‹ Pétain et le pétinismeChapitre 10 sur 20 · LA GRANDE OCCASION MANQUÉE · texte numérisé non relu

LA GRANDE OCCASION MANQUÉE

d'aller exercer un commandement de son grade sur le front de Tunisie ? Il fallait tout de même respecter les règles de la hiérarchie militaire. Et puisque le chef dissident refusait de le faire, c'était donc que ses mobiles n'étaient point aussi purs qu'il le prétendait.

Pour être juste, il faut tenir compte de l'ignorance où l'on était alors de bien des faits. On connaissait quelques incidents qui pouvaient donner l'impression d'un désir exagéré de puissance de la part du général de Gaulle; on n'avait pas une vue exacte des conditions dans lesquelles celui-ci poursuivait sa tâche difficile. Il y eut, dès les premiers jours, un malentendu profond entre le chef des Français libres et les Alliés. Pour <;eux-ci, la France s'était retirée de la coalition. Il y avait une petite bande de braves gens qui voulaient continuer à se battre et qui avaient droit à un traitement honorable; mais la nation elle-même obéissait à un gouvernement non-belligérant qui détenait toutes les ressources économiques et militaires d'un vaste empire colonial; on pouvait souhaiter la chute de ce gouvernement; on devait tenir compte de son existence et dans certaines circonstances, il était peut-être sage de le ménager. Pour le général de Gaulle, au contraire, la France continuait la lutte et seuls quelques traîtres avaient voulu poser les armes. Et puisque la nation française faisait encore partie de l'Alliance, elle devait y tenir son rang qui ne pouvait être que le premier. La chose, à ses yeux, ne souffrait point d'être discutée. Aussi, quand les chefs de gouvernement des grandes puissances coalisées prenaient quelque décision sans le consulter, lui, représentant de la France véritable, quand surtout ils engageaient quelque négociation avec les agents de Vichy, le général imaginait de sinistres arrière-pensées; au lieu de donner à de tels actes leur signification réelle : le désir de garder le secret des

plans entre ceux-là seuls qui avaient la puissance de les mettre à exécution, le souci d'obtenir aux moindres frais des facilités pour avancer vers la victoire, il voyait dans l'attitude alliée l'ébauche d'un complot contre Fintégrité française. Il élevait alors une protestation à quoi il ne pouvait donner d'efficacité qu'en insistant sur sa position personnelle. En outre, parmi les Français qui s'étaient retirés à Londres, il y avait quelques hommes qui n'étaient point animés de l'unique désir de se battre et qui se fussent volontiers livrés dans la capitale britannique à des intrigues politiques. Le général ne se montrait guère indulgent à de telles préoccupations. Peut-être mit-il un peu trop de roideur militaire à en réprimer les manifestations; peut-être fitil parfois une confusion entre des intrigants véritables et des maladroits de bonne volonté. Il est sûr que l'écho de certains mécontentements, alliés ou français, parvint en France et fut avidement utilisé par les propagandistes de Vichy. Beaucoup de ceux qui ne voyaient que ces images déformées crurent à l'existence de visées ambitieuses qui, pour n'être pas plus réelles en 1942 qu'en 1940, pouvaient toutefois sembler moins invraisemblables.

On peut d'autre part comprendre jusqu'à un certain point la croyance au désintéressement politique absolu du général Giraud. On ignorait alors qu'avant de promettre son concours aux Américains il avait exigé qu'aucun élément français dissident ne prît part à l'opération nord-africaine. On ne savait pas que son retard à paraître en Algérie pour y prendre la direction du mouvement avait été dû à sa préoccupation d'obtenir pour lui-même le commandement en chef des troupes alliées. On était donc en droit de supposer qu'il n'y avait chez lui aucune arrière-pensée personnelle. Mais une courte réflexion eût suffi pour montrer combien était

Page 1