‹ PestalozziChapitre 27 sur 201 · Schwanengesang, p · texte numérisé non relu

Schwanengesang, p

nécessaire est de procurer à l'enfant du pauvre un travail facile, qui lui permette de vivre; ce travail, c'est l'industrie manufacturière qui peut le mieux le lui offrir : après un court et facile apprentissage, l'enfant se trouvera mis en état de gagner sa vie. Et alors, tout en travaillant de ses doigts, il s'appropriera les connaissances nécessaires à sa condition, la lecture, l'écriture, le calcul, ce Je voudrais, dit Pestalozzi, employer l'avantage qu'offre le travail industriel, avec ses salaires plus élevés, comme moyen d'arriver à- la création de véritables établissements d'éducation, donnant satisfaction aux besoins de l'humanité dans toute leur étendue. » La fabrique, où le jeune ouvrier doit trouver à la fois le salaire et l'instruction, voilà pour Pestalozzi la véritable école, celle de laquelle sortira le relèvement des classes rurales indigentes. Telle est la théorie qu'il expose dans ses Lettres sur V éducation de la jeunesse pauvre des campagnes i.

Dans Léonard et Gertrude, le point de vue semble différent, et pourtant, en réalité, il n'a pas changé. Pestalozzi nous montre Gertrude (chap. xn) instruisant ellemême ses enfants dans la Wohnstube, dans la chambre de la famille; mais qu'on lise le commentaire qu'il donne de ce chapitre dans Christophe et Else (xive soirée), et Ton verra comment l'éducation dans la famille se concilie à ses yeux avec l'éducation industrielle qu'il voudrait organiser. Le passage nous semble assez important pour mériter d'être reproduit ici :

1. On lira avec fruit, au sujet de la tentative de Pestalozzi à Neuhof, deux intéressantes études du Dr Hunziker : Pestalozzi's Versuck der Armenerziehung auf dern Neuhof (dans la revue Praxis der schweizerischen Volks- und Mittelschule, de Bùhlmann, 1881, p. 63;, et Pestalozzi auf dem Neuhof (dans les Deutsche Blatter de Fr. Mann, 1882).

PESTALOZZf.

« Ah! voilà mon chapitre, père, dit Else : une brave mère qui instruit elle-même ses enfants est ce qui m'a toujours semblé le plus beau ici-bas. — C'est au moins autre chose qu'une salle d'école! dit Joost (le valet de terme). Aucune leçon reçue à l'école ne profitera à l'enfant autant que ce que lui enseignent ses parents. C'est par l'exemple, bien plus que par les préceptes, que doit se faire l'éducation. Ce ne sont pas les préceptes du maître d'école : « Sois pieux, sois « obéissant et laborieux », qui sont efficaces. Les parents sensés exercent l'enfant à l'obéissance, sans lui en parler; ils habituent son cœur à la pitié, sans lui dire : « Sois cha- « ritable »; ils le font travailler sans lui dire : « Le travail « est ton devoir »... Oh ! c'est un lieu sacré que le foyer domestique; là, on apprend à se connaître, à se comprendre; là tout parle au cœur; là, on s'aime comme nulle part ailleurs au monde; là tout est calme et tranquille; rien d'étranger, rien du tumulte de l'école : le fils, tout en coupant des raves, calcule avec son père; la fille, à son rouets apprend en filant toutes les chansons que sa mère chante à côté d'elle; là, nulle main ne reste oisive tandis que l'esprit s'instruit; et, pour le peuple des campagnes, s'instruire sans perdre le temps consacré au travail, s'instruire sans que les mains restent oisives, est l'affaire essentielle. Si j'étais maître d'école dans mon village, j'installerais dans la classe des rouets et des métiers à tisser, et il faudrait que les enfants des paysans apprissent à faire travailler leur langue et leurs doigts tout à la fois. Je leur dirais moi-même, à haute voix, ce qu'ils doivent apprendre, en le leur faisant répéter après moi; j'écrirais à la craie, sur la muraille noire, en grosses lettres blanches, la ligne ou l'exercice de calcul, et je les ferais lire et calculer tout en filant et en tissant, sans interrompre leur travail; car le travail est la chose la plus nécessaire pour le peuple des campagnes... Dans les villes, il est possible que ce système-là ne soit pas précisément le meilleur, car là on peut gagner sa vie avec des outils moins lourds que le hoyau et la bêche; mais, pour mes enfants de paysans, le travail manuel, en vue de leur condition future, serait le moyen essentiel d'éducation; le reste de l'instruction, l'acquisition des connaissances utiles et profitables, serait un accessoire subordonné à cette affaire principale; mais je m'en occuperais aussi très sérieusement: car même

PESTALOZZI ÉCRIVAIN, DE 1780 A 1782. 6i

dans la condition la plus infime, l'homme ne doit pas laisser dévorer toute son existence et toute son activité par le travail de son métier; il faut qu'il ait été habitué à garder, au milieu de son labeur, la tête et le cœur vivants. Et si j'avais une école pareille, et que j'y visse les enfants s'instruire tout en travaillant, je me figurerais pouvoir, par mon procédé , transformer radicalement les mauvaises écoles où les enfants sont plus gâtés qu'améliorés; et ce n'est pas tout : j'irais trouver les pères, les mères de mon village, je les conduirais dans mon école, je leur mettrais dans les mains le livre avec lequel j'instruis les enfants, et je leur dirais : « Brave père, brave mère, voyez combien il est « besoin de peu de chose pour enseigner les enfants, et comme « il vous serait aisé de faire cela vous-mêmes dans votre « propre maison ! » Je n'aurais pas de repos qu'ils ne l'eussent essayé; je les aiguillonnerais et les pousserais, je les conseillerais et les aiderais, jusqu'à ce qu'ils eussent réussi; et, s'il plaît à Dieu, j'aurais la joie de voir un jour de mes yeux les parents obtenir avec leurs enfants dans la chambre de famille de bien meilleurs résultats que je n'en obtiendrais avec tout mon zèle dans mon école l. »

1. Œuvres, éd. Seyffarth, t. VI, pp. 156-164. Il est intéressant de rapprocher de ce fragment un passage d'une lettre de Pestalozzi à Iselin, contenant l'appréciation d'un livre du pédagogue prussien Rochow (Vom Nationalcharakter der Volksschule : Sr. Excellenz dem Freiherrn von Zedlitz gewidmet, 1779), qu'Iselin lui avait envoyé : « Le Nationalcharakter de Rochow est tout à fait conforme au but de mes propres essais, et beaucoup de ses idées se trouvent dans ma seconde partie (c'est-à-dire clans Christophe et Else, que Pestalozzi appelait alors « la seconde partie de Léonard et Gertrude »), dont la moitié à peu près est terminée, si bien que si j'eusse lu le livre auparavant, je croirais moi-même l'avoir copié. Cependant il y a des différences essentielles dans le plan : je veux agir sur le peuple sans éta-. blissements spéciaux, par l'intermédiaire des pères et des mères que je cherche à éclairer, et lui veut agir par des écoles; l'un et l'autre moyen sont bons; mais le premier est le seul possible pour moi, tandis que lui se trouve en mesure d'appliquer aussi le second. Quoi qu'il en soit, j'aimerais à faire la connaissance d'un homme qui m'indique ma propre voie avec tant de force et de justesse; nos opinions et nos desseins ont trop de rapports pour que je puisse m'empêcher de manifester ce désir. » (Lettre du 29 septembre 1780.) C'est la seule fois, croyons-nous,

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Pestalozzi avait un fils. Gomment s'est-il comporté dans son rôle de père, et quelle éducation a-t-il donnée à son petit Jacques? C'est ce que nous allons voir maintenant.

On possède une partie d'un journal manuscrit rédigé par Pestalozzi au commencement de 1774, et dans lequel il notait les progrès de son petit garçon, qui avait alors trois ans et demi *. Il l'exerce à dessiner, à former les lettres, il lui enseigne le nom des choses en allemand et en latin; et lorsque l'enfant ne veut pas prendre sa leçon, il use de sévérité envers lui : « Gela l'ennuyait un peu d'épeler, écrit Pestalozzi le 30 janvier, mais, comme je suis fermement résolu à exiger de lui qu'il s'occupe tous les jours, bon gré mal gré, à ce travail pendant un certain temps, je pris le parti de lui faire sentir cette nécessité, dès les premières fois, de la façon la plus rigoureuse : je ne lui laissai pas d'autre alternative que de travailler ou d'être enfermé. Ce n'est qu'après la troisième mise aux arrêts qu'il se résigna. Ensuite il étudia gaiement et avec plaisir. » Mais, dès le surlendemain, le père constate de nouveau que « Jaequeli n'a pas voulu apprendre 1' a b c ». Un valet de ferme , dont Pestalozzi admire le bon sens , fait au père (13 février) une observation fort juste. « N'est-ce pas, Klaus, lui disait Pestalozzi, que Jacqueli a une bonne mémoire? — Oui, répond le valet> mais vous le poussez trop. — Ah! reprend le père, c'est ce que je

que Pestalozzi ait accordé quelque attention aux travaux pédagogiques d'un de ses contemporains. Comme il tire tout de son propre fonds, de ses expériences personnelles et de ses méditations, il se préoccupe peu, en général, de savoir ce que pensent et ce qu'écrivent les autres.

1. Les fragments de ce journal qui nous ont été conservés ont été publiés en 1828 par Niederer dans ses Pestalozzi 'sche Blàtter, pp. 338 et suiv., sous ce titre : Wie Vater Pestalozzi, anno 1774, sein drei und ein halbjahriges Sohnlein Jakobli unterrichtet und beobachtet.

crains aussi parfois. » Le journal s'interrompt quelques jours après. Les réflexions que fit Pestalozzi, peut-être à l'occasion de la remarque du valet Klaus, ramenèrent à changer de système à l'égard de son fils. Mais il se jeta alors dans l'extrême opposé : il renonça complètement à rien enseigner au petit Jacques, et voulut que l'enfant ne connût pas d'autre instituteur que la nature, jusqu'à ce qu'il eût achevé son développement physique. C'est le principe de Rousseau : reculer le plus possible l'époque des études scolastiques. Ce principe, Pestalozzi l'appliqua aussi, dans la mesure du possible, à l'éducation des enfants pauvres recueillis dans son institut. Il écrit en 1777 : ce Toute précipitation est certainement nuisible, et je ne dois pas enlever les jours de la septième année à leur véritable destination, l'apprentissage du travail (manuel), pour les consacrer à une étude (la lecture, l'écriture et le calcul) qui, à l'âge de neuf ans, sera faite sans peine et dans le même nombre d'heures qu'il aurait fallu y employer de journées en s'y prenant deux ans plus tôt i » .

Dans le Schweizerblatt, comme nous l'avons déjà dit, on trouve quelques renseignements sur les résultats qu'avait donnés cette éducation négative : le père présente aux lecteurs (n° 34, 22 août 1782) son fils alors âgé de douze ans. Pestalozzi reproduit une espèce de poésie naïve, sans rime ni mesure, bien entendu, que Jacques a composée pour la fête de son papa et que la maman a écrite sous la dictée du jeune garçon qui ne sait pas encore former ses lettres ; puis il s'écrie avec orgueil :

Lecteur, est-ce que la meilleure école, la meilleure éducation artificielle aurait conduit mon fils plus loin, ou

1. Bmchstùck ans der Geschichte der niedrigsten Menschkeit, Œuvres, éd. Seyffarth, t. VIII, p. 299;

l'aurait amené plus haut, sous le rapport des qualités qu'il doit avoir comme enfant et qu'il devra posséder comme homme? Trouves-tu mauvais, lecteur, que ce soit dans la chambre de famille qu'il ait puisé ses premières notions sur le monde, et non à Rome et en Grèce, ou bien à Jérusalem? et que la première connaissance de ses devoirs lui soit venue de ses rapports avec moi et sa mère, et non des explications de toute sorte de gens qui disputent sur les noms des devoirs des hommes, explications qui lui sont restées étrangères? Crois-tu, lecteur, que tout ce que mon enfant ignore encore doive l'empêcher de rechercher et de reconnaître la vérité, en ce qu'elle aura d'essentiel pour lui dans son existence? Crois-tu que le manque de connaissances verbales doive empêcher ses progrès dans la connaissance des choses auxquelles il s'appliquera? Dans ce cas, tes opinions et tes expériences sur ce sujet seraient précisément le contre-pied des miennes i.

Déjà dans le numéro précédent (n° 33, 15 août) il avait dit :

Je parle avec mon fils de fort peu de choses. Je l'habitue à regarder et à écouter en toute simplicité ce qui l'entoure ; je l'introduis, sans autre explication, dans l'ordre où toutes les choses au milieu desquelles il vit sont placées par le bon Dieu, qui — c'est ma croyance — est Fauteur de cet ordre. Il n'est pas encore question de jugements ni de conclusions à tirer. Dans son enfance, il ne doit que voir et entendre : lorsque ensuite il aura l'esprit plein de telle ou telle chose, le raisonnement viendra de lui-même. A mes yeux, le fondement de l'éducation de notre siècle, l'enseignement prématuré de la lecture et de l'écriture, qui a pour conséquence d'exciter trop tôt la faculté du jugement, est bien loin d'avoir les heureuses conséquences qu'on lui attribue ordinairement. Mon garçon aura douze ans dans quelques jours et ne sait ni lire ni écrire, et je suis tout à fait tranquille à cet égard. Je reconnais, à la vérité, que le brave garçon, avec mon système, ne saurait briller eu aucune façon, et que dans tous les examens il resterait bien loin en arrière de

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