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LE PÉCHÉ DES RÉPUBLICAINS

daient leur foi intacte, les républicains s'exposaient à la dangereuse tentation de se contenter des avantages acquis. Ils y succombèrent bientôt, et devenus maîtres des trois branches du pouvoir, loin de revenir à une pure doctrine de la souveraineté populaire, ils ne songèrent qu'à consolider, au profit d'une nouvelle classe dirigeante, tirée des rangs moyens de la bourgeoisie, les sauvegardes que les conservateurs avaient voulu assurer aux anciennes catégories de notables. Il en résulta deux conséquences également graves. D'abord la France se trouva gouvernée par un personnel qui, demeurant réticent devant les grands mouvements populaires et n'ayant point les vues larges d'un patriciat traditionnel, possédait néanmoins certains des caractères d'une oligarchie; comme tel, il n'offrait à la nation qu'un idéal assez mesquin de confort et de prospérité matérielle et n'y développait ni le goût du risque, ni l'esprit de sacrifice. Puis, le régime, tel que le comprenaient ses dirigeants, devait mal s'accommoder des grandes supériorités de talents et de caractère; d'où, à l'égard des hommes qui s'élevaient au-dessus de la moyenne, une méfiance invincible, assurément justifiable dans le cas d'adversaires plus ou moins déclarés de la République, inexcusable envers d'aussi fermes républicains qu'un Gambetta, un Jules Ferry ou un Clemenceau, d'aussi grands serviteurs publics qu'un Foch ou un Lyautey. Le nivellement par le bas, danger permanent des démocraties, devenait une nécessité du système petit-bourgeois. La médiocrité était le plus sûr moyen d'obtenir les honneurs politiques. Le don d'intrigue valait mieux que les qualités d'homme d'Etat. Si bien qu'avec les années on vit au gouvernement une diminution progressive de l'énergie morale, cependant que les gens de caractère et d'ambitions hautes délaissaient de plus en plus les affaires publiques pour les carrières privées où ils pou-

vaient certes se rendre utiles au pays, mais où ils couraient le risque de trop développer leur égoïsme. Or, il est des circonstances où le salut d'une nation exige qu'elle trouve des guides ayant le sens de la grandeur et de l'abnégation. S'il n'en existe point, elle en invente. Et la véritable responsabilité de la Troisième République dans la catastrophe de 1940 est d'avoir créé un état d'esprit tel que la France, en quête de grands hommes, crut en avoir découvert dans les personnes du maréchal Pétain et du général Weygand.

Le péché de l'opposition

Puisque les gouvernants ne s'étaient point montrés à la hauteur de cette partie de leur tâche qui consistait à donner à la nation une direction morale, le soin et l'honneur de combler cette lacune eussent pu revenir à l'opposition. Echappant par sa nature même aux difficultés comme aux cas de conscience inséparables de l'exercice du pouvoir, elle était en état de conserver ses principes intacts et de donner par là un utile exemple de fermeté. Mais il lui fallait pour cela se prémunir contre la double tentation de regagner la faveur populaire par une surenchère démagogique et peu sincère et de ne point distinguer, dans ses attaques contre le régime, celles qui n'atteignaient que lui seul de celles qui, par delà, risquaient de frapper la patrie. Les qualités requises étaient la conscience et la modération.

Les royalistes des premières décades de la Troisième République n'en étaient point dépourvus. Il y avait assurément un certain égoïsme dans leur défense passionnée des « intérêts conservateurs ». La société qu'ils jugeaient menacée par le régime républicain et qu'ils parlaient sans cesse de sauver était celle qui leur assurait une existence agréable et, dans leur horreur des convulsions sociales, ils se dispensaient de rechercher si une trop grande misère ne justifiait pas le mécontentement des classes inférieures et si, à ce mécontentement, il n'y avait pas de remèdes plus chrétiens que l'emploi d'une

législation répressive. Mais ils eussent pu tenter, avec de bonnes chances de succès, d'assurer la conservation sociale en adhérant dès le principe au régime établi et en employant ce qui restait de leur influence traditionnelle à la formation d'une droite républicaine capable, sinon de saisir le pouvoir, au moins d'y alterner avec la gauche. Qu'ils se fussent obstinés dans leur loyauté monarchique prouvait que chez eux, en dernier ressort, l'honneur l'emportait sur l'intérêt. Cette prédominance maintenait leur opposition dans de justes bornes et la fidélité au Prince était comme une garantie de fidélité à la patrie. Au reste, une courtoisie traditionnellé chez les chefs du parti royaliste les portait, comme d'instinct, à une certaine modération dans les luttes politiques; adversaires de la République, ils ne croyaient nullement qu'il fût de leur devoir de haïr ou de mépriser tous les républicains.

Après les premières crises du boulangisme et de Panama, la grande controverse de l'affaire Dreyfus provoqua un changement dans les mœurs politiques. A droite comme à gauche, la passion remplaça trop souvent la raison. Mais peut-être le calme aurait-il pu renaître et l'opposition revenir à son attitude première si la direction du mouvement royaliste n'était passée, dans les premières années du siècle, à un parti nouveau : « l'Action française » .

Le but de cette formation politique était de se substituer aux vieux conservateurs jugés trop peu énergiques pour abattre le régime, et que l'on soupçonnait au surplus de ne viser qu'à remplacer la présidence par le trône sans modifier profondément les institutions. Il fallait en finir avec cette opposition de salon et confier à des hommes qui connaissaient le peuple le soin d'attaquer la République, non plus par la parole mais par Faction.

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