‹ Pétain et le pétinismeChapitre 9 sur 20 · LA GRANDE OCCASION MANÎQUÉE · texte numérisé non relu

LA GRANDE OCCASION MANÎQUÉE

mer, avec des moyens insuffisants et devant l'opposition de la flotte française jointe à l'escadre britannique, eût été une opération fort aléatoire tandis que le passage par l'Espagne offrait de grandes difficultés, même si le gouvernement de Madrid y eût donné les mains, ce qui n'était nullement certain. Au surplus, les Allemands n'étaient pas alors assez forts pour mener à la fois deux grandes attaques. S'ils avaient dirigé leur effort principal sur l'Afrique, ils eussent été forcés de laisser à la Grande-Bretagne un répit qui eût permis de hâter les constructions de guerre, peut-être même d'envoyer des secours dans la région menacée. Si l'on se rappelait enfin avec quelles faibles forces les Anglais avaient chassé les Italiens d'Egypte, il était permis de penser que l'intervention dans la bataille des troupes de Tunisie et plus encore de cette armée du Levant, qui devait montrer ses qualités guerrières contre les Alliés et les Français libres en 1941, eût amené la conquête rapide de la Libye entière. C'étaient là évidemment des hypothèses, mais l'opinion contraire avait le même caractère dubitatif, et c'était un manque de bonne foi que la présenter comme une certitude. Elle n'en eut pas moins un retentissement considérable, et, sans s'arrêter à ce qu'il y avait de contradictoire à rapporter au maréchal le mérite des succès alliés, qu'il s'efforçait au même moment d'empêcher, en réitérant l'ordre de repousser l'agression anglo-saxonne et de ne point résister aux Allemands, les pétinistes trouvèrent, dans l'effondrement même de leur idole, une raison de plus de croire à son infaillibilité.

En même temps, les événements du mois de novembre 1942 suscitaient d'autres réflexions. L'Afrique du Nord avait été une terre d'élection de la « Révolution nationale». Nulle part, peut-être, on n'avait davantage béni l'heureux destin qui avait remis la France aux mains

du maréchal. Le premier mouvement des principaux chefs militaires en voyant approcher les flottes anglosaxonnes avait été d'ordonner la résistance au débarquement. Or, voici que les mêmes hommes qui semblaient ainsi s'être irrémédiablement compromis vis-àvis des Alliés recevaient de ceux-ci les plus grandes marques de confiance. L'amiral Darlan traitait d'égal à égal avec le général Eisenhower. C'était donc la preuve que prendre parti pour le maréchal n'était point jouer tout son avenir sur une carte douteuse mais au contraire s'assurer une place de gagnant quel que fût le résultat de la guerre. Aussi les prudents, les calculateurs n'avaient-ils aucune raison de quitter le camp de Vichy pour passer, sans attendre un événement décisif, dans celui de la France libre. On pouvait toutefois se demander si les collaborateurs et attentistes repentis ne seraient point abandonnés par les Alliés du jour où cesserait leur utilité. Cette crainte disparut quand, après l'assassinat de l'amiral, les partisans de celui-ci restèrent en place en s'abritant derrière le général Giraud, connu pour son patriotisme et à qui sa magnifique évasion d'Allemagne avait apporté un renouveau de prestige. Tous cçux qui tenaient à conserver les avantages de la « Révolution nationale » mais s'effrayaient de la politique de M. Laval mirent tout leur espoir dans le chef qui recommençait la guerre sans manquer de respect au maréchal. On se plut à opposer cette attitude à celle du résistant de 1940. Le général Giraud, disait-on, ne songeait qu'à lutter contre les Allemands; le général de Gaulle voyait dans le gouvernement de Vichy le principal ennemi. C'était bien l'ambition qui le guidait, car maintenant que l'Afrique reprenait les armes, à quoi pouvait servir le comité de Londres ? Pourquoi un général de brigade (à titre temporaire) demeurait-il à la tête de ce comité dans une capitale alliée au lieu

Page 1