LA PAILLE ET LA POUTRE
nage étranger — avec ces deux différences que les communistes servaient les Russes par goût tandis que les pétinistes avaient surtout favorisé les Allemands par opportunisme, et que l'Union soviétique avait été, dans la seconde partie de la guerre, l'alliée de la France, tandis que l'Allemagne était son ennemie. Ces points communs ne faisaient qu'exaspérer les sentiments hostiles; les communistes abusaient de leur position victorieuse; les pétinistes poussaient l'inconséquence jusqu'à ses dernières limites.
Ils avaient jugé qu'en faisant commettre une déserr tion à la France, le maréchal avait acquis des titres au pouvoir suprême; ils estimaient que la désertion individuelle de M. Thorez lui ôtait à tout jamais le droit d'entrer au ministère. Ils allaient même plus loin car, en répétant le mot de « déserteur », ils ne se contentaient pas de blâmer une action méprisable; ils insinuaient que c'était la peur des balles qui avait conduit le chef communiste à quitter son régiment. Or, si M. Thorez n'a pas cherché l'occasion de donner des preuves de bravoure, c'est un fait qu'il n'a pas fui le front où il n'était nullement question de l'envoyer mais la prison qu'il avait méritée en recommandant de faire, en 1939, la politique même à quoi le maréchal allait attacher son nom au mois de juin 1940. Ceux donc qui avaient acclamé, dans l'auteur de l'armistice un véritable Messie de la capitulation étaient mal venus à maudire celui qui en avait été le Jean-Baptiste. Mais il y avait là une de ces ressemblances déjà signalées, puisque les communistes qui avaient réclamé en 1939 un second Munich voulaient proscrire sans rémission les auteurs du premier.
Si du chef on passait aux troupes, c'étaient toujours les défauts de Vichy que l'on reprochait à ceux qui s'en proclamaient les seuls véritables adversaires. Les communistes, disaient les partisans du régime déchu, étaient
prêts à massacrer dans leurs maisons les tenants d'une opinion contraire. Mais qu'avaient donc fait les hommes de main de la milice ? M. Duclos et ses amis portaient à la tribune de l'Assemblée nationale des paroles dictées par Moscou. Mais certaines déclarations du maréchal et surtout de ses minisires n'avaient-elles point reflété les intentions de Berlin ? La crainte d'un protectorat russe doit vivement alarmer les patriotes véritables, mais peut-on admettre que ce sentiment ait pu être sincère chez ceux qui avaient si tranquillement accepté l'idée d'intégrer la France dans le nouvel ordre européen du chancelier Hitler ? Et quand on entend louer la sagesse du maréchal s'opposant dès 1941 au bolchevisme, on est tenté d'évoquer l'image d'un homme qui, voyant sa maison en flammes, refuserait l'intervention des pompiers de peur que le jet d'eau n'endommageât les meubles.
C'est assurément une tendance très générale que celle qui porte un chacun à vouloir conserver le monopole de ses défauts. Il faut en tenir compte si l'on veut expliquer l'illogisme de l'hostilité des pétinistes aux communistes. Et Ton doit ajouter à cela le désir, assez compréhensible, de faire oublier certaines défaillances de l'esprit patriotique au cours de la guerre en se poussant a l'avantgarde d'un mouvement national opposé aux empiétements d'une puissance étrangère menaçante. Mais il y a encore autre chose. Les communistes ne sont pas seulement un danger pour l'indépendance et l'intégrité du pays; ils mettent en outre en péril, les fortunes privées. Et c'est là ce que ne pourraient supporter passivement des gens pour qui la défense de l'ordre établi passait avant celle de l'honneur national. Comme ils l'ont fait pour bien d'autres choses, les pétinistes ont regardé l'anticommunisme par le petit côté. C'est pourquoi sans doute, ils n'ont pas pour la grande masse de ceux qui,