, en se sacrifiant pour moi, perdit tout ce que son mariage lui avait donné l'espoir d'accomplir à mes côtés. Mais, heureusement, ce que je lui ravis par mes fautes, Dieu le lui rendit en quelque façon par des amis, qui jusqu'à sa mort suppléèrent pour elle à beaucoup de ce qu'elle avait perdu par moi, et la consolèrent en grande partie des chagrins dont j'étais la cause. Pendant la longue série de ses années d'épreuve, elle fut l'objet d'une sollicitude attentive et dévouée de la part de plusieurs nobles amies, qui l'assistèrent dans l'adversité avec une admirable délicatesse, et envers lesquelles je demeurerai reconnais-

quemment malade, il lui eût été difficile d'intervenir activement pour améliorer la situation matérielle.

C'est à ce moment même (probablement en 1780) qu'entra au service de Pestalozzi une jeune servante dont l'activité et le dévouement méritèrent la reconnaissance attendrie des deux époux, pour qui elle fut pendant de longues années une véritable providence. Elle se nommait Elisabeth Naf, de Kappel. Née en 1762, elle avait servi déjà chez un membre de la famille (on ne sait pas lequel), et, son maître étant mort, elle vint à Neuhof offrir son aide. C'était une fille laborieuse, qui avait toutes les qualités d'une bonne ménagère; grâce à elle, il y eut de nouveau de l'ordre et de la propreté dans la maison, où tout était à l'abandon; elle cultiva le jardin, elle ramena un peu d'aisance au foyer domestique, « C'est cette fille, dit Nicolovius qui la vit en 1791, dont Pestalozzi a reproduit la figure, en l'idéalisant, dans sa Gertrude *. »

sant jusqu'à mon dernier soupir. » (Schwanengesang , p. 212.) Au premier rang de ces amies, il faut nommer Mme de Hallwyl, dont il sera parlé plus loin (p. 77, n. 3). Après elle viennent entre autres Mlle Dorothée Usteri, de Zurich, qui vécut à partir de 1786 chez la châtelaine de Hallwyl et y mourut en 1804 (c'est d'elle qu'il est question dans le passage du journal de Mrae Pestalozzi cité p. 24); Mme Dolder, femme d'un commerçant zuricois établi à Wildegg, et dont le mari devint plus tard membre du gouvernement helvétique; Mme Hûnerwadel, de Lenzbourg, qui fut la marraine du petit-fils de Pestalozzi.

1. G.-H.-L. Nicolovius, théologien prussien, né à Kônigsberg en 1767, mort à Berlin en 1839. Étant venu en Suisse en 1791 avec le comte Stolberg, il fit à Zurich la connaissance de Pestalozzi, dont il devint l'ami et avec lequel il resta toujours en correspondance. Après quelques années consacrées à des voyages., il entra dans la carrière administrative, dans le grand- duché d'Oldenbourg d'abord, puis en Prusse. Appelé en 1809 aux fonctions de conseiller d'Etat par le gouvernement prussien, et chargé de la direction de l'instruction publique, Nicolovius fit décider l'envoi de plusieurs jeunes instituteurs prussiens à

PESTALOZZf ÉCRIVAIN, DE 1780 A 1782. 43

Ramsauer rapporte que trente ans plus tard Pestalozzi lui dit un jour : « Je me retournerais dans la tombe et je ne pourrais pas être heureux au ciel, si je n'étais pas certain qu'après ma mort elle sera plus honorée que moi-même : car sans elle il y a longtemps que je ne vivrais plus 1 ».

Les servantes, on le voit, jouent un grand rôle dans la biographie de Pestalozzi; il semble que son imagination fût plus vivement frappée des vertus simples et actives de la femme du peuple. Dans ses souvenirs d'enfance, ce n'est pas sa mère qui tient la première place, c'est la servante Babeli ; et plus tard, lorsqu'il écrit son roman populaire, ce n'est pas sa propre épouse qui lui fournit le modèle de la mère de famille idéale, c'est la servante Lisabeth.

Dans le Schwanengesang, Pestalozzi, qui parle de Babeli avec tant d'admiration et de reconnaissance, ne dit pas un mot d'Elisabeth Naf. La raison de ce silence sera expliquée en son lieu (voir p. 426).

L'isolement de Pestalozzi, qui lui fut si douloureux en ce moment critique, n'était cependant pas absolu. Deux hommes, entre autres, avaient conservé confiance en lui et lui prodiguèrent leurs encouragements dans

Yverdon pour y recevoir l'enseignement de Pestalozzi. — C'est dans une communication faite en 1804 à la Société littéraire d'Eu tin (publiée par le professeur A. Nicolovius dans l'ouvrage qu'il a consacré à la mémoire de son père, Denkschrift auf G. H. L. Nicolovius, 1841, pp. 140-148), que Nicolovius a parlé d'Elisabeth Naf. — M. Morf a reproduit (Eine Dienstmagd, dans le volume intitulé Einige Bliiltev aus Pestalozzi s Lebens-und Leidensgeschichte, Langensalza, 1887, p. 106), deux lettres écrites à Lavater par Pestalozzi en 1788 pour lui présenter cette servante comme un « sujet » digne de l'intéresser au point de vue de ses études physiognomoniques.

1. Memorabilie?i, p. 75. Voir sur Ramsauer la page 131 et la note 2 de la page 322.

son infortune : c'étaient Iselin i et le libraire Gaspard Fûssli, frère puîné du peintre Henri Fûssli 2. Ils lui conseillèrent d'écrire; et Pestalozzi, qui « n'avait pas ouvert un livre depuis treize ans 3 » , et ce qui ne pouvait plus écrire une ligne sans faute 4 », résolut d'essayer du métier d'écrivain « comme il eût essayé, s'il l'eût fallu, de celui de perruquier, pour procurer quelques ressources à sa femme et à son enfant s » .

Les deux premiers écrits qui sortirent alors de sa plume sont la Soirée d'un solitaire (Die Abendstunde eines Einsiedlers) et un Mémoire sur les lois somptuaires (Ueber die Aufwandgesetze). Us passèrent inaperçus. La Soirée d'un solitaire parut dans le numéro de mai 1780 des Éphémérides d' Iselin : c'est une suite

1. Pestalozzi était en correspondance régulière avec Iselin depuis 1777. Les lettres de Pestalozzi à Iselin, au nombre de trente-huit (avril 1777-mai 1782) , ont été publiées par le Dr J. Relier dans les Pàdagogische BUitter de Kehr, année 1884. C'est à cette publication que nous empruntons toutes les citations des lettres de Pestalozzi à Iselin que l'on trouvera plus loin.

2. On se rappelle que Henri Fûssli, l'aîné de Pestalozzi de quelques années, avait été son camarade dans la Société des jeunes patriotes zur Gerwe.

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