‹ Pétain et le pétinismeChapitre 7 sur 20 · LE PÉCHÉ DE L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ DE L'OPPOSITION

jamais le signal. Ils le trouvaient dans un déchaînement de violences verbales qui n'épargnaient rien de ce qui était républicain. Alors que les vieux conservateurs avaient toujours soin de motiver leur opposition au gouvernement et n'hésitaient pas à rendre justice à celui-ci quand il leur paraissait avoir bien agi, les néo-royalistes ne se donnaient même pas la peine d'argumenter. Ils procédaient par affirmations : la République était une chose infâme, tous les républicains des misérables; il n'y avait aucun malheur, public ou privé, qui ne fût l'œuvre du régime abominable à la destruction duquel tout bon Français avait le devoir de travailler sans souci des conséquences. C'étaient là des articles de foi qui n'admettaient aucun doute; de sorte que, par une étrange contradiction, les champions du nationalisme intégral travaillaient à diviser les Français cependant que des hommes doués des plus magnifiques qualités intellectuelles abêtissaient toute une génération chez qui leur enseignement et leur prestige détruisaient l'esprit critique. Ce n'est qu'à l'époque de Vichy qu'on devait constater pleinement ce qu'avait eu de néfaste la propagande de «l'Action française».

Le déclin du patriotisme

Les luttes politiques avaient parfois été vives en France avant la première guerre mondiale. Du moins ne les portait-on point sur le terrain des relations extérieures. Les monarchistes s'étaient réjouis de l'alliance russe bien que ce succès diplomatique fut de nature à consolider la République; les républicains, partageant l'illusion générale sur la valeur de ce secours oriental, n'avaient nullement songé à le repousser sous prétexte que le tsar gouvernait ses peuples en despote. Et l'union sacrée de 1914 avait été une magnifique réalité.

Pourtant, les tombes des héros morts pour la patrie étaient à peine refermées que reparaissaient des divisions dont l'âpreté ne faisait que croître d'année en année. C'est qu'il ne s'agissait plus de débats politiques mais de conflits économiques et sociaux, et l'expérience prouve malheureusement que les mouvements de passion naissent plus souvent de l'intérêt que de l'idéal. Seulement, ce qui fut grave, c'est qu'on prit alors l'habitude d'en appeler en quelque sorte à l'étranger des querelles françaises. Deux grands événements, le triomphe du communisme en Russie et celui du fascisme en Italie apportaient des arguments et des encouragements, le premier aux partisans de la dictature ouvrière, le second à ceux de la défense bourgeoise. Le mal n'eût point été irréparable si de part et d'autre on s'était borné à chercher des exemples au delà des frontières. Mais les plus exaltés voulaient davantage. Non seulement il convenait d'imiter en France celui des deux systèmes (si opposés d'apparence et si semblables au fond) que Ton admi-

rait; il fallait encore que toute la politique extérieure française fût conduite de manière à consolider ce système sur son propre territoire et à l'étendre au dehors. Toutes les vieilles règles de notre diplomatie devaient être sacrifiées à ce nouveau principe : ne faire à M. Staline (ou à M. Mussolini) nulle peine même légère, un échec de ce grand homme risquant d'avoir en France des répercussions qui favoriseraient le triomphe de la réaction (ou de la révolution). Pour donner une couleur patriotique à l'espèce d'abdication qu'on recommandait de la sorte, on ne manquait pas de faire valoir que le pays qu'on voulait soutenir avait acquis une puissance considérable grâce à son admirable système de gouvernement, tandis que l'autre, miné par le mécontentement intérieur, s'effondrerait au premier coup de canon. Mais point n'était besoin d'être grand clerc pour discerner les mobiles qui inspiraient les doctes dissertations sur les faiblesses internes du fascisme ou sur l'impossibilité pour un pays où le communisme avait chassé ou tué tous les officiers supérieurs d'avoir jamais une armée en état de combattre.

Un moraliste patriote aurait peut-être quelque peine à distribuer équitablement le blâme entre les deux partis, encore qu'une attitude peu généreuse soit infiniment plus excusable chez des ouvriers qui mènent une vie difficile que chez les classes riches et éclairées. Mais il est hors de doute que les conséquences du profascisme furent bien plus graves que celles du prosoviétisme. Tout d'abord, tant que l'Allemagne était forte, les ambitions russes ne pouvaient être aussi menaçantes pour la France que les convoitises italiennes. Mais surtout, la tendance internationaliste bien connue d'une partie de Textrême-gauche rendait nécessairement suspect son attachement exagéré à l'Union soviétique. Au contraire* les tenants de l'Italie avaient toujours professé le pâtrio-

LE DÉCLIN DU PATRIOTISME

tisme le plus ombrageux. La partie honnête et irréfléchie de la nation se trouvait donc assez naturellement portée à croire qu'en suivant de tels guides elle ne mai* cher ait jamais que sur les chemins de l'honneur et de l'intérêt national.

Il faut au reste ajouter que la révolution russe avait été accompagnée d'un déchaînement de violences sanglantes qu'on ne vit point dans le coup de force fasciste. Tandis que le premier événement avait ouvert une époque de troubles dans un pays jusqu'alors apparemment calme, le second avait au contraire mis fin à une période d'agitation. C'est peut-être cette dernière considération qui produisait le plus d'effet. Les conservateurs français étaient depuis longtemps persuadés que l'ordre et le désordre étaient le monopole respectif des gens de droite et de ceux de gauche et qu'il suffisait du triomphe des premiers sur les seconds pour assurer le bonheur et la tranquillité des habitants de quelque pay* que ce fût. Le changement rapide qui suivit en Italie l'avènement du fascisme leur semblait une confirmation dé cette règle et ils se dispensaient de l'effort de réflexion qui leur eût montré leur erreur. Car en réalité, dès que le système politique et social d'une nation a cessé d'être efficace ou de plaire aux citoyens, et que des partis opposés se sont mis à réclamer des bouleversements violents, une ère de désordres commence et durera tant que les forces des factions adverses s'équilibreront. L'ordre apparaîtra quand l'une quelconque d'entre elles sera devenue assez puissante pour écraser tous ses concurrents. La période qui précéda la marche sur Rome fut assurément marquée des pires troubles. Mais ceux-ci eussent aussi bien pris fin par la victoire de Textrême-gauche que par celle de l'extr ême-droite ; seulement, profits et proscriptions eussent été autrement répartis.

Mais en 1922 bien peu de gens songeaient à cela. Les récits des touristes, charmés de pouvoir faire le voyage d'Italie dans des conditions améliorées, s'ajoutaient aux savantes argumentations des théoriciens politiques pour créer chez un grand nombre de Français l'image d'un Mussolini tutélaire dispensant au delà des Alpes les bienfaits dont il était à souhaiter que la France pût bientôt jouir elle-même. Pendant quelques années ce sentiment ne produisit d'autres effets que la création d'un parti à chemises de couleur et quelques inconvenances : on s'indignait qu'un député français eût spirituellement raillé à la tribune le « César de carnaval » ; mais on trouvait fort bon que le dictateur italien se répandit en insultes grossières contre le système politique que la France s'était donné.

Ce ne fut qu'en 1935 qu'on put mesurer les ravages causés dans le pays par l'admiration du fascisme. L'agression italienne contre l'Ethiopie n'avait pas seulement le caractère déplaisant d'un abus de puissance du fort contre le faible; elle était en outre une violation des traités conclus en 1919 et qui avaient institué la Ligue des Nations. La France avait signé ces traités; elle n'avait donc plus la liberté du choix d'une ligne de conduite : il lui fallait tenir sa parole et appliquer les sanctions prévues contre l'agresseur. Elle y était d'autant plus obligée qu'elle avait elle-même, pendant plusieurs années, réclamé avec âpreté l'application à l'Allemagne des articles les plus durs de ce même traité de Versailles qui était en cause et qu'elle avait vigoureusement soutenu la proposition, assez discutable, de l'Italie de faire entrer à la Ligue des Nations ce pays arriéré qu'était l'Ethiopie.

Or, à la seule pensée que la France pût accomplir son devoir, il y eut chez les gens de droite une levée de boucliers. Il était scandaleux, disait-on de prétendre hu-

LE DÉCLIN DU PATRIOTISME

milier M. Mussolini en lui imposant une reculade; il était surtout inadmissible de risquer la guerre et le bombardement des villes françaises pour les intérêts des Ethiopiens. M. Charles Maurras, qui pour être chef de parti n'en demeurait pas moins un particulier sans responsabilité politique, conseillait de tuer les députés qui soutiendraient de leurs votes l'honneur du pays; cet appel à l'assassinat fermait pour quelques mois sur son auteur les portes d'une prison, mais lui en ouvrait d'autres, fort glorieuses, que son talent littéraire n'était point parvenu seul à forcer. Ainsi, tout ce qui se rattachait aux traditions du passé, tout ce qui prétendait au nom d'élite n'hésitait pas à proclamer que la vanité d'un seul chef de gouvernement étranger méritait plus de considération que la réputation de la France et de cinquante autres nations et qu'il valait mieux laisser protester la signature de la France qu'exposer les Français à recevoir des coups de fusil. Symptôme grave; leçon qui ne devait être perdue ni pour les petits Etats qui voyaient disparaître leurs illusions sur la valeur de la sécurité collective, ni pour le chancelier Hitler, certain désormais que le jour où il attaquerait la France, il trouverait dans ce pays une forte proportion de défaitistes.

L'histoire de la crise éthiopienne préfigure celle du régime de Vichy. Il n'y manque même pas, à côté de la lâcheté des sentiments, les jugements fallacieux, pompeusement qualifiés réalistes. On affirmait qu'il y avait <Ju danger à mécontenter l'Italie; qu'on la jetterait ainsi dans les bras de l'Allemagne alors qu'en favorisant l'entreprise éthiopienne on s'assurait la reconnaissance éternelle d'une puissance que le fascisme avait doté d'un magnifique instrument militaire.

Il y avait quelque naïveté à compter sur la gratitude d'un peuple qui, devant à la France son existence natio-

nale, s'était allié si longtemps à nos adversaires; et Févénement devait montrer le cas que l'on pouvait faire des forces armées italiennes. Mais un peu de réflexion eût suffi à montrer qu'une Italie maîtresse de tout le territoire éthiopien devait nécessairement convoiter le port de Djibouti; qu'ainsi ce n'était point la façon dont s'accomplirait la conquête mais la conquête elle-même qui ferait naître chez nos voisins transalpins l'hostilité à notre égard. En fait, la seule chance de les maintenir dans notre camp eût été de leur démontrer dès le principe la vanité de toute ambition coloniale. Rejetés vers l'Europe, ils s'y fussent trouvés par la force des choses engagés dans une lutte d'influence avec l'Allemagne et il eût été possible d'exploiter cette situation à notre profit. Au surplus, l'échec d'un dictateur eût fait réfléchir l'autre.

La passion, dit-on, ne raisonne pas; mais elle fournit parfois des raisonnements aux dupes. En faussant le jugement d'un nombre important de Français, les Charles Maurras, les Henri Béraud, les Philippe Henriot préparaient les succès futurs de la propagande collaboratrice, de même qu'en conviant le pays à préférer la tranquillité à l'honneur, ils encourageaient cette politique d'empiétements successifs où l'Allemagne eût peutêtre hésité à se lancer si elle avait senti, de l'autre côté du Rhin, la présence d'une nation vigilante et virile. Pour n'avoir pas deviné à l'époque les conséquences de leurs actes, ces hommes n'en doivent pas moins être rangés parmi les grands responsables de la guerre de 1939 et de la catastrophe militaire et morale de 1940.

Un autre exemple d'aveuglement est fourni par l'attitude des Français envers la guerre civile espagnole. Ici du moins, les préoccupations de politique intérieure se couvraient d'un voile d'humanitarisme. On demandait que la France favorisât l'un des belligérants pour

LE DÉCLIN DU PATRIOTISME

mettre fin aux crimes de l'autre. Car l'esprit de parti portait les gens d'extrême-droite ou d'extrême-gauche à nier contre l'évidence les atrocités de leurs amis pour s'indigner seulement de celles de leurs adversaires. Le dommage n'eût point été trop grand si l'on s'en était tenu là, car les risques matériels d'une intervention pour une cause désintéressée eussent été compensés par un avantage moral. Ce qui était grave, c'était que les amis du général Franco prétendaient se placer sur le terrain des intérêts français et soutenaient qu'il était heureux pour notre pays de voir s'établir rapidement au delà des Pyrénées un gouvernement qui serait nécessairement l'imitateur et le client des deux dictateurs qui menaçaient notre sécurité. On ne songeait pas à voir là un danger tellement on était obsédé par la crainte des avantages que le front populaire français tirerait d'une victoire des rouges espagnols. En bref, la position internationale de la France n'était qu'un moyen : la fin était la défense de la situation politique et sociale à l'intérieur.

A cet égoïsme des droites correspondait l'imprudence des gauches. Plus clairvoyantes, puisque le péril venait de leurs adversaires, plus justifiables en leurs sympathies, puisque le gouvernement républicain s'appuyait en Espagne sur une récente consultation populaire et que la force du général Franco venait de l'armée et des secours étrangers, elles se faisaient une idée fausse de la situation. Il pouvait certes être utile d'infliger à l'Allemagne et à l'Italie un échec par personnes interposées; mais la France était si peu munie de matériel de guerre (et les groupes du front populaire avaient en cela une part sérieuse de responsabilité) que tout secours au gouvernement espagnol était un affaiblissement pour la défense française.

Les divers ministères de l'époque agirent donc sage-

ment en proclamant la non-intervention (seule attitude digne, au demeurant). Mais ils eurent le tort de ne pas appliquer assez fermement cette politique et de perdre ainsi sur les deux tableaux en laissant passer aux rouges une aide insuffisante pour les sauver mais assez importante pour irriter les blancs. Puis, s'il était correct de maintenir la représentation diplomatique auprès du gouvernement reconnu avant la guerre civile, c'était aller trop loin que se refuser à entretenir le moindre rapport officieux avec l'autre belligérant. Enfin, comme pour souligner cette erreur et l'empêcher d'être oubliée, quand la victoire se fût prononcée pour le général Franco, au lieu de dépêcher à celui-ci un ambassadeur sorti de la carrière, efficace et peu connu, on alla chercher le plus illustre des soldats français pour remplir une mission à quoi il était tout à fait impropre. Les Espagnols ne furent point dupes de cette sorte de mea culpa; leur hostilité envers la France se nuança d'un peu de mépris.

Il eût été surprenant que la nation française, agitée par les propagandes contraires et ne recevant point de ses gouvernements successifs une direction ferme, eut réagi violemment contre l'accord de Munich. En fait, son attitude fut bien meilleure que les événements récents ne pouvaient le faire prévoir. Certes, on se réjouit d'avoir échappé à la guerre et on ne discerna pas clairement le prix du répit obtenu. Mais l'affaire des Sudètes avait ceci de particulier qu'elle était un conflit entre le texte des traités de 1919 et les principes sur quoi étaient fondés ces instruments diplomatiques. La nature de la thèse allemande, l'appui qu'elle avait trouvé chez l'enquêteur envoyé par le gouvernement britannique, les propositions de réforme du président Benès (aveu implicite de fautes passées) tout cela pouvait paraître assez troublant et fournissait en tout cas aux partisans

LE DÉCLIN DU PATRIOTISME

de la paix à tout prix des arguments plausibles. Puis la crise dura plusieurs semaines avec de brusques changements de situation : un matin l'accord semblait certain; le soir la guerre apparaissait inévitable. De là une tension nerveuse telle que la nouvelle du traité fut accueillie de l'immense majorité des Français avec ce sentiment de soulagement auquel n'échappent pas les plus braves quand un danger s'écarte brusquement.

Mais au bout de peu de jours, un certain remords vint se mêler à cette joie, et c'était là une réaction saine, encore qu'il dût paraître inquiétant de l'observer davantage dans le peuple que dans ce qu'on appelle les classes dirigeantes. Du moins avait-on la preuve que le patriotisme français, pour affaibli qu'il fût par les discussions intérieures et le manque de scrupule des factions, n'était point frappé à mort et qu'un redressement moral était possible. Malheureusement, les ministres dont c'eût été la charge ne firent rien pour le provoquer; bien au contraire, ils s'efforcèrent de prouver que le traité de Munich avait été un acte de haute sagesse politique et allèrent même jusqu'à signer avec l'Allemagne un chiffon de papier de non-agression. L'occupation de Prague produisit un léger sursaut d'énergie, mais, quand la Pologne fut envahie, il se trouva au gouvernement des hommes pour soupirer après un second Munich. Il est à craindre que seule la fermeté britannique ait empêché cette honte, et ce n'était pas le symptôme le moins fâcheux de la chute morale de cette époque que l'indifférence avec quoi les Français acceptaient que leur pays jouât dans l'alliance le rôle de brillant second.

La grande abdication

Malgré tout, la tenue de la nation fut bonne au début de la guerre. Seuls les communistes, jusqu'alors farouches ennemis du nazisme, firent, pour complaire à leurs maîtres soviétiques, une volte-face et réclamèrent une paix sans honneur et l'abandon de nos alliés. Ils y perdirent une grande partie de leur influence et si peut-être leur sourde propagande eut quelque part au laisseraller que tolérèrent trop de chefs et qui nuisit à l'efficacité de l'organisation militaire française, une chose est du moins certaine : la grande majorité des Français, justement indignée de l'accord germano-soviétique et du « coup de poignard dans le dos » que reçut notre alliée polonaise, n'éprouva que mépris pour la servilité antipatriotique des chefs communistes et ceux-ci furent même abandonnés de certains de leurs partisans.

Dans le camp politique opposé, on avait passionnément espéré le succès d'une médiation italienne qui empêcherait le conflit; la guerre déclarée, on cessait d'y faire opposition ouverte. On disait même la victoire certaine. Seulement, on parlait de cette victoire avec un peu d'inquiétude. Ne provoquerait-elle pas une révolution ? Le fait qu'en temps de guerre on pût avoir de pareilles arrière-pensées était grave.

Mais la grande masse des Français faisait preuve d'une bonne volonté où la résignation avait, il est vrai, plus de place que l'ardeur et qui était mêlée à la fois d'une certaine amertume (trop naturelle quand on songeait aux beaux jours de 1919) et d'un laisser-aller fort regrettable. C'était au gouvernement de profiter des dis-

positions favorables du pays pour créer les conditions matérielles et morales de la victoire. Il n'en fit rien. Au contraire, le haut commandement ayant jugé impossible (sans doute pour d'excellentes raisons militaires) une offensive immédiate, on se fit une gloire de ce qui ne pouvait être qu'une nécessité; des paroles officielles renforcèrent l'opinion, déjà trop répandue, qu'il était possible de vaincre sans livrer bataille. On ne donnait pas aux fabrications de guerre l'activité qu'il eût fallu et on sacrifiait à la démagogie en laissant l'imagination populaire multiplier les abus commis dans la répartition des affectés spéciaux au lieu de proclamer énergiquement que le gouvernement entendait demeurer le maître d'utiliser à son gré les compétences — quitte à revenir à petit bruit sur les désignations injustifiables. Mais tout se passait comme si, en haut lieu, on avait douté de la capacité de la France à supporter les épreuves. On n'osait pas les lui faire prévoir; et on la berçait dans une fausse sécurité plus dangereuse pour le moral que toutes les insinuations perfides du traître de Stuttgart.

Pourtant le pays, dans son ensemble, eût répondu à une direction énergique. Il suffit de se rappeler l'indignation avec quoi fut accueillie la nouvelle de l'odieuse attaque soviétique contre la Finlande. Il fallait profiter de la circonstance pour rappeler que l'Allemagne avait commis nombre d'attentats semblables et pour exciter la colère du peuple contre notre ennemi. En réalité, on fit, ou on laissa faire, tout le contraire. La guerre russofinlandaise fut présentée comme Punique sujet d'intérêt pour les Français et il eût semblé, par moments, que ceux-ci avaient oublié qu'ils étaient eux-mêmes engagés dans un conflit. En tout cas, pour certains, la défaite de la Russie devenait un objet beaucoup plus important que celle de l'Allemagne. Les gens pour qui la révolution était plus à craindre que l'invasion se mirent à

LA GRANDE ABDICATION

rêver d'un renversement des alliances, peut-être même de voir un jour l'armée allemande servir d'avant-garde aux armées alliées dans une guerre contre la Russie.

Tout cela était dangereux mais point irréparable. Il eût suffi pour faire un redressement d'en avoir la volonté, d'en avoir le temps. M. Paul Reynaud, devenu président du conseil à la fin du mois de mars 1940, ne manquait pas alors de résolution, mais il fut devancé par les événements. L'attaque allemande du 10 mai vint surprendre une France qui n'imaginait même pas que de telles choses fussent possibles, où beaucoup de guides naturels du peuple préféraient, au fond de leurs âmes, une paix de compromis à une victoire complète, où le peuple lui-même croyait gagner la guerre sans risques ni douleurs. Il y eut un effondrement des illusions, plus gros de conséquences encore que l'effondrement militaire. Ce fut dans ces circonstances que M. Paul Reynaud, préoccupé avant tout de soutenir le moral, prit la décision fatale d'appeler auprès de lui le maréchal Pétain et de confier le commandement suprême au général Weygand.

On lui en a fait grief après l'événement; on a énuméré tous les incidents du passé qui devaient exciter la méfiance envers ces deux hommes. C'était faire preuve d'une sagesse tardive. Il n'existe point d'homme sans défauts et l'on pouvait raisonnablement penser que, chez le maréchal comme chez le général, ce seraient les qualités qui l'emporteraient en cette heure de grand péril national. Puis M. Paul Reynaud s'était nettement déclaré le champion de la guerre à outrance et de l'alliance indissoluble avec la Grande-Bretagne. Il était en droit de croire que ceux qui consentaient à collaborer avec lui approuvaient ses idées, d'autant qu'il paraît assez naturel qu'un militaire devenu ministre considère le président du conseil comme son supérieur hiérarchique et,

loin d'intriguer contre lui, se montre au contraire son plus fidèle soutien. L'appel au maréchal Pétain était donc justifiable puisque l'opinion, mal instruite des faiblesses de mars 1918 et des conséquences fâcheuses de la loi d'un an, ne se ressouvenait que de la gloire de Verdun.

Le choix du général Weygand était plus discutable. Il est toujours dangereux de changer le commandant en chef en pleine bataille parce que, à moins d'être doué d'une abnégation surhumaine, le nouveau général est tenté de modifier par principe les dispositions prises afin de bien montrer qu'il a un plan à lui et ne s'est pas borné à reprendre celui de son prédécesseur. Il en résulte au moins une perte de temps. D'autre part, la guerre de 1940 était fort différente de celle qu'on faisait en 1918. Convenait-il de placer à la tête des armées un homme qu'on pouvait croire attaché à des conceptions périmées ? En fait, ces inconvénients prévisibles furent beaucoup moins graves que celui à quoi personne ne pouvait penser.

Quelques jours à peine après sa prise de commandement, le général Weygand parlait d'armistice, et bientôt cette suggestion devenait de sa part une exigence qu'appuyait de toute son autorité le maréchal Pétain. Et le président du conseil se trouvait alors placé devant ce dilemme : conserver des défaitistes aux postes les plus élevés ou infliger au moral de la nation un choc terrible en chassant les hommes qu'on venait de présenter comme des sauveurs. Le second risque (à quoi se fut joint le désagrément d'avouer publiquement une erreur de jugement) parut le plus grave à M. Paul Reynaud. Il résolut de temporiser — décision admissible tant qu'il restait un espoir d'arrêter les Allemands sur la Somme et l'Aisne, injustifiable quand cette faible ligne eut été forcée. Car dès lors on ne pouvait plus songer à une

LA GRANDE ABDICATION

défense du territoire métropolitain : c'était en Afrique du Nord qu'il fallait continuer la guerre et le découragement, voire la fureur, de ceux qui devaient nécessairement subir l'invasion ne pouvait influer sur les opérations à entreprendre au delà de la Méditerranée.

Mais le chef du gouvernement, s'il avait de grandes qualités, n'était point fie taille à s'élever à la hauteur presque surhumaine que demandait la situation. Placé dans un cruel embarras il eut recours à de petites habiletés politiciennes : retarder la décision, louvoyer, ou, pour emprunter une de ses propres formules : « Ne parler de Tarmistice que pour l'écarter du débat». C'était déjà une défaite car, l'armistice étant contraire à des engagements solennels, en prononcer le nom revenait à mettre en délibération ce qui par nature est indiscutable : l'honneur de la France. Les capitulards profitaient de l'avantage; ils réitéraient leurs demandes et en opposant à celles-ci des arguments au lieu d'un veto décisif, M. Paul Reynaud affaiblissait de jour en jour les chances d'une politique résistante. Il est au reste curieux de constater que si la valeur des promesses faites par la France à la Grande-Bretagne fut souvent discutée, nul des adversaires de l'armistice ne paraît avoir songé à invoquer nos devoirs envers la Pologne (1). Un tel rappel eût pourtant causé de l'embarras à l'autre faction. Car non seulement il était impossible de répandre sur ce pays les calomnies dont on couvrait notre alliée d'outre-Manche, mais le gouvernement polonais eût été en droit de reprocher à la France ce que les

(1) Par l'article 4 du traité signé le 4 septembre 1Ô39 par M. Bonnet, ministre des Affaires étrangères français, et M. Lukasiewicz, ambassadeur de Pologne à Paris, la France et la Pologne s'interdisaient de conclure un armistice ou la paix sinon d'un commun accord. (Cf. Léon Noël : L'agression allemande contre la Pologne, p. 496, éd. Flammarion, 1946.)

Pétain et les Chautemps reprochaient à la Grande-Bretagne : avoir maintenu des forces en réserve pour les batailles futures au lieu de les jeter toutes dans un effort unique pour secourir sans délai la nation attaquée. Peutêtre l'omission fut-elle délibérée. Peut-être jugea-t-on inutile de prendre la peine d'invoquer un argument qui ne pouvait évidemment avoir d'effet sur l'esprit du généralissime qui envoyait des soldats polonais à la mort en Lorraine et en Champagne à l'heure même où il demandait impérieurement que la France se désintéressât du sort de leur patrie.

Ce qui est certain, c'est que M. Paul Reynaud se laissa manœuvrer par les défaitistes. En les conservant auprès de lui, il leur donnait le moyen d'accroître leur influence. Et il semble bien que lui-même ait fini par être impressionné par la principale des raisons qu'ils alléguaient : l'impopularité qui frapperait un gouvernement partant pour l'Afrique du Nord. Un léger doute est permis sur ce dernier point. Il est seulement très probable que le président du conseil eut la réaction de Ponce Pilate renonçant à une décision que lui dictait sa conscience plutôt que d'encourir une mauvaise opinion. Il est sûr que la démission qu'il remit au Président de la République constituait de la part de l'orateur de la défense à outrance un aveu d'impuissance.

M. Albert Lebrun, en effet, qui n'avait que peu de caractère et peu de volonté, n'aurait sans doute pas fait d'objection à une proposition énergique de remaniement ministériel qui eût écarté les capitulards. Ceux-ci paraissant triompher, il offrit tranquillement le pouvoir à leur chef. Il montra une docilité pareille à quelques jours de là en renonçant à partir pour l'Afrique du Nord; puis il se laissa sans résistance ôter la fonction que lui avaient confiée pour sept ans les représentants de la nation.

LA GRANDE ABDICATION

Chute lamentable en vérité; mais celle du Parlement fut pire lorsque le 10 juillet 1940, réuni en Assemblée nationale, il conféra les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Si encore une majorité «réactionnaire» avait pris occasion de la défaite pour étrangler la République,^ le geste eut été inélégant mais concevable. Mais c'était un Sénat de « gauche » et la Chambre des députés du front populaire qui créaient une dictature et la confiaient, non à un homme d'Etat éprouvé, mais à un vieux militaire sans expérience des affaires publiques et qui n'avait à son actif qu'un seul acte politique : la convention déshonorante qu'il venait de faire signer. La chose est tellement inouïe qu'on a cherché à l'expliquer par la menace d'un coup d'Etat militaire qui eût pesé sur les délibérations de l'Assemblée; celle-ci, a-t-on dit, a cédé à la crainte. S'il en était ainsi, ce ne serait point à son honneur. Mais en fait, le danger n'exista jamais. Les grenadiers de Brumaire n'étaient point là — et Bonaparte non plus. La peur étreignait bien les votants : seulement, ce n'était point celle d'une violence physique, mais celle des responsabilités. La tâche qui s'imposait au gouvernement de la France au lendemain de l'armistice était écrasante; tout avait été bouleversé, tout était à refaire. Comment surmonter les immenses difficultés du moment sans commettre des erreurs et soulever des mécontentements ? Dans cette conjoncture, les parlementaires revinrent d'instinct à la méthode qu'ils étaient accoutumés d'employer depuis quelques années lorsqu'ils conféraient les pleins pouvoirs à un président du conseil afin qu'il pût prendre par décrets-lois les mesures impopulaires. Ils remirent toute l'autorité à un seul homme et couvrirent d'un voile d'abnégation leur piteuse reculade.

Pour le choix du dictateur, il leur était imposé par la nation. Quand, avant même de savoir si l'ennemi ac-

cueillerait sa honteuse soumission, le maréchal avait, d'une voix chevrotante, averti les Français qu'il fallait cesser le combat, sa déclaration défaitiste, loin de soulever le dégoût, avait été accueillie avec un immense soulagement. Enfin, le cauchemar allait finir ! Chez la grande majorité, sans distinction de classes ni d'opinions, point de remords envers les alliés désertés, point de larmes sur l'humiliation de la France, pas même cette révolte instinctive qui fait qu'en recevant le dernier soupir d'un être aimé, on refuse, pendant quelques instants, de croire à l'évidence. Non, l'acceptation fut totale, et à peine les accents larmoyants du vieillard avaient-ils cessé de retentir que déjà l'on faisait des plans pour se reconstruire une petite vie bien tranquille et bien douillette dans les Conditions nouvelles créées par la victoire définitive de l'Allemagne. Que de reconnaissance ne méritait pas l'homme qui mettait fin à la guerre et permettait de si doux espoirs ! De toutes les parties de la France, où venait de renaître la faculté d'enthousiasme, des soupirs d'amour montaient vers le grand capitulard.

Le choc terrible que venait de subir le pays, la carence de ceux qui avaient charge de le guider eussent excusé cette faiblesse si, à cette même heure, une voix ne s'était élevée pour inviter les Français à ne se point courber devant la défaite. En face d'un président du conseil défaillant, d'un président de la République muet, d'un maréchal de France prêchant le défaitisme et ramassant le pouvoir absolu dans les ruines de la patrie, se dressait un homme qui, pour relever le drapeau et sauver l'honneur, n'hésitait pas à jeter dans les hasards incertains d'une guerre qui paraissait perdue sa carrière, ses biens, jusqu'à sa réputation; qui acceptait non seulement l'exil physique, mais cet exil moral qu'allait lui infliger la haine d'un grand nombre de ses concitoyens; qui reculait les bornes du sacrifice personnel

LA GRANDE ABDICATION

pour laver la France de la tache que lui avait imprimée le plus illustre de ses soldats. Il semble qu'un geste si magnifique, si éminemment français, eût dû être accueilli par des acclamations : il est affreux d'avoir à reconnaître que celles-ci s'adressèrent à l'homme qui invitait la nation à passer sous le joug.

Page 1