‹ Pétain et le pétinismeChapitre 6 sur 20 · LE PÉCHÉ DE L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ DE L'OPPOSITION

Ce programme pouvait sembler séduisant. Ce ne fut qu'avec le temps qu'on s'aperçut que chez la nouvelle équipe il n'y avait, de la parole à l'action, que la différence du murmure au cri; et il fallut l'occupation et le régime de Vichy pour démontrer que certains dirigeants de « l'Action française » n'étaient guère plus Français qu'agissants. A la vérité, le néo-royalisme souffrait d'une faiblesse irrémédiable : il était un parti d'hommes de lettres. Or, si cette profession éminemment respectable compte dans ses rangs nombre de citoyens utiles, elle développe parfois, chez ceux qui la pratiquent, un goût immodéré de l'encens. Les prophètes du renouveau français avaient' succombé à cette tentation. La grande affaire pour eux était que M. Maurras fût sacré le plus grand génie politique et littéraire de tous les temps et ses collaborateurs une pléiade incomparable : la Restauration viendrait par surcroît. Si bien que de toute une agitation bruyante et stérile il ne sortait qu'un seul résultat positif : une nouvelle consolidation de la forme républicaine du gouvernement par la destruction de l'ancien parti royaliste, qui pour n'être pas un adversaire très redoutable avait pourtant conservé dans certaines régions de fortes positions électorales, et par l'oubli dans quoi tombait le Prince depuis que l'attention et les hommages qu'il recevait autrefois étaient transférés aux chefs du nouveau parti, assez semblables à ces prêtres païens qui prennent les profits du culte tandis que les moulins à prières tournent devant une idole dont les sectateurs connaissent à peine le nom.

Mais ce serait commettre une erreur grave que juger Timportance de « l'Action française » par son impuissance éclatante et quelque peu ridicule à réaliser son but avoué. Les brillants dons intellectuels de M. Charles Maurras, la verve de M. Léon Daudet, l'art que mettait M. Bainville à raconter l'histoire et à développer ses

thèses de politique extérieure, tout cela étendait l'influence de l'équipe bien au delà du cercle, assez restreint, des monarchistes. Une partie assez considérable de la nation, et principalement de la jeunesse, subissait, à des degrés divers, l'empreinte de cette école. Et cet état de choses eut des résultats infiniment regrettables.

« L'Action française >>, en effet, commercialisait l'idée monarchique. L'ancien royalisme était principalement fondé sur le respect de la tradition et sur la fidélité à la dynastie — considérations sentimentales qui présupposaient le sens du devoir et l'esprit de sacrifice. Le maurrassisme (il faut bien l'appeler ainsi) s'appuyait au contraire sur une théorie pseudo-philosophique qui, dépouillée des ornements d'une dialectique habile, se ramenait à une simple question d'intérêt : la monarchie serait matériellement plus avantageuse que la République. Entourée d'arguments subtils pour une petite élite, cette affirmation était répétée dans la masse sous des formes parfois très grossières (quand le roi reviendra il n'y aura plus d'impôts); et si elle ne rencontrait pas beaucoup de créance, elle servait toutefois à renforcer le dogme dangereux de la primauté du matériel. Au reste, les gens du parti ne manquaient jamais de se proclamer réalistes en politique, ce qui ne leur épargnait ni les illusions ni les jugements faux, mais les conduisait à prêcher la défiance envers toute action dont le profit n'était point immédiatement prévisible. Par là ils contribuaient à diminuer dans la nation le sens de la générosité.

D'autre part les chefs, n'ayant point de goût pour les risques plus graves que de courts emprisonnements (au régime des détenus politiques) qui leur assuraient à peu de frais la couronne du martyre, étaient bien obligés d'offrir à leurs fidèles un substitut à cette action énergique qu'ils prêchaient toujours et dont ils ne donnaient

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