Chap. xxxvi, p
de V argent? c'est à lui que le premier ministre du prince tient maintenant ce langage! » pouvons-nous ne pas songer au solitaire de Neuhof, naguère encore méprisé de tous, et devenu le correspondant du ministre de Joseph II?
Les chapitres consacrés aux entretiens d'Arner avec sa famille et ses amis, lorsque, gravement malade, il se croit proche de sa fin, contiennent des passages intéressants sur l'immortalité de l'âme, sur la décadence de la société européenne, sur l'éducation : « De l'eau froide, dit Arner, comme boisson et comme bain, la marche, le travail du jardin, de la cuisine, clés champs, la table de multiplication et les mathématiques, voilà ce qui conservera chez nos fils et nos filles le sang allemand, le cerveau allemand et le courage allemand1 ». Plusieurs fois dans ce volume, Pestalozzi use de cette épithète « allemand 2 », qu'il n'avait pas employée jusqu'alors. On sent qu'il ne s'adresse plus à ses compatriotes des petites républiques suisses : il vise désormais plus haut, et c'est de l'empereur d'Allemagne qu'il espère la réalisation de ses rêves.
Pour achever de caractériser la pensée de Pestalozzi et bien marquer la portée qu'il attribue lui-même à son œuvre, nous citerons un passage de la dédicace de cette quatrième partie, adressée, comme nous l'avons déjà dit d'ailleurs, à Félix Battier de Baie. « Tout ce dont je parle, je l'ai vu, dit Pestalozzi à son ami. Et une grande partie de ce que je conseille, je l'ai fait. J'ai renoncé aux jouissances de la vie pour me consacrer
1. Deutsches Blut, deutsches Hirn und deutschen Muth. Chap. xxiii, p. 348.
2. Liebe deutsche Frau, chap. xxiii, p. 347; deutsche Treue, chap. xxiv, p. 349; sie waren deutsche Mânner, chap. xli, p. 399; etc.
à ma tentative d'éducation du peuple, et j'ai appris à connaître sa véritable situation, et les moyens cle la changer, aussi bien dans l'ensemble que dans l'infini des détails, comme personne peut-être ne l'a fait. La voie où je marche est inexplorée; personne encore n'a essayé de traiter le sujet à ce point de vue. Tout ce que je dis, dans son principe fondamental et jusque dans les plus petites parties, repose sur mes expériences réelles. Il est vrai que je me suis trompé dans ce que j'avais voulu exécuter; mais ces erreurs de ma vie pratique m'ont justement enseigné ce que je ne savais pas alors... Ami, l'image de ce que j'ai tenté est sans cesse présente à mes yeux, et je ne me sentirai pas satisfait tant que je n'aurai pu recommencer à travailler activement à la réalisation des premiers rêves de ma vie. »
Après avoir achevé, dans Léonard et Gertrude, l'exposé de son plan cle réforme sociale, Pestalozzi n'avait plus qu'un vœu : poser la plume et passer de la théorie à l'action. Il le dit à Zinzendorf, espérant que celui-ci lui en fournirait les moyens. Mais le ministre autrichien n'était pas prompt à s'enflammer : sans cesser de se montrer bienveillant, il ne se laissa pas gagner par l'enthousiasme cle son correspondant. Pestalozzi eut beau revenir à la charge, Zinzendorf fit la sourde oreille.
En envoyant au ministre de Joseph II la quatrième partie de Léonard et Gertrude, Pestalozzi lui écrit qu'il le prie « de considérer les pages consacrées à la législation populaire comme un mémoire qui lui serait directement adressé, attendu que le respect seul a empêché l'auteur de lui en offrir publiquement la dédicace ». Et plus loin il ajoute :
J'ai fait mon possible pour traiter convenablement un sujet qui intéresse l'amélioration du sort des hommes; mais je vois que, pour aller plus loin, il est indispensable de tenter quelques essais pratiques; et je serais si disposé à y contribuer pour mon humble part que, sans considération pour mon bonheur particulier, si Votre Excellence ne trouve pas erronés les principes exposés dans cette quatrième partie, j'oserais lui exprimer un désir dont mon cœur me fait un devoir; peut-être sera-ce verbalement, car d'ici à un an j'espère faire le voyage d'Allemagne que je projette depuis longtemps, et trouver ainsi l'occasion de m'entretenir avec divers philanthropes de la possibilité de réaliser mes idées. J'ai pris la liberté d'envoyer aussi mon livre à Mgr le duc de Toscane. L'approbation et la bienveillance de S. E. le comte de Rosenberg me sont infiniment précieuses. Dans votre pays, on voit se produire une foule de choses qui font concevoir les plus grandes espérances pour l'avenir. Chez nous, au contraire, tout va de mal en pis; les gouvernants les plus éclairés le reconnaissent; Fellenberg luimême m'écrit : « De nos républiques corrompues je n'espère aucun progrès pour le peuple ». C'est humiliant pour nous, mais vrai : le véritable progrès dans le gouvernement des peuples doit être préparé dans les cabinets de princes sages; ce n'est plus de nous que ce progrès pourra venir, nous sommes finis l.
Zinzendorf répond, sept mois plus tard, qu'il a lu deux fois le quatrième volume, et que la législation d'Arner l'a beaucoup intéressé, mais il ajoute que, dans la plupart dés États autrichiens, d'insurmontables obstacles empêcheraient la réalisation de semblables réformes; il indique à son correspondant quelques difficultés de détail : dans une seigneurie de la basse Autriche, par exemple, sur 158 paysans on n'en compte que 53 qui soient les sujets du seigneur du lieu; les 105 autres appartiennent à onze seigneuries différentes et éloignées.