‹ Pétain et le pétinismeChapitre 14 sur 20 · LA PAILLE ET LA POUTRE · texte numérisé non relu

LA PAILLE ET LA POUTRE

trompés par l'insidieuse propagande de leurs chefs, travaillent pour la Russie en croyant servir la France, cette indulgence qu'ils exigent si bruyamment pour les égarés qui favorisèrent l'Allemagne sans trop savoir ce qu'ils faisaient.

Quant aux plaintes que faisait naître la situation du pays après la guerre, elles n'étaient assurément pas sans fondement. L'égoïsme semblait régner en maître, les divisions entre Français s'étalaient au grand jour. Un essai bien intentionné mais malencontreux de représentation proportionnelle avait rendu inévitable une extension du pouvoir des partis politiques au détriment de celui du corps électoral. Des marchandages entre les divers groupes avaient eu pour résultat le vote d'une constitution peu propre à donner au pays un bon gouvernement. Il faut ajouter encore les difficultés matérielles : la hausse des salaires embarrassant toutes les entreprises sans délivrer les salariés du besoin; le marché noir triomphant insolemment au milieu de la misère. Tout cela, certes, appelait des critiques, mais celles des anciens amis de Vichy passèrent vraiment la mesure. D'abord parce que leur gouvernement de prédilection était le premier responsable de cette situation. En acceptant l'armistice, il avait divisé les Français au lieu de les unir contre l'ennemi; en établissant le règne de l'arbitraire, il avait donné à la nation, au moins pour un temps, le dégoût de l'autorité; en faisant passer le bienêtre avant l'honneur, il avait exalté l'égoïsme. Ce n'est tout de même pas à ceux qui ont mangé les raisins verts de crier parce qu'ils ont les dents agacées.

Mais le plus déplaisant de cette récrimination est l'oubli qu'elle suppose de tout ce dont la France a été délivrée. Quoi ! quelques années à peine nous séparent des temps affreux où les Allemands occupaient la totalité du sol national et chaque Français n'éprouverait pas

une joie profonde d'avoir échappé à une telle honte et à un tel malheur ! Il ne s'agit certes pas de se laisser aller, de ne point travailler à réformer ce qui mérite de l'être, de fermer les yeux sur les nouveaux dangers qui peuvent se présenter; mais à si peu de temps de la délivrance, les criailleries d'enfants gâtés à quoi se livrent tant de gens marquent un défaut de pudeur véritablement choquant. Mais peut-être ne sont-elles pas entièrement sincères de la part des pétinistes. Il semble bien en effet que ceux-ci se plaisent à exagérer les malheurs de l'après-guerre pour ramener doucement le pays aux sentiers de la « Révolution nationale » et retrouver euxmêmes la puissance et les avantages que la victoire leur a ôtés.

Le déchaînement de la propagande

La propagande avait été Tune des principales assises du régime de Vichy. Pendant quatre ans, les discours, les articles de journaux, les brochures, la radiodiffusion avaient répété aux Français le dogme de l'infaillibilité du maréchal. Quand vint la Libération, les hagiographes se dispersèrent ou du moins se turent. Mais leur œuvre avait porté ses fruits. Il suffit pour s'en rendre compte d'observer avec quelle habileté, à peine le danger des cours de justice disparu, les pétinistes surent reprendre le travail interrompu. Rarement vit-on plus grand art de présenter une thèse au public, rarement choix plus judicieux entre ce qu'il convenait de dire et ce qu'il fallait taire, rarement plus grande aisance à se mouvoir parmi les contradictions.

Au lendemain de la Libération, un observateur non prévenu se fût aisément imaginé que tout Français avait été résistant. Chacun se vantait, en effet, d'avoir prévu et souhaité la défaite de l'Allemagne et d'y avoir travaillé selon ses moyens. Les plus collaborateurs exposaient volontiers les règles compliquées du double jeu. Le maréchal, disait-on, avait toujours été d'accord, au fond, avec le général de Gaulle. S'il avait si souvent proclamé le contraire c'était par nécessité de prudence. Il avait joué supérieurement la comédie aux Allemands et son rôle dans la Résistance avait, somme toute, été plus grand, surtout plus efficace, que celui de l'homme du 18 juin. Il s'ensuivait tout naturellement que les fidèles de Vichy avaient servi plus utilement le pays

que les Français libres ou les combattants clandestins, gens de bonne volonté, assurément dignes d'éloges, mais manquant trop du sens du réel.

Avec le temps, un changement notable se produisit. Le souvenir de la Résistance s'estompait dans le pays. On se fatigua de la reconnaissance. On en vint à oublier quelque peu les exploits des soldats de Koenig et de Leclerc, l'énergie des membres des réseaux de résistance, les souffrances et la mort des victimes de la barbarie nazie. Par contre, le souvenir demeurait vivace de tel excès commis par les maquisards, de telle vantardise ridicule des «résistants de septembre 1944». Les pétinistes ne furent pas lents à tirer profit de cette évolution du sentiment public. Tout en continuant à exalter le patriotisme éclairé de leur chef et le leur propre; ils se mirent à dénigrer cette lutte secrète à laquelle un moment, ils affirmaient avoir pris part. A quoi donc avait servi l'armée clandestine ? Point à hâter la victoire assurément. Les troupes du général Eisenhower eussent triomphé sans l'appui des F.F.I. Mais que de deuils, que de ruines avaient inutilement provoqués ceux qui s'obstinaient à combattre un ennemi trop puissant. Il eût cent fois mieux valu courber la tête sous l'orage et attendre paisiblement que les Alliés vinssent délivrer la France. Le relèvement du pays en eût été hâté. C'était chose si évidente qu'on ne pouvait attribuer l'action des résistants qu'à de bas mobiles d'égoïsme ou d'ambition — peut-être l'ambition de donner son nom à une rue de Paris, comme ces F.F.I. ridicules qui se firent tuer dans la capitale, au lieu de laisser un conseiller municipal de génie profiter des dispositions favorables d'un bon général allemand et de l'héroïque dévouement du consul de Suède pour délivrer la ville sans effusion de sang. N'était-il pas malheureux de penser que des Parisiens avaient donné leur vie pour Paris quand il leur était

si facile d'éviter ce sacrifice ? Et ne devait-on point blâmer une imprudence qui pouvait être suivie de destructions irréparables ?

De telles opinions s'exprimaient au début surtout dans des salons, assez fermés où l'on pouvait également entendre dire que « nul plus que le général de Gaulle n'avait fait de mal à la France », encore que parfois on daignât consentir au grand résistant le bénéfice des circonstances atténuantes et condescendre à dire « qu'on pouvait tout de même accorder une chose au général de Gaulle : il avait évité à la France une révolution complète ». Mais ce service, nié par beaucoup, n'effaçait pas les actes néfastes du général. Il avait été guidé par la plus vulgaire ambition; il n'avait pris le parti d'aller à Londres et d'organiser la dissidence que par dépit de n'être point couché sur la liste ministérielle du maréchal. Les faux-fuyants du gouvernement de Bordeaux, les manœuvres de l'amiral Darlan n'étaient pour rien dans la tragédie de Mers-el-Kébir. Les Anglais auraient eu confiance dans l'engagement pris de ne point laisser les Allemands se saisir de la flotte française. Mais le général de Gaulle avait perfidement fait croire à M. Churchill que les clauses de l'armistice livraient nos bâtiments de guerre : c'était donc à lui seul qu'incombait la responsabilité du massacre de nos marins. Il avait fait perdre la Syrie à la France et en eût fait autant de l'Indochine si les agents du maréchal n'eussent sauvé le prestige national en feignant de regarder les envahisseurs japonais comme des défenseurs et n'étaient restés à leurs postes après l'invasion de la colonie et l'utilisation de ses ressources contre les Alliés — car une mystérieuse loi de la politique et de la géographie établissait que « la défense de l'Empire contre quiconque » devait se faire à coups de canon au Levant^ à coups de chapeau en Extrême-Orient.

Calomnies contre la Résistance, calomnies contre le général de Gaulle. Un léger murmure d'abord, s' enflant petit à petit jusqu'à provoquer dans l'opinion un trouble suffisant pour permettre de réclamer ouvertement à la fois l'amnistie pour les serviteurs de Vichy et la révision du procès du maréchal.

C'étaient là des revendications bien choisies car, en les faisant, les pétinistes rencontraient naturellement l'approbation de beaucoup de gens qui avaient maudit et maudissaient encore le maréchal et son système, mais qui ne pensaient pas qu'une nation, jadis si fière de sa générosité, dût exercer des rigueurs implacables contre ceux qui avaient oublié leur devoir. La plus éclatante condamnation du régime de Vichy ne serait-elle pas l'octroi du pardon à ceux qui s'étaient fait gloire de se montrer impitoyables, qui avaient, à l'exemple de M. Charles Maurras, invoqué contre leurs adversaires, qualifiés pour la circonstance de « terroristes », la loi du talion ? (1). Et bien que l'ancien chef de l'Etat eût fait un mal terrible à la France, bien qu'il eût beaucoup de sang sur les mains — le sang des soldats morts en cherchant à lui conserver son autorité sur la Syrie, l'Algérie ou le Maroc, le sang des victimes de ses tribunaux spéciaux ou de sa milice, le sang de ceux enfin qui, entendant le maréchal parler de collaboration, avaient cru devoir mettre cette parole en actes et qui étaient, pour cela, tombés sous les balles des pelotons d'exécution de la Libération — fallait-il laisser mourir en prison un vieillard aux facultés affaiblies, pour qui la chute du pouvoir était déjà la plus terrible des punitions ?

(1) Il convenait, en particulier, de faire disparaître « l'indignité nationale » qui, bien que correspondant à la réalité des faits comme à la justice immanente, s'écartait des principes juridiques habituels et ne devaient donc pas survivre à la nécessité qui avait imposé sa création.

Un appel à l'indulgence était donc sûr d'être entendu. Mais les pétinistes voulaient plus. Il leur fallait réhabiliter leur héros et ses partisans condamnés, prouver que c'étaient eux-mêmes qui avaient eu raison contre les résistants. Au risque de prolonger l'emprisonnement de ceux qu'ils prétendaient faire libérer ils proférèrent des réclamations arrogantes là où il eut fallu d'humbles prières. Beaucoup de partisans de l'amnistie se demandèrent alors si l'octroi d'une pareille mesure ne paraîtrait point une véritable condamnation de la Résistance et il devint difficile d'ouvrir dans de telles conditions les portes de la prison de l'île d'Yeu.

Les pétinistes semblaient donc avoir imprudemment dépassé leur but. Mais peut-être agissaient-ils à bon escient. Le maréchal gracié resterait un condamné à qui, par pitié, on avait fait remise de peine. Il n'était pas certain qu'une révision de son procès, entreprise dans le seul but de réexaminer dans le calme les questions réglées à une époque passionnée, aboutît à la réhabilitation souhaitée. Qui sait, en effet, si des juges impartiaux, en rejetant certaines accusations trop légèrement accueillies en 1945, ne prononceraient pas contre l'ancien chef de l'Etat une seconde condamnation plus solidement motivée que la première ? La sagesse commandait peut-être aux révisionnistes de ne point chercher à précipiter le cours des événements mais de faire en sorte que la révision, dût-elle n'être que posthume, n'eût lieu qu'après une habile préparation de l'opinion, afin de s'assurer que les nouveaux juges fussent aussi prévenus en faveur de l'accusé que leurs devanciers l'avaient été contre lui.

Que l'on ait eu ou non cette intention, il est certain que les ouvrages de propagande se multiplièrent. Tandis que d'anciens serviteurs de Vichy publiaient leur apologie personnelle, de nombreux ouvrages parais-

saient où le maréchal était représenté comme le plus grand génie politique, le plus grand héros du patriotisme et, en matière de double jeu, le plus grand comédien de tous les temps (et sur ce dernier point, il faut bien avouer que souvent le comportement public et la politique du chef de l'Etat évoquèrent irrésistiblement l'image de Sganarelle ou de Georges Dandin). Il est intéressant d'étudier de près quelques-uns des procédés de la propagande de réhabilitation.

Il y a d'abord la reprise des arguments dont on s'était servi à Vichy pour démontrer que l'armistice n'était point contraire à l'honneur. Avec une rouerie que n'eût point désavouée Chicaneau, on allègue que les Anglais n'étaient point en droit de demander à la France de tenir sa parole puisqu'ils avaient maintenu une partie de leur aviation en Grande-Bretagne au lieu de jeter toutes leurs ressources dans la seule bataille de France. Pour donner plus de poids à cet argument, on postule que défendre le sol français était livrer le combat commun, défendre le sol britannique, le combat égoïste. Ceci posé, la conclusion logique s'impose à l'esprit le moins prévenu : puisque la Grande-Bretagne a réservé des avions pour protéger les usines britanniques et permettre à celles-ci de continuer l'effort de guerre contre l'Allemagne, la France était parfaitement et honorablement en droit de retirer du combat flotte, aviation et colonies, et de permettre que la production de son sol et de son industrie vînt renforcer l'effort de guerre allemand.

On donne au maréchal le titre de sauveur de l'Afrique du Nord. On précise même qu'il l'a mérité plusieurs fois. D'abord en arrêtant, par le glorieux armistice, la ruée des forces allemandes vers Gibraltar et le Maroc. Puis en refusant au mois de juillet 1940 d'accepter la mise à la disposition de l'Allemagne d'aérodromes,

de ports et de chemins de fer nord-africains, avec le concours des navires de commerce français pour le ravitaillement de ces bases. En rapprochant ces allégations, on arrive à cette curieuse conclusion : si la guerre avait continué, les Allemands se fussent emparés du Maroc* de l'Algérie, de la Tunisie malgré la résistance des flottes britannique et française combinées; l'armistice signé, la défense éventuelle terriblement affaiblie par les pertes de Mers-el-Kébir, le redoutable chancelier Hitler renonçait à tout projet de conquête devant un simple mot du maréchal. Vraiment, l'on n'avait rien vu de pareil depuis • sainte Geneviève et Attila !

On pourrait s'étonner de voir les pétinistes fournir ainsi eux-mêmes des présomptions nouvelles en faveur de la thèse selon quoi les Allemands n'ont point songé sérieusement à tenter en 1940 l'aventure africaine et n'eussent point, sans armistice, agi autrement qu'ils ne l'ont fait. Sans doute ont-ils compté sur le manque d'esprit critique d'une opinion crédule, car ce n'est point là l'unique occasion où les défenseurs du maréchal ont apporté de l'eau au moulin de leurs adversaires. Ainsi fait-on grand cas de vagues négociations conduites à la lin de 1940 par des officieux (dans tous les sens du terme) et qui, dit-on, aboutirent à une atténuation du blocus britannique en échange de l'assurance donnée par Vichy de ne point aider l'ennemi, sans s'arrêter à la conclusion nécessaire : qu'après avoir violé les engagements de ses prédécesseurs, le chef de l'Etat a aussi violé les siens propres en Iraq et en Tunisie. Ainsi affirme-ton que la résistance opposée par les troupes françaises aux débarquements alliés en Afrique du Nord ne cessa qu'au moment où l'amiral Darlan réussit à persuader l'armée qu'en se ralliant aux Anglo-Américains il exécutait les ordres secrets du maréchal. « C'est donc à celui-ci seul, clame-t-on, que les Alliés ont dû leurs

succès africains, prélude de la libération de la France ». Et nul ne paraît songer qu'il serait impossible d'imaginer contre le chef de l'Etat une plus terrible accusation que celle d'avoir à tel point détruit le patriotisme de l'armée que des officiers français, sachant leur pays occupé par le plus cruel ennemi, n'osaient faire cause commune avec les libérateurs qu'après s'être assurés qu'ils ne risquaient, en agissant ainsi, de faire aucun chagrin au vieillard de Vichy.

Mais qu'attendre de gens dont la bouche sait si bien souffler le chaud et le froid ? Rappelle-t-on quelque fait notoire de collaboration ? Aussitôt les défenseurs du maréchal de s'écrier que celui-ci a tout ignoré, qu'on ne peut vraiment le rendre responsable des actes de ses ministres ou de ses fonctionnaires. Mais qu'on vienne à parler d'un travail patriotique entrepris par un officier ou un agent civil, il faut alors en rapporter le mérite au chef de l'Etat qui a mis en place ce bon Français.

Parfois l'on rejette un vieil argument pour plaider le contraire de ce que l'on avait affirmé jusqu'alors. Il avait été de mode de s'apitoyer sur le pauvre maréchal traîné malgré lui par M. Laval à Montoire et subissant, la rage au cœur, cette humiliation. On avait soutenu cette thèse à grand renfort de témoignages et l'on avait pris grand soin de faire observer que si le maréchal avait, à l'occasion de la fâcheuse entrevue, prononcé des mots regrettables, aucun fait ne permettait de dire que la vraie collaboration fût sortie de là (1). Un beau jour,

(1) Le maréchal lui-même écrivait au général Weygand le 9 novembre 1940 : « ...Je me suis d'ailleurs borné, dans cette entrevue, à réclamer l'amélioration du sort des prisonniers, du ravitaillement, des communications entre les deux zones et la suppression de la ligne de démarcation, etc.. (Weygand, op. cit., p. 418.)

« Il est probable que la « collaboration » se reposera un jour. Je ferai en sorte qu'elle ne se pose que sur des considérations d'ordre

tout cela fut changé. On découvrit que le véritable auteur de Montoire n'était point M. Laval, mais le maréchal lui-même, qui, par un coup de génie, avait suggéré une rencontre avec le chancelier Hitler afin de couronner, en trompant le chef ennemi, le plan machiavélique de défense de l'Afrique du Nord, établi de concert avec ce grand ami de la France, ce généreux protecteur des Français désireux de combattre, cet adversaire enfin du nazisme qu'était le général Franco. Il était de mode autrefois de railler le père Loriquet, accusé d'avoir conté les exploits de M. de Buonaparte, généralissime des armées de Sa Majesté Très Chrétienne Louis XVIII; de modernes Loriquets enseigneront aux générations futures que les grandes défaites de l'Allemagne au cours de la dernière guerre mondiale ne s'appellent point : la Grande-Bretagne, Stalingrad, El Alamein, Tunis ou la Normandie — mais bien Rethondes et Montoire.

Aux beaux temps de Vichy, l'on avait fréquemment exposé la nécessité pour les Français de ne se préoccuper que de la France et de ne se point soucier des intérêts ni des opinions des autres nations. Il est donc quelque peu surprenant de voir les pétinistes faire après la guerre de nombreux appels à des témoignages étrangers pour étayer leur thèse. La naïve stupeur des Allemands quand parfois l'homme qui leur avait donné maintes preuves de docilité regimbait sous l'aiguillon prend une valeur de brevet de résistance. Mais c'est principalement chez les auteurs anglais et américains que l'on est allé chercher des arguments. On les demande surtout à l'amiral Leàhy et à M. Winston Churchill. Il a fallu évidem-

économique où sur la défense de notre Empire africain, en écartant toute idée d'agression contre l'Angleterre. Je suis bien résolu à ne m'associer pour cette tâche ni aux Italiens ni aux Allemands. » (p. 474.)

On connaît l'importance du facteur économique dans la guerre moderne et l'on sait que rien ne fut ordonné pour empêcher les Italiens et les Allemands d'aller défendre la Tunisie.

ment être circonspect dans le choix des citations de ces deux auteurs. L'ambassadeur des Etats-Unis à Vichy n'a-t-il point décrit le maréchal comme un « faible vieillard effrayé » (1) et avoué la nécessité probable « de renoncer à regret à ce qui ne fut peut-être jamais qu'un faible espoir : qu'il me fût possible, par des relations personnelles amicales et des conseils pertinents, de donner un semblant d'épine dorsale à un mollusque » (2). Ce n'est point sur des passages de ce genre qu'on attire l'attention, mais sur les expressions d'une sympathie personnelle qui, pour être sincère, n'excluait pas une clairvoyance désabusée. Quant au premier ministre britannique il n'avait pas mâché ses mots à propos de l'armistice, ni à l'époque de sa conclusion, ni plus tard. Plus d'une année s'était écoulée depuis les sinistres journées de juin 1940 quand, s'adressant au parlement d'Ottawa, M. Winston Churchill s'était écrié (3) : « Le gouvernement français s'était de sa propre initiative

(1) A feeble, frightened old man (Admirai Leahy : / was there, Victor Gollancz Ltd., p. 543).

(2) " ... It seems necessary to reluctantly relinquish what was perhaps only a faint hope that it might be possible for me through friendly relations and pertinent advice to give some semblance of backbone to a jellyfish. " (Ibid., p. 545.)

(3) " The French government had, at their own suggestion, solemnly bound themselves with us not to make a separate peace. It was their duty and it was also their interest to go to North Africa where they would have been at the head of the French Empire. In Africa, with our aid, they would have had overwhelming sea power. They would have had the récognition of the United States, and the use of ail the gold they had lodged beyond the seas. If they had done this Italy might have been driven out of the war before the end of 1940, and France would have held her place as a nation in the counsels of the Allies and at the conférence table of the Victors. But they were misled by their gênerais. When I warned them that Britain would fight on alone whatever they did, their gênerais told their Prime minister and his divided cabinet : " In three weeks Engiand will have her neck wrung like a chicken. " (Winston S. Churchill ; The Unrelenting Struggle - War speeches - Cassel and Co. Ltd., p. 345 - Speech to the Canadian Senate and House of Communs at Ottawa broadcast to the world, December 30th, 1941.)

engagé solennellement envers nous à ne point faire de paix séparée. C'était son devoir et aussi son intérêt d'aller en Afrique du Nord où il eût été à la tête de l'empire français. En Afrique, avec notre aide, il eût possédé une puissance maritime écrasante. Il eût été reconnu par les Etats-Unis et eût disposé de tout l'or qu'il avait envoyé au delà des mers. S'il eût fait cela, l'Italie pouvait être forcée de cesser la guerre avant la fin de 1940 et la France eût tenu sa place comme nation dans les conseils des Alliés et à la table de conférence des vainqueurs. Mais ses généraux l'égarèrent. Quand j'avertis le gouvernement français que la Grande- Bretagne continuerait seule la lutte quoi qu'il pût faire, ses généraux dirent à leur premier ministre et à son cabinet divisé : " Dans trois semaines, l'Angleterre aura le cou tordu comme un poulet ". » Dans un discours prononcé en session secrète des Communes le 10 décembre 1942, l'homme d'Etat britannique avait parlé plus crûment encore. Il avait qualifié le maréchal de « vieux défaitiste (1), l'avait représenté «bêlant ses ordres au téléphone » (2). Et dans le récit qu'il fit dans ses mémoires des angoissantes journées qui précédèrent la conclusion de l'armistice, il reproche au général Weygand « d'avoir employé le pouvoir qui lui venait de sa position militaire suprême pour dépasser les limites que justifiaient ou demandaient ses responsabilités professionnelles » (3).

(1) "The antique defeatist". (Winston Spencer Churchill : Secret Session Speache, compiled by Charles Eade, Cassel and Co. Ltd., p. 82.)

(2) " ... When the Marshal bleats oved the téléphone orders to the contrary... " (Ibid., p. 92.)

(3) " He therefore used the power of his suprême military position far beyond the limits which his professional responsabilities great as they were justified or required." (Winston Spencer Churchill : The Second World War, Vol. II, Cassel and Co. Ltd., pp. 176-177.)

, Toutes ces déclarations, officielles ou mûrement réfléchies, ne comptent pour rien aux yeux des défenseurs de l'armistice. Ce qui leur importe, ce sont des propos de seconde main. Celui que l'on a répété avec le plus d'enthousiasme avait été cité par le général Georges dans sa déposition au procès du maréchal. Le général se souvenait d'avoir entendu le premier ministre lui dire : « En fait, l'armistice nous a rendu service. Hitler a commis une faute en l'accordant. Il aurait dû aller en Afrique du Nord, s'en emparer, poursuivre sur l'Egypte. Nous aurions eu alors une tâche plus difficile » . On s'empara de cette phrase; on proclama qu'elle constituait la seule expression de la pensée de M. Winston Churchill et celui-ci se trouva soudain populaire chez ceux qui, la veille encore, refusaient de le saluer comme le premier de ceux qui avaient sauvé les nations opprimées par l'Allemagne. Ce magnifique allié ne devenait digne de reconnaissance qu'à partir du moment où on pouvait l'enrôler dans la croisade destinée à réhabiliter celui qui l'avait abandonné. On se hâta de propager la légende, et c'était agir prudemment, car, après avoir quelque temps gardé le silence, l'illustre homme d'Etat publiait à son heure le deuxième volume de ses mémoires de guerre. Dans cet ouvrage, après avoir affirmé sa conviction « qu'il eût mieux valu pour tous les Alliés que le gouvernement français fût allé en Afrique du Nord, et cela, qu'Hitler y eût ou non suivi les Français et nous-mêmes », il faisait du propos cité par le général Georges une mise au point catégorique. « Un jour, quand j'étais en convalescence à Marrakech en janvier 1944, le général Georges vint déjeuner. Dans le courant d'une simple conversation, je laissai aller ma fantaisie jusqu'à dire que, peut-être, en s'abstenant de se rendre en Afrique en juin 1940, le gouvernement français avait fait tourner les choses au mieux. Au procès Pétain en 1945,

le général crut devoir citer ce propos dans son témoignage. Je ne me plains pas, mais la supposition rétrospective que je fis dans cette occasion ne représente point mon opinion mûrement réfléchie, ni pendant la guerre, ni maintenant. » (1) On se garda, bien entendu, de donner à ce texte la même publicité qu'au témoignage du général Georges (2).

Naturellement, la politique intérieure du maréchal n'est point négligée par les propagandistes. Mais il y a là volte-face complète. On affirme le contraire de ce que l'on avait proclamé du temps de la « Révolution nationale». Alors, il avait été de bon ton d'exalter l'œuvre sublime de l'homme de génie qui avait débarrassé la France, des oripeaux de la République et des pourritures du régime parlementaire. Depuis que le maréchal a été condamné, on le représente comme le plus inébranlable des républicains et l'observateur le plus scrupuleux de la légalité, comme des règles constitutionnelles. Il n'a pris rien de plus que le pouvoir qui lui était donné par l'Assemblée nationale. S'il a inventé

(1) " I have no doubt that it would have been better for ail the Allies if the French government had gone to North Africa; and that this would have remained true whether Hitler followed them and us neither or not.

" One day when I was convalescing at Marrakesh in January 1944 General Georges came to luncheon. In the course of casual conversation I aired the fancy that perhaps the French Government's failure to go to Africa in June 1940 had ail turned out for the best. At the Pétain trial in August 1945 the General thought it right to state this in évidence. I make no complaint, but my rétrospective spéculation on this occasion does not represent my considered opinion either during the war or now. " (W. S. Churchill : The Second World War, Vol. II, p. 196.)

(2) Le général Weygand a fait état de la rectification, mais dans des termes peu propres à éclairer le lecteur qui n'aurait pas sous les yeux le texte de M. Churchill : « A ma connaissance, M. W. Churchill n'a jamais démenti ces paroles (celles citées par le général Georges) qu'il a seulement commentées dans ses mémoires. » (Général Weygand : Rappelé au service, p. 286.)

le titre de chef de l'Etat, il ne s'en est pas moins servi pour rédiger certains décrets de papier à en-tête de la République. S'il a dispersé les parlementaires et institué un conseil national, il n'a jamais officiellement aboli les Chambres. Il avait même eu l'intention de rendre éventuellement à celles-ci le pouvoir qu'elles avaient mis en dépôt entre ses mains. Une proclamation à cet effet fut rédigée. Elle eût sans nul doute été rendue publique si l'on avait pu supposer que les Allemands le permettraient.

Combien de tels scrupules n'honorent-ils pas celui qui les ressentait ! Et quel contraste avec le dictateur de Gaulle qui n'a créé qu'une Assemblée consultative en

1944 au lieu de rappeler les députés et sénateurs et de leur faire reprendre les fonctions législatives pour lesquelles la plupart d'entre eux ne possédaient plus que des mandats périmés; qui, au mépris de tous les principes démocratiques, n'a point rétabli les lois constitutionnelles de 1875 mais a osé inviter le peuple français à se prononcer, par voie de référendum, sur ses destinées ! Il y a dans ce reproche de dictature adressé par les tenants de la « Révolution nationale » au président du gouvernement provisoire un élément comique irrésistible. Mais il s'y mêle une hypocrisie révoltante. Car ceux-là même qui flétrissent les prétendues aspirations du général de Gaulle au pouvoir personnel en 1944 et

1945 s'indignent qu'à la même époque le grand Résistant n'ait point /profité de son immense popularité pour se rendre maître unique du gouvernement, au lieu de laisser le corps électoral élire des assemblées nationales incapables de mater les communistes. Il y a plus : depuis que le général de Gaulle, descendant de son piédestal, est entré dans l'arène politique, certains pétinistes se sont demandés, avec un timide espoir, si l'homme du 18 juin ne consentirait pas à devenir un maréchal de

rechange, si l'on ne pourrait pas reprendre avec lui le rêve si brutalement interrompu par la Libération. De nombreux pétinistes se sont inscrits au R.P.F. et si l'on continue à calomnier le général, on ne lui refuse pas toute indulgence. Il ne tient qu'à lui de bénéficier de l'amnistie. Qu'il montre de la vigueur et du courage; qu'il sauve les porte-monnaie : on lui pardonnera d'avoir sauvé l'honneur de la France.

Il n'est pas surprenant qu'une propagande conduite avec tant de dextérité ait pu rallier la masse de ceux qui, en 1940, avaient accordé leur crédulité au mythe de « l'armistice dans l'honneur » . Il est plus étrange qu'elle ait impressionné beaucoup de ceux qui avaient senti l'espoir renaître dans leurs cœurs meurtris, en écoutant l'appel du 18 juin. Sans doute, devant le danger communiste croissant, les anciens Français libres et ceux qui avaient partagé leur foi étaient-ils disposés à s'allier à tous ceux qui se déclaraient prêts à défendre le pays contre cette menace — tout de même qu'en 1941 la Grande-Bretagne, malgré son attachement à la liberté humaine et à la démocratie, avait accepté avec joie le concours de l'impérialisme soviétique contre un impérialisme encore plus redoutable. Il faut bien passer quelque chose à d'éventuels camarades de combat. Puis, l'outrance de certaines accusations portées en 1945, l'exagération de la répression avaient laissé chez les résistants purs un certain sentiment de malaise qui les portait à écouter avec quelque sympathie et peu d'esprit critique les plaidoyers qu'on leur présentait. Enfin, le sentiment généreux qui animait les soldats et les partisans du général de Gaulle leur avait fait dédaigner d'accabler un adversaire à terre, si bien que les premiers essais timides de la propagande d'après-guerre en faveur de Vichy n'avaient presque rencontré de contradiction que chez les communistes et leurs amis, gens

auxquels, avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait pas accorder le mérite de la bonne foi et du désintéressement. Aucun obstacle sérieux ne fut donc opposé à l'entreprise de réhabilitation du maréchal et de son système. Dans la chaleur des controverses de la guerre, les résistants avaient parfois comparé les gens de Vichy à ceux de Coblence. Il faudrait aujourd'hui modifier le mot célèbre prononcé à propos des émigrés : ce sont les pétinistes qui n'ont rien appris et les résistants qui ont beaucoup oublié.

Le danger qu'il faut écarter

Si le pétinisme d'après-guerre n'a pas eu, sur les affaires du pays, une influence comparable à celle du pétinisme de l'époque de Vichy, on peut le considérer toutefois comme étant, plus que l'autre, un symptôme alarmant de démoralisation. Car les actes honteux qui furent commis de l'armistice à la Libération avaient été, pour une grande part, l'effet d'une série de causes rassemblées de façon extraordinaire et qu'on ne doit guère s'attendre à retrouver — au moins toutes à la fois. Dans une nation amollie par un régime politique vieilli, déchirée par les luttes de partis, frappée de stupeur, d'abord par une guerre que l'on croyait impossible tant il eût été facile de la rendre telle, puis par un désastre militaire sans précédent, un homme s'était levé, chargé d'ans et de gloire, le front ceint de l'auréole des anciennes victoires, et avait conseillé, puis commandé à la France désemparée de laisser là l'honneur comme une défroque usée pour ne plus songer qu'à l'intérêt. On conçoit qu'un aussi étrange concours de circonstances ait pu troubler les consciences, mais ce n'est point pousser l'optimisme au delà des limites de la raison que penser qu'il est peu vraisemblable que la France revoie jamais, en un nouvel été de 1940, un second maréchal Pétain. On pourrait donc être tenté de tourner cette page humiliante de notre histoire et de ne plus songer à ces tristes jours si l'apologie persistante de tout le système de Vichy ne forçait à reconnaître que le pétinisme a dû ses succès bien moins à ses causes accidentelles qu'à ses causes profondes.

On en peut nommer deux principales : le matérialisme et la crainte des responsabilités. Dans toutes les manifestations oratoires du maréchal, sous la grandiloquence comme sous la bonhomie, on retrouve sans cesse un rappel de l'importance des biens matériels : la vie, la santé, la richesse. Il ne faut pas que les Français se fassent tuer pour un idéal. Il ne faut pas qu'ils souffrent de la faim ou du froid. Il ne faut pas que leurs maisons soient détruites ou leur sol ravagé. La France n'est point cet ensemble de traditions d'honneur, de liberté, de générosité que l'on peut, comme la Rome de Sertorius, transporter en n'importe quel point du globe sans qu'elle cesse d'être elle-même. Non, elle est attachée à la terre qu'il faut continuer à tout prix à cultiver, dût le blé qui en lève ne nourrir qu'une génération humiliée. Vraiment ce n'était point le légendaire bruit de bottes que Ton entendait à l'approche du vieux guerrier, mais un son plus doux de pantoufles. Et ce son était infiniment plaisant à l'oreille de beaucoup de Français qui, comme leur héros, songeaient aux fortunes détruites ou menacées, à l'heure où l'âme de la nation était en péril. Et c'est parce qu'ils étaient incapables de voir quel était le vrai problème, parce qu'ils n'avaient pas assez d'abnégation pour accepter les sacrifices nécessaires, que ces gens-là n'éprouvent aujourd'hui aucun remords d'avoir déifié le guide qui les menait sur le chemin de la honte ; que certains d'entre eux se demandent, avec une espérance émue, s'il n'est vraiment pas possible de reprendre ce chemin-là.

Pourtant, le matérialisme eût amené moins de partisans à la politique de l'armistice s'il eût exercé seul ses ravages. Ce qui en multiplia l'efficacité, ce fut l'existence en même temps d'un autre sentiment regrettable et malheureusement fort répandu : la crainte de choisir soi-même sa voie, de prendre une décision qui ne fût

Page 1