‹ Pétain et le pétinismeChapitre 12 sur 20 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

survie du pétinisme

La libération gâchée

Quelque regret que l'on éprouve à faire cet aveu, on est forcé de reconnaître que la Libération qui devait et pouvait être un des plus beaux moments de l'histoire nationale a eu son lustre tristement terni par des excès toujours infiniment regrettables et parfois odieux. Il eût certes été impossible de les éviter complètement. Pendant quatre ans, l'autorité légale s'était exercée plus ou moins directement en faveur de l'ennemi. Le devoir patriotique commandait de désobéir à la loi et c'est là une habitude qui se conserve trop facilement. Aussi n'est-il point surprenant que des gens sans scrupules aient parfois exercé des vengeances personnelles à la faveur des grands changements qui se produisirent en 1944. Puis, c'est un défaut assez répandu chez les Français que l'inaptitude à distinguer la justice de la vengeance. On crut souvent nécessaire de punir des collaborateurs sans prendre les formes légales régulières et malheureusement aussi sans faire la vérification soigneuse de toutes les accusations. Il faut ajouter qu'au cours de la lutte clandestine, des résistants avaient: parfois été obligés pour le bien de la cause comme pour leur sûreté propre, de mettre à mort des agents ennemis, espions et propagandistes. D'aucuns se crurent en droit de poursuivre des actions semblables après la Libéralion, sans prendre garde à la différence qu'il y a entre frapper au milieu des siens un combattant de l'armée secrète ou un recruteur, et priver un prisonnier suspect des garanties d'un jugement contradictoire quand une telle procédure est possible. Les orateurs de la radio de

Londres eurent, il faut le dire, une part de responsabilité dans cet oubli des règles de la justice, faute d'avoir prévu que les invectives passionnées qui avaient apporté aux résistants un réconfort moral et les menaces qui avaient servi de frein aux activités criminelles de certains collaborateurs, pouvaient être interprétées par des auditeurs trop impressionnables comme des appels à Faction directe. Mais la conduite de beaucoup d'agents de Vichy avait fait naître chez bien des patriotes une exaspération que rien probablement n'aurait pu réprimer.

Il semble par contre qu'un peu de prudence et de fermeté de la part du gouvernement provisoire eussent permis de diminuer les inconvénients de deux choses qu'il était nécessaire de faire : l'épuration et les grands procès. A la vérité, on se trouvait là en présence de difficultés considérables. On ne pouvait pas garder en place tout le personnel de Vichy, laisser à ceux qui avaient misé sur la défaite le bénéfice exclusif de la victoire, refuser toute récompense et toute réparation à ceux qui avaient risqué leur vie, leurs biens et leur réputation pour servir la patrie. Mais comment s'y prendre pour faire justice ? La chose eût été relativement aisée si la Libération s'était produite d'un seul coup. Mais il y avait eu des délivrances partielles, un retour progressif à la guerre, des ralliements successifs à mesure que le triomphe des Alliés semblait plus assuré, Si bien que l'on n'avait point affaire à deux groupes distincts : les résistants et les soumis, mais qu'il y avait au contraire une foule de gens qui, ayant commencé par la soumission étaient passées ensuite dans le camp opposé, où ils avaient rendu des services qui méritaient de n'être point oubliés. Il ne pouvait être question par exemple de chasser de l'armée tel officier qui s*était distingué en Tunisie, en Italie, ou en France,

LA LIBÉRiVTION GACHEE

parce que sa participation à ces campagnes glorieuses était uniquement due à des bassesses par lesquelles il avait acheté des Allemands sa libération anticipée d'un camp de prisonniers de guerre. Mais alors, devait-on traiter avec extrême rigueur un autre officier qui avait d'abord suivi les traces du premier mais avait eu le malheur de se voir affecter par Vichy à une garnison de France où il ne lui était point loisible de retourner sa veste au bon moment comme le camarade d'Afrique ? Il y avait aussi le « double jeu », infiniment moins fréquent qu'on n'a voulu le prétendre mais qui avait tout de même existé. Il s'était agi, tantôt d'une simple manœuvre de précaution personnelle, tantôt d'un sérieux effort en faveur de la cause allié. Chaque cas méritait un examen et la nécessité de rendre dés cadres au pays ne permettait point une enquête aussi minutieuse. Il fallait d'autre part tenir compte du préjudice que causerait à la France la perte de certaines compétences. Enfin, pour méritoires qu'eussent été les actes de résistance, ils ne pouvaient entièrement suppléer à la formation de base indispensable aux agents des services publics.

Il eut donc fallu un miracle pour que l'épuration se fît d'une façon satisfaisante. Mais le gouvernement provisoire (qui, à vrai dire avait comme tâche principale la conduite de la guerre) ne paraît pas s'être beaucoup préoccupé de provoquer ce miracle. Il laissa faire l'épuration au lieu de la diriger si bien que l'on vit certains serviteurs de Vichy qui étaient demeurés patriotes frappés sous des prétextes frivoles, tandis que d'autres, à qui l'on avait fort justement décidé de laisser leurs fonctions où ils se rendaient utiles se préparaient à se livrer, dans leurs administrations, à des pratiques qui ressemblaient fort à une contre-épuration favorable aux pétinistes et hostile aux résistants. D'autre part, le gou-

vernement permit aux patriotes vrais, et plus encore aux faux (car les résistants de septembre 1944 étaient infiniment plus nombreux, plus avides et plus bruyants que ceux de juin 1940) de se servir eux-mêmes. Des comités de libération s'étaient formés un peu partout. On négligea souvent de vérifier les titres de leurs membres, si bien que l'on y vit parfois siéger, surtout dans les communes rurales, des gens qui n'avaient fait grise mine ni à l'occupant ni au régime de Vichy. 11 y eut beaucoup de prodiges de dextérité individuelle. Il y eut aussi la brillante manœuvre exécutée devant un gouvernement passif par le parti communiste.

Les membres de ce parti avaient été coupables de bien des fautes contre le patriotisme. Leur attachement passionné à l'Union soviétique leur avait fait souvent oublier qu'ils étaient Français et leur attitude au moment de l'armistice avait été infiniment plus proche de celle du maréchal Pétain que de celle du général de Gaulle. L'invasion de leur chère Russie avait changé tout cela. Ils s'étaient bravement jetés dans la Résistance, non point comme les représentants de Vichy en Afrique à l'arrivée d'une puissante armée alliée, mais au milieu même des Allemands. Dénoncés à la haine du pays par la propagande gouvernementale, traqués à la fois par la police française et par la gestapo, ils avaient poursuivi leur action avec un courage et une persévérance qui leur méritaient une place très honorable dans la Résistance. Mais ils n'avaient tout de même pas le droit de prétendre en avoir le monopole, de mettre M. Thorez sur le même pied que le général de Gaulle et d'appeler combattants clandestins ceux de leurs chefs qui s'étaient cachés en 1939 pour éviter une arrestation motivée par leur intervention en faveur d'une suspension des hostilités. C'est pourtant ce qu'ils firent sans vergogne. Ils affirmèrent qu'ils étaient les seuls véri-

LA LIBÉRATION GACHEE

tables résistants, insinuèrent que la collaboration avait été surtout l'opposition au communisme. Impitoyables aux «réactionnaires», ils accueillirent par contre quelques conversions surprenantes de gens qui avaient des actes antipatriotiques sur la conscience, mais qui avaient au moment opportun imaginé de devenir rouges pour se faire blanchir. Ils établirent d'autre part que la simple profession de la bonne doctrine conférait un brevet de capacité universelle et conduisait à n'importe quel emploi. Le gouvernement provisoire fut certainement trop indulgent à cette vaste entreprise d'annexion de la Résistance à laquelle on ne saurait trouver que deux circonstances atténuantes : la crainte de voir se renouveler en France l'escamotage de la victoire au profit des pétinistes qu'on avait vu en Afrique; le fait qu'un bon nombre des plus éhontés parmi les communistes de 1944 étaient des iiéophytes venus parfois du pétinisme même et convertis par le succès.

Les procès des grands chefs de Vichy ne posaient pas un problème moins difficile que l'épuration. Le maréchal avait exercé en France l'autorité suprême. S'il était jugé, ce ne pouvait être que par ses anciens sujets ou par ses ennemis personnels. Il y avait un inconvénient grave à chacune de ces solutions et le gouvernement provisoire, apparemment incapable de faire un choix entre elles, prit l'étrange parti de les combiner. On forma une Haute-Cour où les juges et le procureur furent des magistrats qui avaient servi avec zèle le régime de Vichy et les jurés des adversaires acharnés de l'accusé. Il y eut autre chose. On reprochait au maréchal sa complaisance envers l'Allemagne et sa façon peu régulière de saisir le pouvoir absolu. Pour tout patriote sincère, la seconde accusation devait paraître infiniment moins grave que la première. Il fut pourtant permis à certains témoins à charge d'exposer leurs opi-

nions et de glorifier leur propre conduite au lieu de se borner à raconter les faits, et cet abus s'étant surtout produit à propos de la partie de l'accusation purement politique, certaines audiences parurent consacrées à montrer que le vote de l'Assemblée nationale, conférant le 10 juillet 1940, les pleins pouvoirs au maréchal, n'avait point été libre. A certains moments, l'on eût pu croire qu'ayant à juger Bazaine, on voulait faire le procès de Bonaparte — avec la préoccupation de conférer à Sieyès et à Barras des brevets de civisme.

Encore savait-on d'avance qu'en aucun cas le vieux maréchal ne serait mis à mort. Mais comme par contre la sentence capitale portée contre M. Laval devait être exécutée, on ne peut assez blâmer l'attitude révoltante de certains jurés insultant l'accusé et montrant ouvertement leur partialité dès l'ouverture des débats. Le bon renom de la justice française était atteint par ces scènes scandaleuses et l'on ne saurait assez regretter que le gouvernement provisoire n'ait point eu l'audace ou le pouvoir de différer le jugement des grands chefs de Vichy jusqu'à une époque où les esprits eussent été un peu calmés. Une telle décision n'eût pas seulement permis de mieux s'assurer qu'on faisait bonne justice; elle eut empêché les fidèles du régime déchu de se poser en martyrs et de reprendre contre la résistance triomphante les procédés utilisés contre la résistance militante : la confusion volontaire entre les auteurs d'actes repréhensibles et les soldats désintéressés d'un noble idéal; la calomnie par généralisation.

On peut dire, en un sens, que les excès de la Libération furent une des causes de la survie du pétinisme. Il est aussi vrai de les considérer comme une de ses manifestations. Depuis la répression de la Commune, les adversaires politiques qui se disputaient le pouvoir en France, avaient usé envers les personnes d'une certaine

LA LIBÉRATION GACHEE

modération. Ils s'étaient battus à coup de bulletins de vote, gagnés parfois par des moyens peu recommandables, mais ils n'avaient point estimé que le gendarme et l'huissier dussent intervenir dans les débats électoraux. Le gouvernement du maréchal avait changé tout cela : inquisitions policières, tribunaux spéciaux, condamnations arbitraires, internements administratifs, déchéance de la nationalité française, confiscation des biens, telles avaient été les méthodes employées pour réduire les récalcitrants. La libération qu'avaient rêvée les purs résistants eût fait disparaître tout vestige de ces odieux procédés. Leur persistance après la chute lamentable du régime de Vichy prouvait que le pétinisme avait jeté dans le pays de plus profondes racines qu'on ne l'avait imaginé. Les hommes de la « Révolution nationale » avaient disparu, exécutés, emprisonnés, cachés ou déguisés en républicains; son esprit subsistait, au moins en partie.

La paille et la poutre

Les partisans de Vichy s'étaient fait gloire d'être des réalistes. Ils avaient défendu leur politique par la nécessité d'accepter les faits auxquels on ne pouvait rien changer. La logique leur commandait donc, une fois le succès déclaré en faveur des résistants, de renoncer à des rêves désormais irréalisables. Beaucoup d'entre eux tinrent cette conduite; bien peu eurent le courage, à la Libération, de se déclarer encore fidèles au maréchal.

Mais cette attitude ne tarda guère à changer. La nation s'était un peu trop légèrement imaginé que la défaite de l'Allemagne ferait renaître par magie le calme et la prospérité pour tous. Les événements apportèrent des déceptions et tout naturellement, ceux qui regrettaient un régime favorable à leurs intérêts se mirent à exprimer, discrètement d'abord, puis de plus en plus ouvertement, la nostalgie du passé. En même temps, ils s'efforcèrent de se réhabiliter devant l'opinion, et comme il est toujours plus facile d'attaquer que de se défendre, ils donnèrent libre cours à leurs critiques du présent.

Ils s'attachaient particulièrement à trois points : l'exagération de la répression après la chute du régime de Vichy, le danger communiste et les difficultés de tout genre ou se débattait le pays depuis la victoire. Ils s'exprimaient là-dessus avec une grande indignation patriotique et morale, sans beaucoup s'embarrasser de logique ou de bonne foi. Les gens qui se scandalisaient si fort au récit de quelques crimes commis par les maquisards dans le désordre de la Libération avaient-ils

donc oublié l'indifférence, pour ne pas dire la satisfaction avec quoi eux-mêmes avaient accueilli les exécutions de communistes ordonnées par Vichy ou par les Allemands; les louanges dont ils avaient couvert la milice ? S'ils avaient pour la justice un tel respect qu'ils ne pouvaient voir sans frémir les irrégularités commises au jugement du maréchal où à celui de M. Laval, comment n'avaient-ils point protesté contre le monstrueux procès de Riom ? Leur âme tendre ne pouvait supporter la pensée que l'ancien chef de l'Etat, emprisonné à l'île d'Yeu, ne pût voir la mer, mais ils avaient gardé les yeux secs à l'époque ou M. Mandel était enfermé au Portalet — avant d'être assassiné par des miliciens. Il leur paraissait abominable que certains hommes fussent frappes d'indignité nationale pour le seul fait d'avoir siégé au conseil des ministres de Vichy, mais ils avaient trouvé naturelle la décision par quoi ces mêmes hommes privaient de la nationalité française des gens de qui le crime unique était d'avoir continué à combattre après l'armistice. En vérité, l'histoire offre peu d'exemples d'une pareille application de la parabole de la paille et de la poutre.

Il s'y joignait de l'hypocrisie. Car on ne se contentaU pas de réclamer une révision de jugements dont certains étaient assurément entachés d'erreurs, ou de solliciter l'indulgence pour des égarés ; on exigeait l'amnistie au nom de la réconciliation nationale; et dans le même moment on demandait que les communistes fussent partout pourchassés, tenus en dehors de la communauté française.

La haine entre pétinistes et communistes avait toute l'âpreté des querelles de famille. Et il est vrai que ces deux partis se ressemblaient fort. Même primauté des intérêts matériels sur le patriotisme, même férocité à l'égard des adversaires, même acceptation d'un patro-

Page 1