‹ Pétain et le pétinismeChapitre 8 sur 20 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Le pétinisme triomphant

La médiocrité au pinacle

Quel était donc le nouveau chef que se donnait la France ? Un héros, ont dit les uns, s'immolant sur l'autel de la patrie. Un traître, ont répondu les autres, se servant de la défaite pour assouvir son ^ ambition. Ces deux jugements extrêmes sont entachés de la même erreur : ils présupposent que le maréchal Pétain était, pour le bien ou le mal, un grand homme, alors qu'il n'était qu'un médiocre, d'âme sans grandeur et dénué de caractère.

Il connaissait bien son métier de général et avait rendu deux grands services à la France : la défense de Verdun au début de 1916, le relèvement du moral de l'armée en 1917. Mais il n'avait ni le génie d'un Foch ni le courage morâl d'un Joff re et dès la première guerre on eût pu distinguer chez lui, à côté de certaines grandes qualités de chef et d'organisateur, deux défauts dont la gravité ne devait apparaître clairement que beaucoup plus tard : l'égoïsme qui lui faisait regarder le front où il commandait comme le seul digne d'attention; le pessimisme dans l'épreuve qui lui fit, au mois de mars 1918, envisager cet armistice et cet abandon de la Grande- Bretagne qu'il allait réaliser après vingt-deux ans. Heureusement pour la France, des chefs d'une autre trempe, surent empêcher que ces faiblesses n'eussent d'effets fâcheux. Le général Pétain fut entraîné dans la grande offensive de l'été de 1918 et se vit, à la fin de la guerre, maréchal de France et fort populaire dans l'armée comme dans le pays.

Il se trouva également investi de la pleine confiance

du gouvernement, et la chose est digne d'intérêt. Depuis le boulangisme, en effet, les dirigeants de la Troisième République avaient une peur maladive des généraux. Au lendemain de la victoire, le sentiment principal qu'inspirèrent aux politiciens des hommes comme le maréchal Foch ou le général Mangin était la méfiance. Il n'en était point ainsi pour le maréchal Pétain : ses conseils en matière militaire étaient accueillis sans arrière-pensée; bien plus, chaque fois qu'on avait besoin d'un général pour couvrir quelque vilaine besogne faite dans l'armée, c'est à lui que l'on s'adressait sans hésiter. Ainsi, malgré son défaut d'expérience de la guerre africaine, on l'envoya commander au Maroc afin de pouvoir plus commodément acculer le maréchal Lyautey à la démission; plus tard, quand l'opinion, émue des ravages d'une épidémie de grippe à l'armée du Rhin, exigea des sanctions contre les chefs, ce ne fut qu'après une inspection du maréchal Pétain qu'on choisit, au hasard, les officiers à frapper. Le maréchal se prêtait sans répugnance visible aux commissions de ce genre.

Mais il rendit, pendant ces années-là, au pays, un bien plus mauvais service; il fut l'inspirateur du service d'un an et de cette conception de l'armée défensive qui devait avoir un effet si fatal. Peut-être y avait-il dans son attitude une certaine docilité envers les politiciens heureux d'alléger les charges militaires de la nation. Mais surtout, il cédait à cet instinct qui porte souvent les généraux qui ont participé à une victoire à penser que les méthodes qu'ils ont employées ne peuvent être améliorées. Son plus grand titre de gloire avait été une défense passive : une opération du même genre serait seule efficace dans une nouvelle guerre. Il n'y avait pas besoin de chercher ailleurs; penser que l'aviation et les chars seraient capables de percer une ligne fortifiée était pure folie.

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C'est peut-être à cette paresse d'esprit qu'il faut attribuer l'inertie du maréchal Pétain lors de son passage au ministère de la Guerre. Il n'y fit aucun effort pour le réarmement. Et des observateurs de bonne foi eussent conclu de cet intermède ministériel, que le temps de la retraite était venu pour le vieux soldat.

Mais d'obscurs intrigants cherchaient alors un roisoliveau de qui le prestige pût servir d'enseigne à leurs ambitions. On fit, dans tout le pays, une campagne de propagande en faveur d'une remise du pouvoir au maréchal Pétain. Lui-même parut d'abord n'y point attacher d'attention. Il invoquait son âge. Peut-être était-il sincère au début. Mais peu à peu il devint sensible à des arguments qui flattaient sa vanité. Puis, comme pour mettre fin à toute hésitation de sa part, le gouvernement lui confia l'ambassade d'Espagne, aux applaudissements de tout le clan profasciste; c'était gonfler le sentiment qu'avait le vieillard de sa propre importance et l'exposer en même temps à la redoutable tentation d'imiter le général-politicien auprès de qui on l'accréditait.

De fait, le nouvel ambassadeur s'occupait assez peu de la routine de sa charge et consacrait beaucoup de temps à des rêveries dangereuses; il composait des ministères, supputait l'époque où on aurait besoin de lui. On lui a reproché amèrement ces amusements séniles, on y a vu le signe d'une préméditation de coup d'Etat. Il semble qu'on ait commis là une injustice. Car il ne faut pas oublier que la Troisième République était alors en pleine décadence. Ses dirigeants manquaient à la fois d'énergie et d'imagination. Ils n'avaient, pour résoudre les crises graves, qu'une méthode unique : faire appel à un homme au passé éminent mais que son âge ou la grandeur des fonctions qu'il avait occupées semblait avoir voué à l'abandon définitif des affaires publiques. Ainsi avait-on vu, en des moments difficiles,

deux anciens présidents de la République redevenir présidents du conseil des ministres. Quoi de plus naturel que de penser que, dans les temps troublés qui s'approchaient, on aurait de nouveau recours à un retraité ? Or, le maréchal restait le seul retraité disponible. Il était donc, en quelque sorte, l'héritier présomptif de la gérontocratie républicaine et, en tirant les plans de son futur gouvernement, il ne faisait qu'anticiper, comme un fils de famille, sur une succession légitime.

Mais les choses ne se passèrent pas tout à fait comme il était prévu. Le maréchal ne fut point invité à former un cabinet mais à entrer dans celui que présidait M. Paul Reynaud. Il n'y reçut aucun portefeuille, mais un poste honorifique et il était évident que le chef du gouvernement n'avait point cherché un conseiller mais un drapeau; la présence du vainqueur de Verdun au ministère devait servir à rallier les Français pour la lutte à outrance. Le maréchal ne pouvait ignorer la signification dè l'offre qui lui était faite. Il l'accepta, mais pour utiliser un poste donné en vue de la résistance* à préparer l'abandon de la lutte.

Il semble bien qu'on l'ait accusé à tort d'avoir calculé la suite des événements et réclamé si âprement l'armistice pour en faire sortir sa propre dictature. Il n'était point un traître; même il avait du patriotisme; seulement c'était un patriotisme à sa propre mesure : mesquin, étriqué. Dénué lui-même du sens de la grandeur et de la bonne foi, il ne lui venait pas à l'idée que ces vertus pussent être nécessaires à la France. Etourdi par la défaite, incapable de comprendre les conditions nouvelles de la guerre et par là d'envisager un redressement, il devenait obsédé par l'idée de faire cesser en France massacres et bombardements. On a dit qu'il assouvissait une vieille rancune contre les Anglais, coupables de lui avoir préféré le maréchal Foch en 1918.

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Il n'en était probablement pas ainsi. Simplement, le sort des Alliés n'entrait pas dans ses préoccupations. Quand un navire est en détresse, le capitaine reste sur la passerelle et les rats se jettent à la nage; le vaisseau de la coalition faisant eau de toutes parts, le maréchal répartissait les rôles entre la France et la Grande-Bretagne — en laissant à celle-ci celui du capitaine.

Il avait au surplus ce défaut des esprits sans élévation, qui les fait s'attacher à l'apparence plus qu'au fond des choses. Il n'avait point jugé humiliant que la France allât, le bonnet à la main, supplier son alliée de la relever d'une promesse librement faite, mais il lui paraissait intolérable que les Anglais se plaignissent de l'inexécution des conditions auxquelles ils avaient subordonné leur agrément à cette pitoyable requête. Ce n'était point la désertion de la cause commune qui entachait l'honneur de la France : c'était la protestation des victimes de cette désertion. Peu importait que l'acceptation de certaines clauses de l'armistice (la livraison des réfugiés allemands, entre autres) fut un comble d'ignominie; du moment que les plénipotentiaires allemands avaient fait à la délégation française des saluts réglementaires et conservé une attitude correcte, on pouvait dire que l'armistice était conclu dans l'honneur — et entre soldats, ce qui était important.

La petitesse d'âme du maréchal lui voilait l'infamie; son incapacité politique l'empêchait de discerner les inconvénients d'un autre ordre qu'entraînait la suspension d'armes; en particulier les divisions entre Français que devait nécessairement créer le partage du pays en zone libre et zone occupée, le risque de mettre la France en posture de vaincue quelle que fût l'issue de la guerre.

f Les apologistes du maréchal ont, il est vrai, prétendu que celui-ci a voulu aider la Grande-Bretagne à triom-

pher en ôtant aux Allemands la tentation d'envahir une Afrique du Nord indéfendable et en conservant une partie de la France métropolitaine et tout l'Empire libres d'occupation ennemie afin d'y préparer la revanche. Mais rien n'a été découvert, dans l'histoire de ces jours tragiques, qui vienne appuyer cette assertion. Or, si le maréchal avait eu de semblables préoccupations, comment n'en eût-il point parlé au conseil des ministres ? Comment, à M. Paul Reynaud invoquant le devoir d'aider les Anglais n'eût-il point répondu : « Mais c'est par l'armistice que nous les aiderons le mieux » ? Gomment n'eût-il point réclamé une discussion à ce sujet avec les ministres britanniques afin de les convaincre de la sagesse de ce plan et d'en régler les détails, surtout ceux qui concernaient la flotte française ? Et ne se fût-il pas hâté d'exécuter la promesse de M. Paul Reynaud d'envoyer en Angleterre, avant le début des négociations les quatre cents aviateurs allemands prisonniers qui se trouvaient en France. Tout indique au contraire que le maréchal s'était buté dans l'idée qu'il ne fallait considérer que l'intérêt de la France et qu'il envisageait celui-ci de la façon le plus bassement matérielle. S'il songeait à la Grande-Bretagne, c'était pour la rendre responsable du désastre ou pour s'irriter de l'offre d'union franco-britannique dans laquelle il ne voyait, avec son étroitesse d'esprit habituelle, qu'une tentative de réduire la France au rang d'Etat vassal.

Il s'occupait aussi beaucoup de sa position personnelle, moins peut-être par ambition que par vanité (1).

(1) Un familier du maréchal a, dans un livre assez cruel, donné plusieurs exemples de la tendance du maréchal à tout ramener à soi. Après Montoire, « il (M. Laval) a donné au Journal d'Essen... une interview que le Maréchal n'hésite pas à qualifier de scandaleuse. Il est d'ailleurs insaisissable, passe ses journées à Paris, rend compte une fois sur trois, au Chef de l'Etat, de ses entretiens avec les Allemands. » « Pour qui me prend-il ? », nous dit un jour le maréchal.

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Dès les premières discussions sur l'armistice, il avait protesté que les ministres ne devaient pas fuir le danger; c'était dire une sottise, car Londres et Alger eussent été soumis à des bombardements sérieux tandis que la suspension d'armes faisait cesser tout risque pour les membres du gouvernement. Mais la chose est caractéristique de l'importance qu'attachait le maréchal à sa popularité. Il devait au reste en donner bientôt une preuve éclatante en prononçant la phrase outrecuidante où il osait prétendre que le don de sa personne sénile pût atténuer le malheur de la France.

Au reste, il entendait bien que la nation lui témoignât sa reconnaissance d'une façon tangible, et en dépit de son âge et de son inexpérience politique, il fit demander l'autorité suprême à l'Assemblée nationale et s'en saisit avidement dès qu'elle lui eût été accordée. Il en prit même plus qu'on ne lui en offrait. Renouvelant l'abus de confiance moral qu'il avait commis à l'égard de M. Paul Reynaud, il n'usa des pleins pouvoirs, qui lui avaient été confiés expressément pour promulguer une nouvelle constitution, que pour s'arroger une dictature indéfinie. Il publia quelques « Actes constitutionnels » mais on n'entendit plus parler de constitution. A la vérité, un texte fut préparé par quelques juristes qui

« Est-ce lui ou moi que la France a appelé ? » (H. du Moulin de Labartkète : Le temps des illusions, p. 59, éd. du Cheval ailé, Genève, 1946.)

Les Allemands ont fait fusiller de nombreux otages en octobre 1941. « Le lendemain, 24 octobre, le Maréchal me faisait appeler vers sept heures du matin. Il était debout dans son bureau, pâle, mal rasé. « Vous avez lu les nouvelles, du Moulin ? ils ont fusillé cinquante otages. Nous ne pouvons plus rester ici. Nous sommes déshonorés. Tout ce sang va retomber sur nous. » (Ibid., p. 355.) Le maréchal imagine un geste théâtral : il ira se constituer seul otage à la ligne de démarcation. Plusieurs ministres s'opposent au projet... et le chef de l'Etat reste à Vichy.

Au surplus, diverses personnes qui ont approché le chef de l'Etat rapportent que celui-ci, parlant des Français disait : « Mon peuple », « Mes enfants ».

n'achevèrent pas leur travail avant 1943, mais il demeura caché. Or, le mot « promulguer » dont s'était servi l'Assemblée nationale n'a jamais signifié : « enfouir dans un tiroir». Et c'est à tort qu'on voudrait justifier sur ce point le maréchal en invoquant la nécessité d'attendre la fin de l'occupation allemande : car si la condition mise à l'octroi des pleins pouvoirs était inexécutable, il fallait refuser ceux-ci. Pourtant, il ne convient point de trop s'indigner de cette indélicatesse : par une contradiction commune à beaucoup de militaires, le maréchal unissait dans son esprit un respect superstitieux de la légalité abstraite à un complet mépris des formes légales. Il eût reculé devant la responsabilité d'un coup d'Etat; mais puisque l'Assemblée nationale lui avait confié par un vote le gouvernement du pays, il était le maître d'exercer ce gouvernement à sa guise. Prétendre imposer des limites à sa volonté sous prétexte d'appliquer je ne sais quelle disposition glissée dans le texte législatif par ces chicaneurs de parlementaires était chose inadmissible. Un vrai chef s'attache à l'essentiel et néglige les vétilles; le nouveau «chef de l'Etat» n'éprouvait à ce sujet aucun scrupule de conscience.

Cette bizarre conception se retrouve dans la parodie de justice de Riom. Elle en fournit l'élément grotesque : le procès après la condamnation. Mais il y eut aussi un élément odieux. Les Français qui tous, et chacun pour sa part, avaient regimbé, qui contre l'impôt, qui contre le travail, qui contre le service militaire, réclamaient bruyamment la punition des responsables du manque de préparation de la France à la guerre. Or, ce vœu ne pouvait être accompli sans injustice flagrante que si le maréchal Pétain, inspecteur général de l'armée jusqu'en 1930 et ministre de la guerre en 1934, et le général Weygand, chef d'état-major général de l'armée jus-

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qu'en 1935, allaient s'asseoir sur le banc des accusés à côté de M. Daladier et du général Gamelin. Comme le chef de l'Etat ne pouvait tout de même pas mettre en accusation sa propre personne non plus que celle du principal fauteur de son cher armistice, l'équité lui commandait de refuser satisfaction à l'opinion vociférante qui réclamait des châtiments. Mais il manqua de courage comme de droiture et eut recours à l'expédient ignoble de fixer la date de commencement de l'impréparation française au mois de juin 1936; ainsi sauvait-il sa situation personnelle, tout en accréditant la légende d'un état-major plein de clairvoyance et de courage civique, qui eût rendu la France invincible s'il n'eut été réduit à l'impuissance par les misérables politiciens de gauche et leur séide, le généralissime qui avait osé prendre la succession du général Weygand. En même temps, la condamnation de quelques « bellicistes » donnerait au pays une nouvelle preuve de la sagesse de la politique d'armistice.

Cette mauvaise action, quel qu'en ait été le conseiller, fut personnelle au maréchal. Il n'en fut pas de même pour l'ensemble de réformes et de dispositions de politique intérieure auquel on a donné le nom de « Révolution nationale». L'étroitesse de vues du chef de l'Etat ne lui permettait point de comprendre que toute mesure, fût-elle sage en elle-même, prise sous la botte allemande, soulèverait nécessairement, à plus ou moins bref délai, l'hostilité du pays entier. Au surplus, sa profonde ignorance de la politique, de l'économie, des affaires sociales, l'empêchait de discerner clairement la signification des décisions qu'il prenait allègrement sur l'avis du conseilleur qui jouissait alors de sa faveur ou qui se montrait le plus persistant. Le maréchal éprouvait une intense satisfaction à la pensée que ses pouvoirs étaient plus étendus que ceux de Louis XIV. Il s'était volontiers laissé per-

suader du caractère exceptionnel de son propre génie et il suffisait qu'on lui affirmât qu'en promulguant telle ou telle loi il aiderait au relèvement comme au bonheur de la France pour qu'il donnât aussitôt sa signature. S'il y avait une opposition, cela n'en valait que mieux : car de la sorte il était manifeste que le vieux maréchal avait fait un sacrifice de plus au devoir, et cette idée lui plaisait infiniment. Une de ses plus grandes joies était de se poser en martyr et si, pour sa couronne, il aimait les lauriers, il leur préférait encore les épines. Ce besoin de passer pour une victime était l'un de ses sentiments dominants et la haine mesquine qu'il éprouvait à l'égard du général de Gaulle provenait plus encore de la menace à son piédestal que du danger pour son pouvoir.

Des préoccupations du même genre inspiraient la politique extérieure du maréchal. La victoire allemande lui était apparue au mois de juin 1940 comme inévitable, mais très regrettable. Il était tout prêt à manœuvrer pour que le poids en retombât sur la Grande-Bretagne seule, mais il ne voulait point relever, contre l'alliée abandonnée, les armes qu'il venait de faire déposer par la France. Un reste de pudeur le retenait, et il n'eût point au surplus consenti à faire de nouveau subir aux Français ces horreurs de la guerre à quoi il était si fier de les avoir arrachés. La collaboration fut pour lui un expédient bien plus qu'une fin. Il ne partageait donc point l'opinion beaucoup plus décidée de M. Pierre Laval et ne pardonna pas à celui-ci d'avoir voulu exploiter à son profit et pour sa politique propre la désagréable entrevue de Montoire. En chassant le ministre qui lui avait manqué d'égards, il satisfit donc une rancune personnelle, en même temps qu'il ébauchait une politique nouvelle. La défaite allemande dans la bataille aérienne de Grande-Bretagne lui faisait en effet entrevoir pour lui-même un rôle magnifique. Les Allemands s'étant

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montrés incapables de franchir la Manche, les Anglais étant, par définition, impuissants dans la guerre terrestre, aucun des deux ennemis ne pouvait espérer une victoire totale. Ils s'épuiseraient l'un l'autre et quand tous deux seraient abattus, c'est la France, relevée grâce au génie de son chef, qui imposerait la paix et deviendrait la puissance dominante de l'Europe. Ce rêve, inspiré par les utopies de «l'Action française», devait désormais obséder le vaniteux maréchal.

Il était encouragé dans cet espoir par les ménagements qu'avait pour lui le gouvernement des Etats-Unis, soucieux avant tout d'empêcher l'Allemagne d'utiliser à son profit les ressources de l'Empire français et jugeant qu'on pouvait, pour une fin si souhaitable, atténuer quelque peu la rigueur des principes selon quoi les régimes démocratiques étaient seuls dignes de bienveillance. Ce qui n'était pour l'administration de Washington qu'un expédient parut au maréchal la reconnaissance de sa position prééminente. Déjà maître et sauveur de la France, il se voyait en passe de devenir arbitre international. Il lui fallait donc garder la balance égale entre les deux partis.

Mais l'Allemagne ne l'entendait pas ainsi; elle voulait, sinon une intervention active de la France qu'elle jugeait trop affaiblie et trop peu sûre, au moins un appui qui dépassât la neutralité bienveillante. Le maréchal n'osait résister en face aux demandes de l'occupant. Il fît la politique de l'autruche et confia les affaires à l'amiral Darlan qui se chargeait ainsi de tout l'odieux des concessions à l'ennemi, cependant que le chef de l'Etat recueillait, auprès des patriotes, le bénéfice de l'inertie ou du sabotage qu'opposaient à la mise en pratique de ces concessions un certain nombre de fonctionnaires de France et d'Afrique du Nord, et, jusqu'à sa

retraite, le général Weygand qui avait repris espoir en la défaite allemande.

Mais le maréchal se faisait illusion sur les chances de succès de ses pitoyables ruses. L'octroi aux Allemands du droit d'utiliser les aérodromes de Syrie provoqua l'invasion de ce pays par les troupes patriotes unies à Farinée britannique. On vit alors le même vieillard qui, l'année précédente, avait sacrifié l'honneur de la France pour arrêter l'effusion de sang, ordonner une résistance sans espoir et se montrer parfaitement indifférent aux pertes qui en résultaient. Il est vrai qu'après la campagne ainsi prolongée, la presque totalité des forces du Levant refusa de se joindre aux Français libres et revint en France ou en Afrique du Nord animée d'une haine violente contre les Anglais et les Gaullistes, ce qui était un gain appréciable pour la cause du pétinisme. Mais toute l'affaire syrienne n'en demeurait pas moins un échec pour la politique du chef de l'Etat.

Le maréchal se trouva bientôt fort embarrassé par la guerre que l'Allemagne fit à la Russie. Cette entreprise avait en effet de quoi lui plaire puisqu'elle pouvait abatttre la puissance communiste, épouvantail de ces classes possédantes dont l'appui était indispensable au succès de la «révolution nationale». Puis la lutte contre le bolchevisme fournissait un excellent thème à ces slogans et discours où se donnait libre cours l'intempérance verbale du grand contempteur du parlementarisme. Enfin, son étrange conception de l'honneur lui faisait trouver glorieux qu'un contingent de Français renouvelât dans les plaines russes l'aventure de ces peuples vaincus de l'Antiquité, fournissant des soldats au conquérant qui les avait réduits en esclavage. Seulement, l'invincible armée allemande ne triompha point des Russes. Et il apparut bientôt que la guerre de l'Est pouvait causer l'effondrement de la puissance germa-

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nique. Il importait avant tout de ne pas être entraîné dans cette chute. D'où un renouveau de vacillations et un effort pitoyable pour voiler d'affirmations pompeuses et mensongères une faiblesse croissante. Les malheureux arrachés à leur foyer et envoyés en exil afin de travailler pour l'ennemi pouvaient lire partout la devise du régime de Vichy: «Travail, Famille, Patrie». Jamais d'autre part, on ne parla tant de défendre l'Empire contre n'importe quel agresseur que dans les mois qui précédèrent les débarquements en Afrique du Nord et Tordre de tirer sur les Anglo-Américains et d'accueillir les Allemands.

A la vérité, les pires actes de collaboration furent commis alors que déjà le chef de l'Etat avait abdiqué la réalité de son pouvoir entre les mains de son ennemi personnel, M. Pierre Laval, rappelé sur l'injonction de l'Allemagne. On peut se demander comment un homme, jusque-là si fier de ses grandes prérogatives, accepta tranquillement une pareille déchéance, et surtout pourquoi il s'accrocha sur son trône de roi fainéant après que la rentrée de l'Afrique du Nord dans la guerre et l'invasion de la zone libre eussent démontré de façon évidente l'échec def la politique de complaisance envers l'ennemi. L'âge atténua certainement l'amertume de la chute et exaspéra en même temps le désir puéril qu'avait le maréchal de conserver à tout prix les apparences du pouvoir suprême. Il faut également attribuer à la vieillesse la pusillanimité qui porta ce soldat à invoquer l'état de sa santé pour refuser d'aller en Algérie comme le liii conseillaient ses amis patriotes. Le rêve d'un grand rôle au moment de la conclusion de la paix s'opposait à une démission. Enfin, et cet argument ne fut peut-être pas le moindre, prendre la direction de la guerre africaine et préparer la libération de la France par les armes eût été non seulement se déjuger, mais donner

contre soi-même raison au rebelle de Gaulle. Cela, le maréchal ne pouvait l'accepter.

Il demeura donc, et, sa mégalomanie croissant à mesure que diminuait son autorité, on vit ce paradoxe étrange : l'homme qui avait convié la France à trahir la Grande-Bretagne parce que celle-ci paraissait vaincue, se montrant d'autant plus proallemand que diminuaient les chances de victoire de l'Allemagne. Il encouragea l'odieuse milice (sans en avoir prévu tous les crimes) à traquer, d'accord avec Foccupant, les résistants que, sans bonne foi, il qualifiait tous de « terroristes». Il approuva l'infâme propagande antipatriotique de M. Philippe Henriot. Il invita lui-même le pays à ne point favoriser un débarquement armé des Alliés. Et, à la vérité, le succès d'un tel débarquement devait consacrer la faillite de tout ce qu'avait représenté le maréchal : la fuite devant la souffrance et le danger; la construction d'un ordre nouveau dans la défaite.

Quand il apparut enfin que les Allemands allaient être forcés d'évacuer la France, le maréchal espéra un moment persuader les Français qu'il avait toujours été résistant. Il rêva d'une entrevue avec le général Eisenhower, voire d'une réconciliation avec le général de Gaulle. Il protesta, dans des termes assez dignes, contre la décision allemande l'obligeant à quitter Vichy. Mais sa mesquinerie reparut dans la façon dont furent réglés les détails de son enlèvement : sa garde ne défendant pas les portes de son hôtel mais ne les ouvrant pas non plus, les laissant enfoncer par des soldats allemands. Tout le scénario ayant été communiqué d'avance aux représentants ennemis (1).

(1) Cfc W. Stugki, La fin du régime de Vichy, p. 114, éd. O. Zeluck (La presse française et étrangère), Paris, 1947.

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Ainsi, après quatre ans, le maréchal qui n'avait pas voulu s'éloigner du sol de France se voyait contraint de s'expatrier. Toutes ses lâches compromissions avec Fennemi avaient été vaines.

Mais, disent ses apologistes, il jouait double jeu. Et aussitôt, du camp opposé, s'élèvent de furieuses protestations. Le débat se prolonge sans se conclure parce que, de part et d'autre, on a négligé de définir le terme qu'on employait. Il existe en effet deux sortes de double jeu : celui de l'envoyé secret qui déguise ses sentiments dans un but déterminé; celui de l'agent double qui favorise tour à tour les deux partis selon que son intérêt ou sa crainte le lui commande. Rien n'indique que le maréchal ait pratiqué le premier système; il semble au contraire certain qu'il appartenait au second type.

Il faut tenir compte du fait qu'il était aisément influençable et se déclarait souvent de l'avis de celui qui lui parlait : ainsi se montrait-il antiallemand avec les patriotes, antiallié avec les collaborateurs (1). Mais il paraît bien qu'il était sincère quand, dans une conversation privée, il exprimait le souhait de voir les Allemands vaincus; seulement, ce n'étaient là que paroles sans effet, tandis que les ordres donnés pour la défense

(1) Un officier général, qu'on ne peut pas qualifier d'adversaire du maréchal, a exprimé cette opinion avec rudesse : « A peine descendu de voiture (le 12 novembre 1942) je vais exposer mon état d'âme au cabinet du Maréchal. « La situation est moins tragique que vous ne le croyez, me déclare-t-on. Le Maréchal a protesté contre l'entrée des Allemands en zone libre. » Celui-ci devait me reparler le surlendemain de cette fameuse lettre écrite, m'a-t-on dit, à la suggestion de Weygand. en cachette de Laval, et me la présenter comme un geste d'énergie de sa part. « Oui, lui répondis- je, vous envoyez des boulets de canon à vos amis et des boulettes de papier à vos ennemis. Il n'y a pas égalité de traitement. Vous ne tenez d'ailleurs pas votre parole de défendre l'Empire (où la France est incluse) contre quiconque. » Cette réponse n'eut pas l'air de lui plaire ». (Général Serrigny : Les « trahisons » du Maréchal... et de quelques autres^ p. 172, éd. de la Couronne, 1950.)

de la Syrie ou de l'Algérie et la non-résistance en Tunisie étaient exécutés au grand avantage de la cause allemande. Le maréchal crut probablement de bonne foi avoir conclu à la fin de 1940 un accord avec le gouvernement britannique; seulement, il n'eut aucun scrupule à laisser, à quelques semaines de là, les avions allemands utiliser les aérodromes de Syrie, non plus qu'à permettre le ravitaillement de l'armée Rommel par la Tunisie. Il trouvait bon que certains membres de son entourage agissent en faveur des Alliés; mais il les chassait sans un mot de regret sur l'injonction de l'occupant. Pour tout dire, si ses velléités étaient souvent pour les Anglo-saxons, ses actes étaient toujours pour les Allemands (1). C'est qu'outre la vanité, l'ambition, les rêveries utopiques, il y eut toujours, chez le maréchal, un penchant irrésistible à préférer, en quelque circonstance que ce fût, la solution pusillanime à la solution courageuse.

Encore s'il avait eu la franchise d'avouer sa faiblesse ! Il eût fait moins de mal en reconnaissant ouvertement le caractère humiliant de l'armistice et en cherchant à l'excuser par le manque de préparation morale du pays à une grande épreuve. Mais il se faisait au contraire une gloire de l'acte honteux. Il parlait d'honneur après avoir déshonoré la France, d'abnégation après avoir tout sacrifié aux intérêts matériels. Et comme pour empêcher la nation de se relever moralement par l'esprit de revanche, il lui répétait comme une litanie qu'elle avait été vaincue. Il trompait ainsi beau-

Ci) Il faut reconnaître toutefois qu'il eut une attitude plus ferme en la présence physique des Allemands eux-mêmes que devant leurs agents français. Ce n'est pas de Montoire que sortirent les pires concessions et le maréchal Gœring s'en revint les mains vides ae Saint-Florentin. Les Allemands eurent de nombreuses revanches ? Vichy.

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coup de Français, il créait chez d'autres un dégoût de toutes les idées nobles qu'il prostituait si indignement. Et c'est peut-être par là qu'il a été le plus néfaste.

L'Histoire sera pitoyable à ce pauvre vieil homme sans grandeur, écrasé par le fardeau trop lourd dont il avait imprudemment chargé ses faibles épaules, s'enlisant par obstination sénile dans les erreurs où il était entré par manque de caractère. Elle jettera sur beaucoup de ses fautes, et même de ses crimes, le manteau d'une indulgence dédaigneuse. Mais elle ne l'absoudra pas d'avoir, un moment, rabaissé la France à sa propre stature.

Trois conseillers du maréchal

Le maréchal eut de nombreux conseillers, mais le pays ne connut bien que trois d'entre eux : le général Weygand, M. Pierre Laval et l'amiral Darlan.

L'influence du premier fut de courte durée. Elle fut surtout décisive pour amener la conclusion de l'armistice que le maréchal souhaitait assurément, mais qu'il n'eût peut-être pas eu l'énergie d'imposer sans le soutien que lui apportait l'inébranlable volonté du généralissime. Et la chose est curieuse quand on songe que celui-ci avait passé les plus glorieuses années de sa vie sous l'égide .du maréchal Foch qui ne désespérait jamais.

L'âge avait sans doute exercé son effet sur un homme qui n'avait jamais eu beaucoup de caractère et qui avait eu le malheur de recevoir, tout au long de sa carrière, un peu plus de louanges qu'il n'en méritait. Comme il avait survécu à son illustre maître et qu'un vivant est toujours plus intéressant qu'un mort, beaucoup de gens avaient fini par se persuader que, dans l'association Foch-Weygand, c'était ce dernier qui apportait le génie. Quand l'armée russe avait envahi la Pologne en 1920, il avait été envoyé en mission à Varsovie et avait donné des conseils, sans doute fort sages, mais qui n'eurent que peu d'influence sur le plan suivi par le maréchal Pilsudski et son état-major, auteurs véritables de la victoire libératrice (1). La presse française n'en avait pas

(1) Cf. Pilsudski, Vannée 1920, éd. La renaissance du livre* Paris, 1929.

moins sacré le général Weygand « sauveur unique de la Pologne » et celui-ci n'avait pas empêché la diffusion de cette flatteuse légende. Son prestige augmenta encore en 1925, ses admirateurs ayant affirmé que, s'il eût conservé son poste de haut-commissaire au Levant, l'insurrection n'eût point éclaté dans ce pays. Aussi jugea-t-on fort heureux qu'il fût placé, quelques années plus tard, à la tête des armées françaises. Il ne montra point dans cette charge de qualité exceptionnelle de clairvoyance ou d'énergie qui pût le distinguer de son prédécesseur ou de son successeur; il ne combattit point ouvertement (pas même par l'arme, si facile à employer, de la démission) les politiciens de qui, plus tard, il devait si âprement dénoncer le rôle néfaste. Mais ses amis avaient si bien su faire croire à la prééminence de ses talents que sa retraite en 1935 parut à beaucoup un malheur national. 11 y avait dans ce sentiment une part considérable d'anxiété patriotique, mais aussi un élément politique, le général Weygand étant homme de droite et le général Gamelin passant, à tort ou à raison, pour être homme de gauche. Cette considération inspirait le reproche qu'avec mauvaise foi on faisait au gouvernement d'alors d'avoir « limogé » le collaborateur intime du maréchal Foch, tandis qu'en réalité le chef qui se retirait avait atteint la limite d'âge, déjà prolongée pour lui de trois ans. Là encore le général laissait dire; une rectification de cette opinion erronée ne faisait point partie de ces nombreuses confidences qu'on lui prêtait et que l'on se répétait dans les salons de Paris. On y puisait au contraire des raisons de critiquer le nouveau chef d'état-major et de regretter toujours davantage l'ancien qui traçait, non seulement dans des conservations privées, mais à l'occasion, dans un discours ou un article de revue, un tableau optimiste de la situation militaire de la France.

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Ainsi, le général Weygand contribuait à maintenir le pays dans l'illusion de la sécurité cependant qu'un fauteuil à l'Académie française, un siège au cbnseil d'administration de la Compagnie du Canal de Suez et une belle position mondaine lui assuraient à lui-même la plus brillante retraite.

Il était donc moralement aussi mal préparé que possible à l'épreuve qu'il subit lorsque, le 19 mai 1940, M. Paul Reynaud lui confia le commandement d'une armée déjà vaincue, avec la mission de réparer un malheur qui semblait irrémédiable. Eût-on pu diriger les opérations mieux qu'il ne le fit ? C'est une question que débattront sans doute longtemps les critiques militaires. Ce qui est certain, c'est que le général Weygand se montra incapable de s'élever à la conception d'une guerre étendue sur des continents et où des pays entiers ne devaient être considérés que comme des positions militaires qu'il était regrettable de perdre, mais dont la perte ne signifiait nullement la défaite définitive de la coalition. Pourtant la Pologne, la Norvège, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg fournissaient l'exemple de ce que peuvent des nations qui, matériellement vaincues, refusent de soumettre leur âme à l'envahisseur triomphant. Entre tous les gouvernements alliés en exil, celui de la Pologne se distinguait par l'importance du contingent de soldats qu'il fournissait à la cause commune. Ces expatriés se battaient sous les ordres du général Weygand, mais celui-ci, tout en utilisant volontiers leurs services, ne comprenait pas que leur patrie avait tracé la voie que la France envahie pourrait être appelée à suivre; il ne songeait au contraire qu'à la préserver du sort de la Pologne. Les sacrifices pour les autres, point pour nous ! Voilà quel était le sentiment du chef de l'armée française ! Il est triste d'avoir à rappeler ce souvenir. Mais Napoléon lui-même n'avait-il pas traité

les Polonais avec une fâcheuse désinvolture ? Et quel est le général français qui n'a rêvé de ressembler par quelque point au grand Empereur ?

Le généralissime ne se disait pas qu'après la défaite de Belgique la France était devenue la position avancée des Alliés; que si l'événement la montrait indéfendable, la coalition aurait encore, dans la Grande-Bretagne, une citadelle que protégeait sa position géographique, et d'autres forteresses hors d'Europe. Pour lui, le sort de la guerre se déciderait sur le territoire français ; celui-ci perdu, il faudrait poser les armes. Et non seulement il ne pouvait être question pour les Français de continuer la lutte hors de la métropole, mais la Grande-Bretagne même ne devait pas songer à poursuivre une guerre séparée : il fallait que, loin de réserver des forces aériennes pour défendre, avec son propre territoire, la dernière chance de tous les autres Alliés vaincus mais non désespérés, elle en envoyât la plus grande part en France pù, dans les plus mauvaises conditions et sans certitude de disposer toujours des aérodromes nécessaires, cette aviation eût combattu pour défendre le sol d'un seul pays, pour jouer sur une carte unique le sort de toute la coalition (1).

Il est certes infiniment malheureux qu'en ces heures tragiques la France n'ait point eu, à la tête de ses armées, un chef d'âme noble et d'esprit large. Ce qui fut plus grave encore, c'est que le général Weygand ne

(1) Un curieux commentaire aux reproches de réserver l'aviation faits par le général Weygand au gouvernement britannique est fourni par le récit de M. Winston Churchill de l'impossibilité où se trouva une escadrille de bombardement de la R.A.F. d'accomplir sa mission d'attaquer Turin et Milan, la population française ayant rendu inutilisable les terrains d'aviation des environs de Marseille d'où les avions devaient s'envoler. (The Second World War, Gàssel and Co. Vol. II, p. 139.)

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racheta point ses imperfections par un dévouement exclusif à ses obligations militaires. La conduite de la bataille lui appartenait en propre, mais une fois cette bataille perdue, le choix entre l'armistice et la continuation de la guerre dans l'Empire revenait au gouvernement et non au généralissime. Celui-ci avait le devoir d'exposer aux ministres la situation, de faire connaître l'impossibilité d'arrêter l'ennemi sur le territoire métropolitain, d'indiquer les possibilités techniques de transfert de troupes et de matériel au delà des mers et les difficultés qui limiteraient ce transfert : mais il ne devait pas chercher à influencer sur une décision de nature politique : il n'avait qu'à obéir.

Or, son attitude fut tout autre. Il ne fit rien pour préparer la continuation de la lutte et ne cessa d'exiger la signature d'un armistice, employant dans ce but tous les moyens possibles : demandes directes, pressions, fausse nouvelle portée au conseil des ministres. Pour tout dire, en ces heures décisives, la conduite du général Weygand fut bien plutôt celle d'un politicien que celle d'un soldat (1).

Quelles étaient les raisons qui faisaient agir le généralissime ? Il s'en est longuement expliqué lui-même et il a été fait allusion plus haut à l'une des plus choquantes : le désir d'épargner à la France le sort d'un

(1) « Au point où nous en étions arrivés, mon rôle auprès du général Georges passait au second plan tandis que mon action auprès du gouvernement allait devenir prépondérante et absorber la majeure partie de mes journées. Tout en suivant de très près les événements militaires par l'intermédiaire du Major général, et en demeurant à portée de prendre les décisions importantes qui s'imposeraient, je m'en remis au général Georges de la meilleure évolution des opérations, dans le cadre général que nous venions de tracer. » (Weygand : Rappelé au service, p. 210, éd. Flammarion, 1950.) Dans le même ouvrage, le généralissime, qui avait une si étrange conception de son rôle, rappelle pourtant à plusieurs reprises que l'armistice était une question de gouvernement, non de commandement.

pays allié qui souffrait pour la cause commune. Mais il y eut autre chose.

On ne peut prendre au sérieux l'argument selon lequel l'impossibilité de défendre l'Afrique du Nord rendait l'armistice nécessaire. Il y a un trop grand contraste entre cet excès de prudence et la témérité des projets qu'avait caressés le général Weygand lorsque, commandant en chef au Levant, il envisageait une campagne balkanique à la tête des armées mal équipées de la Petite Entente, et accueillait l'idée d'une attaque sur les pétroles du Caucase, dont l'effet eut été de placer contre les Alliés, l'armée rouge aux côté de la Wehrmacht. Puis, le généralissime ne se fût certainement pas fait une opinion sur la possibilité d'une opération sans avoir consulté celui qui commandait sur place. Or, le général Noguès était partisan de la résistance et la croyait praticable. Il fallut l'appeler à Bordeaux et le chapitrer pour lui faire abandonner son attitude première. L'explication a donc tous les caractères d'une excuse inventée après coup.

Il en est de même de la crainte que prétend avoir éprouvée le général Weygand de se mettre dans le cas d'être condamné à mort si, comme le voulait M. Paul Reynaud, soucieux d'éviter une effusion de sang inutile, les troupes qui ne pouvaient être évacuées du territoire métropolitain mettaient bas les armes tandis que la guerre se poursuivait au delà des mers. Le généralissime s'est donné un démenti à lui-même quand, le 22 juin 1940, plusieurs heures avant la signature de l'armistice, il autorisait le général Condé à demander à cesser la lutte avec les honneurs de la guerre (1). Par contre, on

<1) « Lorsque ces troupes (les armées Condé, Bourret et Laure) auront épuisé tous les moyens de vivre et de combattre, elles demanderont à cesser la lutte avec les honneurs de la guerre qu'elles ont largement mérités. » (Weygand : op. cit., p. 267.)

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trouve un accent de sincérité dans ses véhémentes protestations contre une capitulation militaire qui, disait-il, eût couvert nos drapeaux de honte. On admirerait ce sentiment s'il eût été accompagné de la résolution du vieil Horace. Ce qui cause l'étonnement, ce qui est choquant, c'est que le général ait eu la mesquinerie de penser que le déshonneur disparaissait du moment que la cessation du combat résultait d'une convention conclue par le gouvernement au lieu d'être l'effet d'un ordre du chef de l'armée. En fait, ce qui a donné à l'armistice son caractère odieux, c'est qu'il faisait poser les armes aux marins, aux aviateurs, qui demeuraient en état de lutter et aux troupes d'outre-mer qui n'avaient pas encore tiré un coup de fusil. Ce qu'on reprocha sous le Premier Empire au général Dupont, c'était moins de s'être rendu avec des soldats épuisés et encerclés que d'avoir compris dans sa capitulation une division qui pouvait faire retraite. Mais ce souvenir ne troublait pas le général Weygand : peu lui importait que la honte augmentât pour la France pourvu que la responsabilité apparente n'en incombât ni à l'armée ni à lui-même. Songeait-il aussi que l'ordre de cesser le feu sur le territoire français le plaçait personnellement dans l'alternative d'être fait prisonnier de guerre, ou, si le gouvernement l'appelait en Afrique, d'avoir paru vouloir séparer son sort de celui de ses soldats, tandis que l'armistice devait le conduire à des postes éminents ? Il convient de lui laisser le bénéfice du doute; il serait au surplus injuste de trop blâmer chez lui un égoïsme professionnel qui eût été inexcusable chez un homme entré dans l'armée française parce que né Français (1).

(1) Les souvenirs publiés par le général Weygand sous le titre : Rappelé au service contiennent quelques passages qui montrent clairement l'égoïsme personnel et professionnel de l'intéressé. Quand M. Reynaud lui propose de faire mettre bas les armes aux troupes

Enfin, l'un des arguments dont s'était le plus servi le général Weygand pour arracher au gouvernement son agrément à l'armistice était la nécessité de conserver en France même une armée pour le maintien de l'ordre. On reste confondu en trouvant chez le collaborateur intime du maréchal Foch ces préoccupations de capitaine de gendarmerie. Quoi ! le pays était envahi, son honneur et son indépendance étaient en jeu et le chef de l'armée française pouvait songer à autre chose qu'aux moyens de transformer l'échec en victoire ! Qu'importait qu'il y eût des troubles, que des propriétés fussent saccagées, même des vies innocentes perdues, si au bout du compte l'ennemi devait être chassé ! En un temps où les Français avaient encore du ressort, on ne pardonna pas au maréchal Bazaine de s'être laissé influencer par cette considération du maintien de l'ordre. Mais il faut rendre cette justice au commandant de l'armée de Metz qu'il eut du moins le courage de prendre lui-même la responsabilité de son acte.

S'il n'est pas de termes assez sévères pour qualifier l'insistance du général Weygand pour obtenir un armistice politique, on doit par contre l'acquitter de l'accusation d'avoir préparé un coup d'Etat. Il n'est certes pas douteux qu'il ait souhaité une subversion des institutions. Son désir de voir les ministres attendre les Allemands à Paris comme les sénateurs romains sur leurs chaises curules ne s'explique que par l'espoir de la capture du gouvernement entier, suivie d'une vacance du pouvoir qui pourrait alors être légitimement saisi

engagées en France, c'est à sa position personnelle que pense le chef de l'armée française. « Me prenait-on pour un enfant ? C'est pour me jeter dans ce guet-apens que l ? on m'avait fait revenir de Beyrouth ? » (p. 228). Ailleurs il se demande à quoi eût servi de continuer le combat jusqu'au bout : « A sauver l'Honneur ? UHonneur de l'armée était sauf... Quant à mon honneur personnel... » L'armée et lui, mais la (France ?

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par une équipe bien pensante. Mais en matière de politique intérieure comme de cessation du combat, le généralissime connaissait exactement les limites du code pénal. Intriguer est une chose, mettre son nom au bas d'une proclamation illégale en est une autre. Il faut, pour ce dernier objet un grand manque de scrupules et un grand caractère. Il semble bien que la première de ces deux conditions existait chez le général Weygand.

Celui-ci n'intervint pas dans les événements du

10 juillet 1940. Mais il apporta tout son appui au nouveau chef de l'Etat. En fait, il y eut chez lui un de ces changements d'âme qu'on ne peut qualifier que du mot : conversion. Le chef militaire qui avait résisté aux ordres du président du conseil et s'était efforcé de miner son autorité devint soudain le champion de l'obéissance passive de l'armée au gouvernement. Les premières semaines de son proconsulat africain furent consacrées à prêcher la soumission au maréchal et à empêcher les officiers qui voulaient encore combattre d'aller se joindre aux forces de ce général de Gaulle qui était non seulement coupable d'indiscipline mais qui s'était permis, par son attitude même, de donner une leçon au grand Weygand — ce qui évidemment était intolérable (1).

Mais quand il apparut que ce qu'on appelait la dissidence ne s'étendait point au delà de certaines limites,

11 fut loisible à l'ancien généralissime de considérer la situation. Il la trouva changée depuis l'époque de l'ar-

(1) Le général Weygand avait une telle haine de la « dissidence » qu'il trouvait au malheur de Mers-el-Kebir une consolation. « Sans ce malheureux événement, qui eut par là un résultat heureux, les tentatives britanniques pour entraîner le Maroc à la sécession au lendemain de l'armistice, appuyées de la descente en avion de M. Duff Cooper et de lord Gort, auraient pu avoir un succès limité, mais certainement perturbateur. » (Opus cit., p. 379.)

mistice. Il avait alors cru fermement à la prochaine défaite britannique (ses dénégations postérieures à ce sujet ne peuvent emporter la conviction en face des affirmations concordantes de tous les témoins), et il avait voulu que la France ne retardât point sa soumission à l'inévitable. Mais après l'échec de l'offensive aérienne allemande, après la défaite africaine des Italiens, le triomphe hitlérien ne paraissait plus assuré. La revanche devenait possible et l'on pouvait compter, à plus ou moins bref délai, sur l'intervention des Etats- Unis. Le général Weygand se mit à préparer ces deux événements. Il combattit à Vichy avec beaucoup de vigueur la politique de collaboration et sut en atténuer les effets en Afrique du Nord, en même temps qu'il réorganisait les troupes dans ce pays et y favorisait l'extension de l'influence américaine, grâce à des accords commerciaux qu'il conclut avec les représentants des Etats-Unis. Ainsi contribua-t-il à la création de conditions favorables aux succès alliés de 1942. Il est toutefois regrettable que la communauté du but n'ait jamais atténué chez lui sa haine contre le général de Gaulle et que d'autre part il ait refusé de conduire personnellement l'opération du débarquement. Les Américains le supplièrent en vain : lui, si peu scrupuleux envers MM. Albert Lebrun et Paul Reynaud, ne voulut jamais être rebelle au maréchal. Pour employer une formule célèbre, il n'eût consenti à marcher que « revêtu de son uniforme et conformément aux ordres de son chef ». On ne change pas sa nature à soixante-quinze ans et au lieu de donner le signal du retour de l'Empire dans la guerre, le général Weygand se trouva en 1942 prisonnier des Allemands.

Parmi les paradoxes dont l'histoire du pétinisme est pleine, il faut compter ce fait étrange que, des trois

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hommes qui influèrent le plus sur les événements de l'été de 1940, le civil avait infiniment plus de caractère que les deux militaires. M. Pierre Laval ne craignait pas les responsabilités. Si sa conduite fut le plus souvent méprisable, il convient du moins de lui reconnaître un courage moral, bien rare chez les chefs du pétinisme, mais qu'il mit malheureusement au service d'une ambition sans frein associée à une grande bassesse d'âme.

Il n'est pas sans intérêt d'observer que le cours antipatriotique de la fin de sa carrière dut son origine au hasard des circonstances. Quand les élections de 1936 amenèrent au pouvoir le front populaire, il y eut, chez la plupart des conservateurs, une véritable panique. Beaucoup d'entre eux jetèrent alors des regards nostalgiques sur le dernier ministère qui leur eût donné à peu près satisfaction. M. Pierre Laval en avait été le chef; il devint l'un des espoirs de la classe possédante. Et comme cette classe presque tout entière haïssait la Russie soviétique et rampait devant le fascisme italien, l'homme qu'elle appelait de ses vœux prit figure de champion de l'alliance avec M. Mussolini et de l'hostilité envers M. Staline. La chose est étrange quand on songe que M. Pierre Laval avait signé un pacte franco-soviétique et proclamé les sanctions contre l'Italie, en les atténuant, il est vrai, dans l'application. Mais ce politicien retors ne s'embarrassait guère de telles contradictions. Il prit au sérieux le rôle qu'on lui offrait et en vint à se persuader sincèrement qu'il était l'homme marqué par le destin pour réconcilier la France avec sa « sœur latine ».

C'eût été là chose assez inoffensive (le pire, c'està-dire l'abandon de l'Ethiopie contre la parole donnée, étant fait) si, depuis la guerre civile espagnole, Rome n'était devenue simple étape sur le chemin de Berlin. L'entente franco-italienne, outre les sacrifices propres

qu'elle eût entraîné, signifiait à bref délai un accord franco-allemand avec des sacrifices plus grands encore. M. Pierre Laval ne s'en effrayait pas; seulement il avait trop de prudence pour se compromettre dans des manifestations intempestives; il approuva entièrement la chamade de Munich, mais ce n'est pas lui qui eût envoyé à ce sujet un télégramme de félicitations au chancelier Hitler. Quand vint la guerre, il s'occupa surtout de rechercher comment cet événement pouvait lui rouvrir les avenues du pouvoir. Il s'imagina qu'il se rendrait indispensable en empêchant l'Italie d'intervenir et fît son possible pour obtenir une mission à Rome. Cette insistance révèle deux traits de son caractère : la vanité présomptueuse, qui lui faisait penser qu'il serait reçu à bras ouverts par M. Mussolini; la légèreté avec quoi il acceptait pour la France le rôle d'humble solliciteuse. Le gouvernement de M. Paul Reynaud, bien qu'il comprit certains partisans fanatiques d'une capitulation devant les exigences italiennes, ne voulut heureusement pas faire une démarche humiliante et même quelque peu ridicule, et le solliciteur éprouva une autre déception quand, un peu plus tard, le maréchal Pétain, formant son cabinet, lui refusa le portefeuille des Affaires étrangères.

Mais la revanche n'allait pas tarder. M. Pierre Laval rendit au nouveau gouvernement un premier service en s'opposant, de façon spectaculaire au départ du président de la République et du Parlement pour l'Algérie. Il était d'autant plus nécessaire de le récompenser que son concours était indispensable à la manœuvre politique qui se préparait : l'octroi des pleins pouvoirs au maréchal Pétain par un vote régulier de l'Assemblée nationale. L'ambitieux politicien ne ménagea point ce concours; plein de mépris pour les capacités intellectuelles du vieux militaire fatigué auquel il proposait de

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remettre les destinées de la France, il était persuadé que le vrai pouvoir lui appartiendrait à lui-même; avec le titre de vice-président du conseil il entendait agir en maire du palais.

Tout de suite, il se prononça pour la collaboration. Non qu'il fût de ces traîtres vulgaires que la convoitise, l'ambition ou la peur attachaient au char de l'ennemi; mais, plein de confiance en soi-même, persuadé que ses petites habiletés de maquignon le plaçaient au rang des grands diplomates, il s'imaginait qu'il dominerait facilement, au cours des négociations qu'il réussirait à multiplier, tous ces lourdauds qui entouraient le chancelier Hitler. Il y aurait des concessions mutuelles et le plus rusé des partenaires y gagnerait. Lui-même resterait dans l'histoire le grand homme d'Etat qui aurait atténué les rigueurs de la défaite.

En faisant ce calcul, il sous-estimait l'habileté comme la fermeté des Allemands et surestimait la docilité du chef de l'Etat. Celui-ci était facilement influençable et son entourage comprenait deux sortes d'ennemis du viceprésident du conseil : les patriotes qui, reprenant espoir à mesure que les jours passaient sans invasion de la Grande-Bretagne, voulaient éviter que la France ne s'engageât dans le sillage de l'Allemagne; les politiciens d'extrême-droite qui, décidés à saisir la puissance à la faveur d'une « Révolution nationale », jugeaient nécessaire d'écarter le vieux parlementaire expérimenté qui pouvait à tout moment se rappeler qu'il était homme de gauche. L'entrevue de Montoire fut une honte pour la France, mais n'eut de résultat matériel positif que la disgrâce, à quelques jours de là, de son principal auteur.

Il est curieux qu'un aussi éclatant échec n'ait point dégoûté M. Pierre Laval du gouvernement. Sans doute l'ambition fut-elle chez lui plus forte que la prudence.

Il accourut auprès du maréchal quand celui-ci, sur la brutale injonction des Allemands, le rappela aux affaires au mois d'avril 1942; mais cette fois, s'il avait pris ses sûretés du côté du chef de l'Etat en exigeant, avec le titre de chef du gouvernement, la délégation de pouvoirs étendus, il se trouvait encore plus soumis aux Allemands qu'en 1940: Il n'était plus question pour lui de jouer les Metternich. Mais toujours confiant en ses propres talents, il crut encore qu'il pourrait s'acquérir des titres à la reconnaissance du pays en modérant les exigences de l'occupant. Son raisonnement était simple : les Allemands étaient maîtres de prendre de force autant de Français qu'il leur plairait pour les faire travailler outre-Rhin. Mais s'ils faisaient la chose eux-mêmes, ils rencontreraient des résistances et perdraient du temps. Il leur serait donc fort agréable que ce fût le gouvernement français qui leur procurât le bétail humain nécessaire et dans leur satisfaction ils pourraient diminuer le nombre de têtes réclamées. D'où le service du travail, la relève, la honteuse soumission devant l'invasion de la zone sud, toutes les infamies des dernières années de l'occupation. M. Pierre Laval ne comprit jamais qu'il vaut mieux subir malgré soi un plus grand crime que se faire le complice d'un plus petit; qu'un seul départ volontaire ou commandé par le gouvernement français entachait le bon renom de la nation qu'un million d'enlèvements par l'ennemi eût laissé intact; que l'âme de la France avait plus d'importance que les corps des Français. Sa véritable trahison fut d'avoir prétendu gouverner un peuple grand et glorieux en faisant abstraction totale de l'honneur.

Des ministres du maréchal, le plus énigmatique fut sans contredit l'amiral Darlan. Sa fin tragique ne lui

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a pas permis de donner ces explications où parfois Ton peut apercevoir un peu de la vérité sous le plaidoyer pro domo. Et les actes publics de l'homme paraissent quelque peu déconcertants. On conçoit qu'après avoir un moment songé à continuer la guerre à la tête de la flotte, il ait renoncé à ce projet : déjà irrité d'être subordonné à l'amirauté britannique quand la France faisait figure de grande puissance guerrière, il ne pouvait qu'envisager avec déplaisir la pensée de voir cette subordination encore accentuée par la nécessité de dépendre entièrement de la Grande-Bretagne. Puis, l'effondrement des institutions politiques pouvait ouvrir une carrière magnifique à un ambitieux. Le tragique événement de Mers-el-Kébir expliquerait chez l'amiral une haine contre les Alliés de la veille qui lui fit envisager la plus active collaboration avec l'ennemi. Mais, en même temps, il gardait des contacts avec les Etats-Unis et il ne pouvait ignorer les relations intimes qui unissaient Washington à Londres. Préparait-il de longue date un changement de camp ? Mais alors pourquoi comprendre, dans les concessions qu'il faisait ou voulait faire à l'Allemagne, des dispositions qui devaient aider celle-ci à vaincre ? Pourquoi compromettre ses propres chances de gouverner après la défaite de l'ennemi en prononçant, contre les Anglais, des discours d'une violence parfaitement inutile et qui n'eussent point du tout trompé les Allemands s'ils avaient eu des soupçons sur lui ? Il semble bien que l'amiral qui, par sa qualité même de marin, n'était point, comme les généraux, hypnotisé par les événements de la guerre terrestre, ne partageait pas au moment de l'armistice la conviction du maréchal et du général Weygand d'une prompte défaite britannique, mais qu'il crut cette défaite très probable après le débarquement allemand en Crête. Mais il voyait bien que l'Allemagne ne pourrait détruire la puissance améri-

caine. Et, tout comme le maréchal et M. Laval avaient leur rêve, il eut le sien : une réconciliation franco-allemande sous l'égide des Etats-Unis et dont la Grande- Bretagne et l'Italie feraient en commun les frais. C'est là l'interprétation le plus plausible de son attitude, d'autant que, contrairement au maréchal, il était capable de décisions promptes. Il sut en prendre sous la pression des événements lors du débarquement allié en Afrique du Nord. Malgré tout, l'on hésite à rien affirmer sinon que l'amiral Darlan ignorait le scrupule et que, quelque service qu'ait rendu à la France sa volte-face africaine, il avait auparavant porté à la nation un dommage difficile à réparer.

Faillite des élites

Le peuple français est volontiers frondeur. S'il se soumet parfois (et avec un sentiment d'intime satisfaction) à l'autorité, il est rare qu'il n'en brocarde pas les détenteurs. La grandeur des talents, l'éclat des services rendus ne mettent personne à l'abri de l'ironie ou de l'envie. C'est donc une chose surprenante que la vénération dont on entoura le maréchal, ce vieillard médiocre et fatigué qui venait, par un acte humiliant, d'effacer le rayon d'ancienne gloire dont il avait été jusqu'alors illuminé.

Il y eut hélas, parmi les causes de cette vénération, beaucoup de reconnaissance pour un armistice dont bien peu de Français ressentirent la honte, qu'un plus petit nombre encore refusa d'accepter. Il apparut à la grande majorité que l'homme qui venait de mettre fin aux combats méritait d'être chargé des destinées du pays. Mais la gratitude, même pour les services dignes de louange, n'est point, chez les nations comme chez les individus, un sentiment durable. Il faut chercher ailleurs les causes qui prolongèrent l'étrange popularité du maréchal.

Si le peuple, qui pouvait difficilement accueillir avec joie les réformes de la «Révolution nationale», si opposées aux doctrines jusqu'alors en vogue, se montra au début, non seulement docile, mais favorable au nouveau système, c'est sans doute parce que les difficultés de la vie quotidienne absorbaient son attention. La chose est surtout vraie pour les habitants des villes. Il faut

ajouter que beaucoup d'ouvriers étaient depuis longtemps accoutumés de laisser, en matière politique, le parti communiste penser pour eux. Or, les chefs de ce parti, poursuivis pour leur attitude antipatriotique au début de la guerre, étaient en prison ou avaient fui à l'étranger; leur action était clandestine et le conseil qu'ils donnaient en secret (et qu'ils eussent voulu, avec l'autorisation des occupants, donner ouvertement) n'était point de faire de la résistance mais de regarder d'un même œil hostile et dédaigneux l'impérialisme franco-britannique et l'impérialisme allemand. Ils insultaient le général de Gaulle au moment même où celui-ci conviait les Français à poursuivre la lutte. Ainsi, la classe ouvrière, invitée à la fois par ses guides habi tuels et par le gouvernement à ne point faire grise mine à l'envahisseur devait se trouver abandonnée à ellemême jusqu'au jour où l'invasion de la Russie soviétique réveillerait chez les chefs communistes un sentiment qui ressemblait à du patriotisme sans être inspiré par l'amour de la patrie naturelle et qui, chez les militants, parfois égarés mais demeurés Français au fond du cœur, ferait germer une belle moisson d'héroïsme. Leur action devait appuyer celle des résistants noncommunistes et si le nombre des combattants clandestins ne fut pas — et à la vérité ne pouvait pas être — extrêmement élevé, leur influence vint s'ajouter à l'exaspération contre les Allemands pour dépopulariser, chez la masse urbaine, le régime politique qui n'existait que par la défaite. Mais dans le premier mouvement, les ouvriers désemparés, inquiets pour leur pain quotidien, acceptaient passivement la politique d'armistice et le gouvernement qui en était sorti.

Les paysans demeurèrent plus longtemps fidèles au maréchal. Non qu'ils prissent au sérieux les théories de celui-ci sur le « retour à la terre » ou fussent convaincus

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des bienfaits de la corporation paysanne. Leur bon sens naturel les rendait sceptiques sur ces points. Mais il existait entre eux et l'auteur de l'armistice une affinité profonde quoique inconsciente; plaçant comme lui très haut les intérêts matériels, ils suivaient facilement son conseil de les faire passer avant les valeurs morales. Les soldats allemands cantonnés dans les villages étaient pour les fermes des clients qui payaient cher et comptant. L'occupation était donc chose assez douce et dont on pouvait s'accommoder en laissant au bon vieux maréchal le soin de ces affaires compliquées de la politique à quoi il était difficile d'entendre goutte; ce serait une grave erreur de passer à les étudier un temps qui pouvait être beaucoup plus profitablement employé à organiser le marché noir. Et comme il vaut toujours mieux être en bons termes avec le gouvernement du moment et que ce gouvernement-là souhaitait des marques visibles d'estime, on ne les lui refuserait pas. Certes, les appels venus de Londres devaient au bout de quelque temps réveiller le patriotisme, en même temps que les exactions de l'occupant excitaient contre lui une haine croissante; mais, dans bien des régions, ces sentiments demeurèrent tempérés par la prudence ainsi que par le déplaisir d'avoir parfois à ravitailler les maquisards sans bénéfice et par la fureur qui s'élevait contre les Alliés quand les bombes de ceux-ci tombaient dans le voisinage. Avec le temps, la classe paysanne en vint à souhaiter la victoire mais en se plaignant du prix qu'il la faudrait payer. Sauf dans quelques régions comme les provinces de l'Est, les Alpes ou la Bretagne, il n'y eut pas, dans les campagnes, de grand mouvement d'enthousiasme pour une libération, par des sacrifices propres, de tout ce que la défaite avait signifié.

On ne pourrait véritablement reprocher au peuple son attitude d'acceptation de l'humiliation nationale que

si les classes dirigeantes, dans leur ensemble, lui avaient indiqué un autre chemin à suivre. Il n'en fut malheureusement pas de la sorte. Assurément, ces classes fournirent leur contingent de résistants qui ne fut point proportionnellement inférieur à celui des éléments populaires. Les plus illustres noms de la noblesse française figurent au martyrologe des prisons comme des camps de déportés : la haute bourgeoisie s'y trouva aussi représentée. Mais ceux qui se sacrifiaient ainsi accomplissaient leur acte héroïque en quelque sorte individuellement; ils n'étaient point représentatifs de leurs milieux dont il leur fallait parfois subir une incompréhension nuancée d'hostilité. On jugeait souvent leur courage inopportun; on leur adressait le reproche, toujours grave en ces sociétés-là, de non-conformisme.

Il est particulièrement intéressant de rechercher les causes d'un comportement général si étrange chez des gens qui aspiraient à se voir reconnue la qualité d'élite de la nation. Mais il faut se garder de ces généralisations hâtives et injustes qu'ont dictées des arrière-pensées politiques et qui seraient fausses en tout cas parce que souvent une attitude identique chez plusieurs personnes provenait de causes différentes.

Il n'est pas besoin de s'arrêter au cas de quelques individus tarés qui, par aberration intellectuelle ou par amour de l'argent, s'étaient laissé gagner par l'ennemi, ni à celui de cette portion de la haute société chez qui le snobisme tenait lieu d'orgueil ancestral et qui, subitement convertie de l'anglomanie à l'admiration de l'Allemagne, s'imaginait qu'en offrant des réceptions mondaines aux officiers de l'armée d'occupation elle ressuscitait les beaux temps de la guerre en dentelles. Trop de bassesse d'un côté, trop de sottise de l'autre rendraient un examen détaillé sans profit. On peut négliger également beaucoup de fonctionnaires prêts à servir avec

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zèle le gouvernement au pouvoir, ainsi que la troupe des purs ambitieux, heureux de profiter d'une subversion politique. Les intellectuels qui avaient subi plus ou moins directement l'influence de « l'Action française » se sentaient satisfaits de briller sur une scène d'où l'on avait chassé nombre de leurs rivaux et savouraient trop la « divine surprise » de voir leurs théories mises en pratique pour se donner la peine de redescendre sur terre et d'y contempler le triste spectacle d'une France matériellement opprimée et moralement diminuée.

Bien que l'influence politique du clergé fut très faible (la condamnation de « l'Action française » en avait, quelques années auparavant, fourni la preuve) on n'a pas manqué d'attribuer bien des actes de Vichy à l'inspiration cléricale, mais il s'agit là d'une légende née de quelques pensées partisanes et facilement propagée dans une opinion toujours prête à croire aux vieux contes de l'alliance de l'Eglise avec la réaction, du goupillon avec le sabre. En réalité (l'histoire des révolutions du xix e siècle le prouve), si le clergé français a parfois porté plus d'attention qu'il n'eût convenu aux affaires temporelles, il ne s'est jamais attaché particulièrement à aucun système politique. Il a même eu plutôt tendance à se rallier de trop bonne grâce à des régimes nouveaux, alors qu'il avait peut-être quelque obligation de gratitude aux anciens. Mais, contrairement aux gouvernements qui l'avaient précédée, la Troisième République ne s'était établie définitivement qu'après une lutte dont l'issue avait paru douteuse pendant plusieurs années. L'Eglise de France avait tout naturellement montré qu'elle préférait un roi chrétien à des républicains libres penseurs. Ceux-ci, se jugeant menacés et souhaitant d'ailleurs un monopole de l'éducation qui leur permît de rallier les forces spirituelles pour la bataille électorale, se rangèrent à la suite de quelques théoriciens du laïcisme et pra-

tiquèrent un anticléricalisme où les principes mêmes de la République étaient sacrifiés au désir d'assurer la situation des personnes républicaines. L'attaque, qui s'étendait à la religion même, rejetait le clergé dans l'opposition, mais c'était affaire de nécessité, non de choix. Au lendemain de la première guerre quand le gouvernement tempéra les lois intolérantes par une modération de fait, l'épiscopat se rapprocha de lui, cependant qu'un certain nombre de prêtres prenaient l'attitude qu'on appela « démocrate chrétienne », parfois avec une véritable outrance. Ce fut précisément cette tendance à l'acceptation du régime établi (quels que fussent ses défauts) qui disposa le clergé à suivre l'impulsion de l'Assemblée nationale quand celle-ci mit fin à la Troisième République. Au surplus, le maréchal, qui avait le goût des belles attitudes, se faisait gloire de demeurer au milieu des Français pour partager leurs souffrances et leurs dangers. Ce rôle, qui n'était pas celui d'un soldat puisqu'on se battait hors de France, convenait au contraire aux pasteurs spirituels, si bien que ceux-ci, par l'accomplissement même de leur devoir, se trouvaient placés plus près du chef de l'Etat que du général de Gaulle. A cela s'ajoutait le fait que, parmi les dirigeants de la « Révolution nationale », on pouvait compter beaucoup de ces gens à qui seuls convient l'épithète quelque peu péjorative de « cléricaux » : grands dévots de messes de midi ou même demi-pratiquants, mais défenseurs acharnés d'une Eglise à laquelle, avec une condescendance insultante et une ignorance quasi totale du dogme, ils ne reconnaissent que la qualité purement temporelle d'élément de la conservation sociale. Désireux de mettre la puissance spirituelle au service de leurs buts matériels, ces gens affectaient une attitude moralisatrice, soutenus en cela par le maréchal qui déployait en faveur des principes religieux ce zèle ardent que l'on rencontre

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souvent chez ceux qui ont longtemps méprisé les lois de l'Eglise et sont rentrés sous leur obédience, non par un acte de repentir mais par l'effet d'un événement fortuit qui a rendu innocent ce qui était péché. On donna donc satisfaction à de légitimes aspirations, on rendit (en paroles) de grands hommages à la morale, si bien que quelques évêques, surpris et charmés d'une bienveillance à quoi ils n'étaient point accoutumés, exprimèrent leur reconnaissance avec une exagération regrettable et un oubli fâcheux de la transcendance nécessaire de la religion sur les institutions politiques.

Mais on aurait tort de conclure de ces manifestations verbales à une adhésion totale au pétinisme. Le patriotisme du clergé le rendait généralement hostile à l'idée de collaboration avec l'ennemi. Le christianisme était incompatible, non seulement avec le nazisme mais avec certaines outrances du régime de Vichy. Souvent, les mêmes prélats qui avaient célébré le chef de l'Etat protestèrent, en termes non mesurés, contre les persécutions de juifs. Dans bien des villes et des campagnes, les presbytères servaient d'asiles à ceux qui se cachaient de la gestapo ou même de la police vichyste. Nombreux furent les ecclésiastiques déportés, nombreux les aumôniers déguisés accompagnant, pour y prodiguer secours moral et consolations religieuses, les convois d'ouvriers acheminés vers l'Allemagne. Et l'on peut donc conclure que si le clergé fut généralement favorable à la personne du maréchal, bien disposé (quoique avec des réserves) envers son gouvernement, il ne formait pas une des assises du système de Vichy en dépit des efforts des chefs pétinistes pour arriver à ce but.

La haute bourgeoisie et la noblesse donnaient généralement au contraire un appui entier au régime sorti de la défaite et abdiquaient par là ce rôle de direction sociale à quoi elles s'étaient toujours cru destinées. Elles

démentaient en outre leur prétention de posséder un patriotisme plus éclairé que celui du peuple. En fait, sauf d'honorables et assez nombreuses exceptions auxquelles on n'a pas suffisamment rendu justice, ces classes ne jouèrent pas dans la crise nationale le rôle qui leur revenait.

Il y eut à cela diverses raisons au nombre desquelles il faut malheureusement compter l'intérêt. Beaucoup d'hommes de finance et de capitaines d'industrie voyaient surtout dans la défaite une catastrophe économique, sans exemple. Ils jugeaient impossible de vivre dans cet inconnu, cette incertitude du lendemain, où l'invasion avait précipité toutes les familles françaises — les plus opulentes comme les plus pauvres. Il leur paraissait urgent de relever matériellement le pays et cette tâche ne leur semblait possible qu'à la condition d'accepter le fait accompli. L'Allemagne était victorieuse, elle allait dominer l'Europe. Soit. On verrait que la France était capable de transformer son économie. Il faudrait certes sacrifier bien des idées reçues, des espoirs obstinément poursuivis jusqu'alors. La grande industrie devrait peut-être disparaître, remplacée par ces travaux de luxe où le génie français était inimitable. Mais on allait montrer ce que peut faire une classe capitaliste qui sait conserver son sang-froid au milieu des plus grands désastres. L'important était d'empêcher le désordre intérieur, de réprimer d'une main ferme les menées communistes. On pouvait pour cela faire confiance au maréchal. Qu'il évitât les troubles sociaux, le patronat ferait le reste. Et l'on se flattait ainsi de concilier l'intérêt national avec l'intérêt privé. Que s'il restait quelques scrupules, on les étouffait vite sous une sollicitude touchante envers les ouvriers. Fermer l'usine, l'imprimerie, pour que les machines fabriquées ne fussent pas utilisées par la Wehrmacht, pour que le journal

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ne servît pas à répandre la propagande ennemie, n'était-ce pas réduire des centaines de malheureux au chômage, à la misère ? Ce serait un crime d'agir de la sorte. Quant à tout abandonner soi-même pour répondre à l'appel du général de Gaulle, il n'y fallait pas songer. Danton disait qu'on n'emporte point la patrie à la semelle de ses souliers — et c'est là une maxime irréfutable pour ceux qui ont donné à la patrie une place permanente — au fond d'un porte-monnaie.

L'aristocratie n'était point non plus prête à exposer ses biens à tous les hasards, mais chez elle, d'autres considérations prenaient le pas sur les soucis financiers qui, chez la haute bourgeoisie, occupaient le premier rang. Il y avait une certaine satisfaction à voir finir cette $orte d'ostracisme qui, au nom de l'égalité, rendait difficile à un noble ou même (par une assez plaisante confusion du public) à un porteur de particule de réussir dans la carrière politique où il eût toujours rencontré des adversaires sans scrupules prêts à lui reprocher son nom. Un bouleversement des institutions, accompagné d'un changement complet de principes pouvait ouvrir une carrière à bien des ambitions. Mais ces raisons, peutêtre suffisantes pour faire comprendre une adhésion aux actes du maréchal paraissent bien faibles pour expliquer l'enthousiasme dont sa personne fut l'objet, ou l'absence, chez des gens qui faisaient profession de pratiquer héréditairement le culte de l'honneur, de tout sentiment de honte devant la désertion que la France commettait en pleine guerre. On doit admettre, il est vrai, que beaucoup de personnes, habituées depuis longtemps à considérer leur- unique journal comme un évangile en matière politique, attachaient naïvement foi aux odieuses calomnies que les gouvernants répandaient stir la Grande-Bretagne. Mais s'il eût été vrai que cette puissance eût manqué à ses devoirs d'alliée dans la

bataille de Belgique, en quoi une telle attitude pouvaitelle justifier de la part de la France un manquement infiniment plus grave puisque, en mettant les choses au pire, la flotte britannique n'avait jamais quitté son poste de combat tandis que l'armistice désarmait la flotte française ? Au reste, la vraie fierté nationale ne consiste-t-elle pas à vouloir, qu'en toute circonstance où l'honneur est engagé, le pays n'hésite pas à dire : Etiamsi omnes, ego non ? Enfin, la France n'avait pas un seul, mais plusieurs Alliés; si la Grande-Bretagne était capable de lutter seule (et elle le faisait après l'armistice français d'une façon qui eût dû soulever l'admiration en France comme elle la soulevait dans le monde entier), la Pologne et les petites nations envahies avaient toujours compté sur l'appui français qui leur était maintenant si lâchement ôté. L'absence, congénitale ou acquise, d'esprit critique peut parfois servir d'excuse à certaines mauvaises pensées; mais il ne faut pas la pousser trop loin.

Faut-il croire, comme on l'a beaucoup répété, que c'était la haine de la République qui, chez les traditionalistes, obnubilait le sens de l'honneur national ? Le sentiment existait certainement mais il convient de distinguer entre ses effets directs et indirects. Il y eut des gens qui s'accommodèrent de la défaite parce qu'elle amenait un changement politique souhaité. D'autres, tout en s'affligeant de voir la France vaincue, se réjouissaient de voir la République abattue et, mettant en balance le gain et la perte, en arrivaient à se résigner en songeant que l'abaissement du pays avait tout de même une compensation. Mais beaucoup de patriotes sincères, encore qu'un peu bornés, se laissaient guider par un réflexe plus obscur. Persuadés que la République était une abomination, qu'elle détruisait la grandeur du pays et répandait partout le vice et la corruption, ils en

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étaient venus, de bonne foi, à désespérer du relèvement de la France tant que le régime abhorré resterait debout. Longtemps ils avaient compté sur une restauration monarchique pour réaliser cette œuvre de salut. Mais voyant s'éloigner les chances d'un tel événement, ils avaient cherché autre chose et avaient fini par se dire que la seule solution praticable était la prise du pouvoir par l'unique classe demeurée pure des turpitudes républicaines : l'armée où s'étaient réfugiés toute l'honnêteté, tous les talents persécutés par le régime abject. L'accession d'un soldat à la dictature leur apparaissait donc comme la somme de tous les biens que pouvait souhaiter la France. Le salut était dans le gouvernement militaire et celui-ci ne pouvait pas se tromper. C'est ainsi qu'on put^ voir cette chose incroyable : les descendants des plus fières familles affirmant gravement et sincèrement que trahir des Alliés n'avait rien de déshonorant puisque le maréchal Pétain et le général Weygand Favaient fait.

Il faut ajouter que les réformes intérieures du nouveau régime, en dépit de ce qu'aurait pu faire croire le nom de « Révolution nationale » , répondaient aux aspirations de ceux qui se considéraient comme conservateurs et traditionnalistes et qu'il eût fallu un grand courage pour les rejeter comme d'origine impure. En fait, il y aurait là une très grande excuse pour les partisans du maréchal si ceux-ci s'étaient bornés à défendre des mesures telles que la décentralisation, la Charte du Travail, le corporatisme, la destruction de l'anticléricalisme officiel. Le patriotisme peut s'accommoder des institutions internes les plus diverses et l'on peut seulement dire qu'il fallait une bien grande imprévoyance pour ne pas voir que le plus sûr moyen de vouer une réforme à l'échec est de l'établir sous la botte ennemie. Malheureusement, les classes dirigeantes ne s'en tinrent

pas là et saluèrent avec enthousiasme les mesures de persécution que le gouvernement prenait contre les juifs, les francs-maçons et les communistes.

Il y avait à cet odieux oubli de toute générosité, même de tout christianisme, une cause première : le désir de faire oublier ses propres fautes et négligences en attribuant les malheurs de la France à des boucs émissaires bien choisis. Ce sentiment s'était manifesté dès le début vis-à-vis de la grande-Bretagne, rendue responsable de l'impuissance où s'était trouvé le général Weygand de rétablir la situation militaire. Mais cela ne suffisait pas : il fallait trouver des gens qu'on pût accuser du manque de préparation de la France à la guerre. Or, ceux qui avaient, en prêchant la soumission perpétuelle aux dictateurs italien et allemand, sapé le moral de la nation, étaient les plus fermes soutiens du nouveau régime; il ne pouvait être question de leur reprocher leurs compromissions. L'on chercha donc ailleurs.

En fait, il n'existait pas en France de problème juif tel que celui qui se posait aux nations de l'Europe centrale et orientale, et pendant les trois premiers quarts du XIX e siècle on n'eût pas trouvé dans notre pays d'autre forme d'antisémitisme qu'une crainte de la puissance exercée par quelques familles financières israélites représentées dans les diverses capitales et un mécontentement de certaines alliances contractées, par des héritiers de grandes maisons, moins soucieux d'accoler deux beaux blasons que d'en redorer un seul. Edouard Drumont changea tout cela. Comme Louis Veuillot l'avait fait pour la religion, comme Léon Daudet devait le faire pour la monarchie, ce pamphlétaire de talent se composait de la noblesse française une image à sa propre mesure qui était celle d'un petit bourgeois envieux, aux aspirations de parvenu. Autour de ce

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thème central : « Il est inadmissible que Rothschild soit plus riche et plus considéré que moi Drumont », il avait construit une sorte d'épopée fantastique et grotesque où un racisme puéril qui annonçait étrangement les théories du Dr. Goebbels s'alliait à des tours de force généalogiques destinés à multiplier le nombre des « enjuivés». Tout cela ne méritait qu'un haussement d'épaules, mais la verve de l'auteur était telle qu'il recueillit un succès étonnant que l'affaire Dreyfus vint à point confirmer. On vit alors les plus honnêtes gens se refuser malgré l'évidence à reconnaître l'innocence d'un accusé que condamnait la conjonction de ces deux syllogismes :

1° Tous les juifs sont les ennemis de la France,

Or Dreyfus est juif,

Donc Dreyfus a trahi.

2° Dreyfus a trahi,

Or les juifs défendent Dreyfus,

Donc tous les juifs sont les ennemis de la France.

La première guerre avait fait un peu sommeiller l'antisémitisme, mais il reprit vigueur dans les années trente, à cause de l'arrivée de M. Léon Blum à la tête du gouvernement du front populaire, événement qui fut précédé de l'afflux en France de réfugiés persécutés dont certains, fort respectables sans doute, mais peu préparés au rôle de citoyens français furent naturalisés trop hâtivement. La désapprobation compréhensible excitée par de telles mesures avait réveillé des passions qui se donnèrent lâchement cours quand le gouvernement de Vichy, entraîné par son admiration pour le vainqueur à suivre ses exemples, se mit à pratiquer une politique de discrimination d'autant plus odieuse que personne n'avait songé à refuser aux juifs

le droit de se faire tuer pour la France quand celle-ci se battait. Le déchaînement de vieilles rancunes, le plaisir de se justifier aux dépens d' autrui, la joie de voir, dans de nombreuses professions, diminuer la concurrence, tout cela fit qu'une politique qui aurait dû, en soulevant l'indignation, affaiblir là position du gouvernement, servit au contraire à la raffermir.

La franc-maçonnerie avait joué un rôle très néfaste dans les années médianes de la Troisième République. Depuis, l'influence de cette société secrète avait considérablement diminué, mais beaucoup de gens affectaient de la croire encore toute puissante. Ils trouvaient, en la dénonçant, l'occasion d'utiliser de commodes slogans politiques comme aussi la satisfaction de vanités personnelles. Il est en effet fort désagréable à qui que ce soit d'avouer qu'un concurrent a été préféré pour une place avantageuse parce que ses talents étaient plus grands. Mais si l'on raconte à tous ses amis que l'on a été injustement frustré d'une récompense méritée au profit d'un franc-maçon, l'on se pare d'une couronne de martyr. Le nombre de ceux qui se donnaient cette satisfaction était fort élevé, la créance qu'ils rencontraient, presque illimitée. Aussi des mesures contre la franc-maçonnerie devaient-elles être particulièrement applaudies.

A la vérité, les premières dispositions rendant incompatibles les fonctions publiques avec l'appartenance à une loge étaient parfaitement justifiées. Un gouvernement, quel qu'il soit, a le droit d'exiger l'allégeance entière de ses serviteurs et il est difficilement admissible qu'un agent de l'Etat ait pu promettre son obéissance à une hiérarchie secrète. Ce qui fut ignoble, ce fut la publication au Journal Officiel des listes de francsmaçons, cette espèce de mise au pilori d'une foule de gens dont beaucoup souffraient alors pour la France, cet appel aux plus mesquines passions. Il est infiniment

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regrettable que ce geste ait trouvé le plus d'approbateurs dans les milieux où l'on se piquait particulièrement de générosité, de délicatesse et de christianisme.

Mais le comble de l'injustice fut la persécution que le régime de Vichy fit subir aux communistes. Ceux-ci avaient été poursuivis et souvent emprisonnés par le gouvernement de M. Daladier pour avoir réclamé, après l'invasion de la Pologne, une prompte cessation des hostilités. C'était donc leur politique qu'avait faite le maréchal en signant l'armistice, et l'équité lui commandait de rendre la liberté, sinon d'offrir des faveurs à ceux qui avaient voulu le précéder sur une voie qu'il proclamait juste et honorable. Il augmenta au contraire la rigueur dont ils étaient victimes, créa pour les condamner des tribunaux spéciaux, excita contre eux la haine du pays, cependant que lui-même se faisait un mérite d'appliquer leur programme de politique extérieure.

Cette éclatante contradiction ne fut relevée par personne, tellement la crainte du danger que le communisme faisait courir aux fortunes avait troublé les esprits. Il se produisit même cette chose monstrueuse : quand les Allemands fusillaient des otages communistes, il se trouvait des Français pour dire avec satisfaction que l'ennemi nous rendait service, cependant que d'autres, sans aller jusqu'à se réjouir, se consolaient du moins par ces paroles affreuses : « Après tout, c'étaient des communistes » .

Il faut dire, à la vérité, que les jugements étaient faussés par la propagande intense faite en faveur de la personne et du gouvernement du maréchal. On constate avec un sentiment pénible que les Français, jadis si fiers de leur intelligence et de leur esprit de discernement, se laissaient prendre aux artifices les plus grossiers et absorbaient, avec une révérence quasi religieuse,

la prose de M. René Benjamin, les vers de M. de Magallon, les articles d'innombrables journalistes aux talents inégaux. On ne se souciait plus de la logique, si vantée pourtant comme un des éléments du caractère national. Les gens qui avaient le plus médit des bavardages parlementaires écoutaient à genoux la parole diffuse du chef de l'Etat. Ceux qui avaient exercé leur verve quand tel ministre de la Troisième République, célibataire endurci, glorifiait les familles nombreuses, se pâmaient d'admiration en apprenant que le maréchal Pétain s'apprêtait à légiférer contre le divorce. Il n'était pas jusqu'aux graves historiens qui ne crussent devoir apporter leur pierre au nouvel édifice. Pas un livre sur Jeanne d'Arc, Henri IV, Louis XIV ou Bonaparte ne parut dans ces années-là, sans que sa préface ne montrât les étonnantes ressemblances entre le héros de l'ouvragé et le glorieux maréchal. Il n'y avait qu'un seul des célèbres personnages du passé qui évitât la comparaison : François I er . Car les thuriféraires du chef de l'Etat possédaient beaucoup d'ingéniosité, peu de pudeur; mais il eût tout de même été au-dessus de leurs forces de donner pour épigraphe à l'armistice de 1940 : « Tout est perdu, fors l'honneur ! ».

Les propagandistes ne se contentaient pas d'exalter le maréchal; ils dénigraient ses adversaires. On a déjà rappelé le déchaînement d'anglophobie qui se produisait alors. Le général de Gaulle n'était pas plus épargné que les Alliés. Outre les basses calomnies qui ne pouvaient déshonorer que leurs auteurs, on lui faisait un reproche bien étrange et qu'une comparaison entre sa situation et celle du chef de l'Etat eût dû suffire à faire écarter : on l'accusait d'ambition, lui qui, au moment où se formait un nouveau gouvernement avait dédaigné d'y briguer la place que sa profession et ses talents pouvaient lui assurer; qui, du fond de l'exil que lui valait

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son dévouement à l'honneur national, voyait sa perte assurée en cas de défaite sans être certain qu'en cas de victoire, le fruit de ses efforts ne lui serait pas arraché par une subite volte-face de ceux qui avaient courbé le front devant l'ennemi. L'injustice de l'accusation était telle qu'on ne peut l'expliquer que par une sourde rancune contre l'homme qui invitait chaque Français à prendre une responsabilité personnelle alors que le maréchal au contraire ouvrait toute grande la route de la facilité, permettant de couvrir renoncements et compromissions de l'apparence spécieuse d'un sacrifice à la discipline. « Le chef de l'Etat sait mieux que moi ce qu'il faut faire; je ne discute pas, j'obéis ». Tel était le raisonnement commode par lequel chacun se sentait justifié de se tenir chez soi pour s'occuper d'affaires personnelles tandis que l'honneur de la France était foulé aux pieds, l'existence même du pays menacée.

Défense des intérêts privés, satisfaction d'ambitions et de rancunes, perte du sens critique, fuite devant les responsabilités, voilà les causes du ralliement au défaitisme des élites que l'on eût dû voir à l'avant-garde de la Résistance, car ayant plus à perdre, elles avaient le devoir de risquer davantage. Plusieurs dans leurs rangs avaient compris ce devoir; mais la majorité ne suivit pas. Et en ne donnant pas une direction courageuse à ce peuple qu'elles déclaraient volontiers incapable de grandes vues, les classes dirigeantes consacrèrent leur propre faillite.

Perversion de îa discipline

S'il est un groupe d'hommes où l'on se fût attendu à rencontrer le mépris pour le maréchal Pétain el l'admiration pour le général de Gaulle, c'est assurément l'armée. Rester l'arme au pied tandis que la guerre continuait ne pouvait qu'être insupportable à des soldats, cependant que les nombreux prisonniers devaient ardemment souhaiter la délivrance par la victoire. Il semble que l'armistice eût dû être accueilli chez les militaires par un frémissement de rage et faire naître dans leurs rangs une violente colère contre l'homme qui avait pris la décision fatale. Et si la nécessité de cesser une lutte impossible, puis le devoir de maintenir la cohésion des troupes expliquent l'absence de révolte en France même, on ne comprend pas comment les garnisons de l'Empire ne passèrent pas toutes à ce qu'on appela improprement «la dissidence», comment surtout les détachements qui se trouvaient sur le territoire britannique ne rallièrent pas en masse le mouvement de la France libre. L'on s'étonne plus encore de constater que l'adhésion au maréchal n'était point simplement résignée, mais s'accompagnait d'un véritable enthousiasme.

Tout cela est si étrange que certains n'ont pas manqué de faire, à Pusage du public, un de ces tableaux simplifiés, si en faveur à l'époque de la Libération : « une caste » militaire, aristocratique et réactionnaire avait longtemps rêvé de coup d'Etat et profitait joyeusement de la défaite pour réaliser ce rêve. Ainsi qu'on l'a constaté dans d'autres cas, il s'agit d'une généralisation faite

à la légère et provenant au reste d'une confusion de pensée.

L'armée française n'a véritablement constitué une caste qu'à l'époque de la Révolution et de l'Empire et l'on ne rencontrait alors dans ses rangs qu'hostilité pour la noblesse. Cette dernière classe n'a exercé une forte influence sur le corps des officiers que pendant les années qui séparèrent l'établissement de la Troisième République de la première guerre mondiale. Alors, beaucoup de royalistes traditionnels, jugeant qu'ils ne pouvaient, sans démentir toute leur vie passée, entrer dans l'administration civile, se rejetèrent en quelque sorte sur la carrière militaire où ils avaient le sentiment de pouvoir servir la France et non le gouvernement. C'est bien injustement qu'on a vu là une conspiration latente; il s'agissait tout simplement d'une tentative pathétique et quelque peu naïve de conciliation de deux loyalismes que les circonstances pouvaient opposer. L'honneur guidait ces officiers royalistes qui pouvaient bien, dans leurs popotes, parler avec mépris du régime, mais qui ne fussent jamais sortis de chez le trésorier-payeur, les poches gonflées de la solde de la République, pour tirer contre celle-ci l'épée qu'elle leur avait confiée. Le seul soldat factieux de cette époque fut un homme qui avait été acclamé comme l'unique général républicain.

L'armée se trouva profondément modifiée au lendemain de la victoire de 1918. Le recrutement des officiers devint plus populaire et le nombre des royalistes à l'ancienne mode diminua considérablement dans les cadres. Par contre, « l'Action française » et ses divers succédanés, les groupes qui prêchaient une République autoritaire, y trouvèrent de nombreux partisans. Le changement fut très important; car aux officiers qui détruisaient quotidiennement le gouvernement entre la poire et le fromage, mais de qui l'opposition se maintenait sur

PERVERSION DE LA DISCIPLINE

un plan irréel, se substituaient des cadres qui étaient infiniment plus rapprochés des agitations politiques de la nation. En même temps, se produisait un autre phénomène : la carrière militaire suivie jusqu'alors par une majorité de gens possédant par eux-mêmes une large aisance s'ouvrait de plus en plus à ceux qui n'avaient que leur solde pour vivre. Le taux de cette solde devenait une affaire très grave; souvent on devait y ajouter le fruit du travail de la femme et il fallait donc que la garnison convînt à celle-ci. L'armée, en un mot, s'embourgeoisait; l'officier perdait sa physionomie propre pour devenir simplement un fonctionnaire de l'ordre militaire. De sorte que le défaut de l'armée de 1940 n'était point d'avoir vécu trop isolée de la nation, mais de s'être trop complètement fondue dans celle-ci.

Et c'est là l'une des grandes raisons de l'absence, chez la plupart, du réflexe purement militaire de résistance à l'armistice et du succès de la propagande politique et matérialiste du maréchal. Un corps d'officiers plus attachés aux vieilles traditions du métier se fût mieux défendu de certaines considérations d'ordre peu élevé qui eurent alors une grande influence. On se réjouit de la formation d'un gouvernement militaire qui éviterait toute recherche des responsabilités de l'étatmajor et des généraux dans la catastrophe et qui détournerait sur des civils la colère de la nation. On fut satisfait de penser qu'au moment de sa retraite un officier n'aurait plus à chercher de tous côtés un emploi qui lui permit d'arrondir sa pension, mais serait au contraire assuré d'obtenir du régime bienveillant quelque charge publique — une préfecture pour les plus favorisés. On écoutait avec ravissement le maréchal, le général Weygand et leurs partisans accuser les Anglais d'avoir causé la défaite. C'était là une pensée bien consolante et, chez beaucoup, sincère. Même entre régiments français on

échangeait des reproches et chacun affirmait que l'ennemi n'eût point passé si les unités voisines avaient tenu ferme. A plus forte raison criait-on « haro » sur les Alliés. Au reste f c'était dans l'armée française un dogme bien établi que les Anglais étaient incapables de se bien battre. De l'effort magnifique de l'Empire britannique dans l'autre guerre, on ne se rappelait que quelques défaites; les succès étaient passés sous silence et plus encore l'été de 1917 où le sacrifice de tant de vies anglaises dans la sanglante bataille de Paschendaele avait empêché les Allemands d'engager des opérations majeures sur le front français dans la période délicate où le général Pétain travaillait à restaurer le moral et la discipline avec un succès qui contribua beaucoup à grandir son renom personnel. Que si parfois on voulait bien reconnaître que l'armée britannique avait quelques exploits à son actif, on se hâtait d'en accorder le mérite aux contingents des Dominions, non aux Anglais d'Angleterre — distinction de mauvaise foi, car on ne la faisait jamais pour les armées d'autres puissances coloniales. En fait, le préjugé était si bien enraciné que de toutes les parties de la nation, l'armée fut celle où l'on crut le plus fermement, pendant l'été de 1940, à la possibilité d'un débarquement allemand en Grande-Bretagne. Faut-il l'ajouter ? Beaucoup d'officiers, sans se Favouer peut-être, n'étaient pas éloignés de souhaiter la réussite d'une telle entreprise afin de pouvoir se consoler de la défaite par la pensée que nul n'avait pu vaincre les vainqueurs de l'armée française.

Ces diverses préoccupations, jointes à la crainte du sort réservé aux familles laissées à la merci de l'envahisseur, détournaient la majorité des militaires d'une aventure à laquelle, en tout cas, il leur eût été pénible de se résoudre. Car elle constituait un acte d'indiscipline. L'armistice avait été signé par le gouvernement;

PERVERSION DE LA DISCIPLINE

l'ordre de s'y conformer était transmis par la voie hiérarchique. Si l'on voulait continuer le combat, il fallait donc se rendre coupable <Tun refus d'obéissance et cette perspective faisait trembler des gens qui s'étaient montrés capables d'exposer héroïquement leur vie, mais qui avaient trop pris l'habitude de subordonner leur jugement à celui de leurs chefs pour pouvoir user de leur libre arbitre quand il fallait choisir entre la discipline et le patriotisme. Puis, lorsqu'on voyait d'un côté un maréchal de France et de l'autre un général de brigade à titre temporaire, comment ne pas obéir à celui qui portait sur les manches le plus grand nombre d'étoiles ? D'autant que beaucoup d'officiers avaient servi sous les ordres de l'un tandis que l'autre, non content d'avoir assumé de son propre chef une autorité contraire à toutes les règles, se permettait de bouleverser le tableau d'avancement et de conférer des grades à des gens qui ne remplissaient point les conditions nécessaires à une promotion. Vraiment, l'hésitation n'était pas permise.

L'armée n'avait-elle pas, au reste, un rôle différent à jouer ? Comme il arrive souvent après les défaites, on éprouvait tout à coup une admiration sans bornes pour l'ennemi vainqueur. L'un des principaux sujets des méditations militaires fut alors la façon dont l'armée allemande avait, après 1918, conservé les anciens cadres d'un Etat qui semblait en dissolution et préparé la revanche. Ne pouvait-on en faire autant ? Au lieu de chercher à prolonger une guerre perdue, ne valait-il pas mieux se mettre en état d'en gagner un jour une autre ? Dissimuler aux enquêteurs ennemis des armes et du matériel (1), essayer d'instruire militairement la jeu-

Ci) Il semble que des stocks importants d'armes aient été constitués en zone libre. Les Allemands ignorèrent leur existence pendant deux ans mais en saisirent une certaine quantité après l'occupation totale du territoire.

nesse française, voilà qui était infiniment plus utile qu'aller rejoindre ces brouillons de gaullistes, qui, à force de défier sottement les Allemands, finiraient par provoquer ceux-ci à l'occupation totale de la France. Et si, tout en accomplissant cette œuvre patriotique, on évitait le tribunal militaire et on gardait ses chances de promotion régulière, c'était tant mieux. Il restait bien le mauvais souvenir de la défaite, mais on pourrait l'effacer par le courage avec quoi l'on défendrait l'Empire contre toute attaque. Car le maréchal avait su faire appel à cet instinct du soldat prêt à se sacrifier à la garde du poste qui lui est confié. Le sentiment de mépris pour tout étranger, très répandu dans l'armée française, voilait le caractère odieux de cette impartialité affectée entre alliés et ennemis. Et ce ne fut qu'à la longue que l'on put s'apercevoir qu'il y avait là un mensonge, que Vichy n'ordonnait de résister qu'aux entreprises anglosaxonnes et ne faisait point tirer sur les troupes de F Axe. Mais le vainqueur de Verdun avait toujours su parler aux soldats. Et il se surpassait maintenant par la façon dont il savait donner les couleurs de l'abnégation et du courage à ses conseils d'égoïsme et d'abandon. C'est en grande partie à son art d'entretenir des illusions agréables qu'il faut attribuer la popularité personnelle qu'il obtint et conserva chez ceux qui avaient toute leur vie fait profession de ce culte du sacrifice que prêchait, sans être écouté, le général de Gaulle.

Plus encore que l'armée, la marine se donna entièrement à Vichy. Pour regrettable que soit le fait, il est aisément explicable. L'anglophobie qui régnait dans les deux services se nuançait de dédain sur terre, de jalousie sur mer. Et le tragique événement de Mers-

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el-Kébir fit naître des colères qui ne s'apaisèrent jamais.

En vérité, ce malheur provenait d'un malentendu. Les marins n'avaient pu se résoudre à continuer la guerre aux côtés de la Grande-Bretagne contre les ordres du gouvernement, mais l'idée d'une remise de la flotte aux Allemands leur était insupportable — plus encore celle d'un renversement des alliances. Ils éprouvaient un secret remords d'avoir cessé la lutte avec des moyens de combat intacts, et ils se justifiaient vis-à-vis d'eux-mêmes en se disant qu'aucune circonstance ne les conduirait à tirer sur leurs camarades de la veille. Plutôt couler leurs navires. Cette résolution très sincère, endossée par le maréchal lui-même, devait, pensaientils, pleinement rassurer les Anglais sur les conséquences navales de l'armistice. Ils ne réfléchissaient pas que la demande du gouvernement français d'être relevé d'un engagement solennel dès le moment où celui-ci devenait gênant, l'inexécution des conditions mises à l'agrément britannique à cette requête, la violation d'autres promesses, avaient dû faire naître à Londres une sérieuse défiance à l'égard des nouveaux dirigeants de la France; que le texte de l'armistice, en ce qui concernait la flotte, était pour le moins équivoque; qu'on pouvait se demander si, avec le temps, il ne se produirait pas un relâchement de surveillance qui permettrait aux Allemands de s'emparer par surprise des bâtiments qui, en exécution de la convention de Rethondes, auraient été désarmés dans leurs ports d'attache du temps de paix, en zone occupée; qu'enfin l'existence d'une flotte française intacte et soumise au gouvernement devait nécessairement conduire les Allemands à souhaiter une intervention militaire de la France à leurs côtés; qu'ils n'y épargneraient sans doute ni menaces ni promesses et qu'il n'était pas sûr que le maréchal, bien que sa résolution première fût d'éviter le déshonneur suprême

d'un changement de camp, ne cédât point à la crainte de représailles terribles sur les populations ou à l'appât d'un pourboire tel que la garantie de l'intégrité territoriale française ou le retour en masse des prisonniers de guerre. On veut croire que ces craintes étaient chimériques et que le gouvernement britannique commit une brutalité inutile, mais on doit reconnaître que l'inquiétude alors avait quelque fondement. Or, cela, les marins ne l'admirent jamais. Plus encore que la douleur de voir couler des bâtiments et périr des équipages, ils ressentirent l'insulte d'un manque de confiance en leur parole. Et il leur sembla que l'honneur leur commandait de ne rien faire pour aider les contempteurs de la marine française, même quand ceux-ci semblaient, faute d'un nombre suffisant de bâtiments de guerre, être sur le point de périr et d'entraîner avec eux dans l'abîme le dernier espoir de libération de la France. Les compagnons du général de Gaulle étaient souvent jalousés de l'armée, ceux de l'amiral Muselier furent haïs de la marine.

Celle-ci devint donc une des assises du gouvernement de Vichy. Elle lui conserva Dakar, elle essaya de lui garder Casablanca. Elle lui fournit des fonctionnaires civils d'un loyalisme à toute épreuve. Et quand l'invasion de la zone libre montra la vanité des espoirs fondés sur l'armistice, il n'y eût pas une révolte contre l'homme qui s'était trompé et qui avait trompé la France : il n'y eut qu'un sacrifice, magnifique certes, mais stérile.

Une catégorie de militaires où l'on trouvait, de façon inattendue, des partisans ardents du maréchal, était celle des prisonniers de guerre. Pour illogique qu'elle fût, la

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chose s'expliquait aisément. Ayant devant l'esprit le spectacle de la débâcle, les prisonniers s'imaginaient difficilement que leurs vainqueurs pussent être à leur tour vaincus. Ceux même qui admettaient cette possibilité savaient qu'un renversement de la situation ne se produirait pas avant de longues années. Une libération rapide ne pouvait donc être obtenue que par un accord avec les Allemands et, en se montrant docile, le maréchal serait peut-être admis à conclure un pareil accord. C'est donc vers lui que montaient les espoirs de ceux (trop nombreux, hélas !) pour qui le retour au foyer était la considération principale. D'autre part, il fallait bien songer à la façon dont on vivrait au retour en France. Il était certain que les conditions d'existence seraient plus difficiles qu'avant la guerre. Donc, il y avait intérêt à soutenir la « Révolution nationale » pour se trouver au nombre de ceux que devaient favoriser les réformes qui bouleversaient le pays. Pour les militaires de carrière, la captivité, dans cette étrange guerre, ne nuisait pas à l'avancement. Un grand étalage de zèle pour le divin maréchal, une démarche opportune d'un correspondant à Vichy, et l'on obtenait un galon de plus. Enfin, les camps de prisonniers furent peut-être les endroits où la politique fut le plus introduite dans l'armée. Ils étaient inondés de propagande et les « Cercle Pétain » non seulement diffusaient la bonne doctrine, mais renouvelaient le système des fiches en notant soigneusement les zélés, les tièdes et les hostiles. Il n'y avait là aucun risque, de tels actes, quand on n'y mêlait pas les Allemands, ne pouvant être qualifiés de collaboration, et les traditions des bureaux permettant d'espérer que les résultats seraient définitifs et que, même en cas d'effondrement du régime, les champions du maréchal garderaient figure de bons militaires, les partisans du général de Gaulle d'indisciplinés.

Aussi les hommes qui devaient le plus souhaiter la défaite allemande accordaient-ils leur confiance au chef de l'Etat qui composait avec les Allemands. Les portraits du maréchal ornèrent les camps jusqu'à la fin de 1944. Ils disparurent assez généralement alors, parfois à l'instigation d'anciens piliers de cercles Pétain.

Pétinisme et Résistance

Que malgré leur jugement faux, beaucoup de pétinistes fussent demeurés patriotes, cela n'est point douteux. Il y en eut même parmi eux qui travaillèrent activement et secrètement à la victoire. Il serait intéressant d'évaluer leur nombre et de connaître les mobiles de leur conduite, malgré tout contradictoire. Mais la chose n'est point aisée.

La libération du territoire français fut accompagnée de révélations surprenantes. De partout l'on vit surgir des maquisards doublement clandestins, de qui les chefs de la Résistance avaient, autant que les Allemands, ignoré l'existence. On apprit en même temps qu'une foule de gens n'avaient sollicité, voire mendié des emplois du gouvernement de Vichy que pour mieux tromper l'ennemi et travailler à sa défaite. Même les agents du commissariat aux Affaires juives n'étaient entrés dans ce service que pour secourir les pauvres israélites persécutés. En bref, le monde entier s'était mépris pendant quatre ans sur le personnel véritable de la Résistance.

Ces grossières légendes n'ont certes point emporté la conviction; mais elles créent de sérieuses difficultés à une recherche de bonne foi de la vérité.

Il faut en revenir à ce fait qu'au mois de juin 1940, bien peu de Français croyaient la défaite réparable. La plupart de ceux qui faisaient passer le service de la patrie avant le souci des affaires personnelles n'envisageaient d'autre devoir que la réparation des effets maté-

riels du désastre. Il y eut chez les préfets et maires de la zone occupée, forcés par leur charge de traiter avec l'envahisseur pour la défense de leurs administrés, chez ceux de l'autre zone, chargés du soin de milliers de réfugiés, chez les officiers ramenant vers le sud les débris exténués de leurs unités vaincues, chez d'autres catégories encore, de très honorables dévouements. Mais c'était le souci de l'immédiat qui dominait — non la pensée d'une continuation de la guerre par d'autres méthodes. Quand on vit que l'Allemagne ne remportait pas sur nos Alliés le triomphe prévu, bien des gens pensèrent que la France avait encore un rôle à jouer. Reconstruire secrètement une force capable de soutenir éventuellement une médiation entre deux belligérants épuisés fut une idée très en faveur. Plus tard encore, on envisagea une rentrée dans la guerre, mais, chez un grand nombre, avec cette restriction qu'il ne devait pas y avoir répudiation, mais changement de la politique suivie d'abord. Il y aurait une seconde guerre après la première, non une lutte ininterrompue. Ainsi seulement, on éviterait l'apparence d'une amende honorable aux Français libres, à qui l'on reprochait d'être trop soumis à la Grande- Bretagne et trop imprégnés d'influences politiques de gauche, mais contre qui le grief véritable était d'avoir porté le sacrifice à un point où l'on n'avait pas eu le courage de les suivre.

Quelques-uns, toutefois, allaient beaucoup plus loin ei 9 tout en conservant les places qu'ils tenaient de Vichy, tout en louant les réformes intérieures du chef de l'Etat,

mettaient en rapport avec Londres et travaillaient d'abord à renseigner l'état-major allié, puis à faciliter ses entreprises. Ceux qui agissaient ainsi se persuadaient aisément que leur utilité serait d'autant plus grande qu'ils occuperaient une charge plus élevée; que plus ils approcheraient du maréchal, plus ils auraient de chances

PÉTINISME ET RÉSISTANCE

de combattre efficacement les conseils des collaborateurs ou d'en annuler les effets en les révélant à Londres. Ils avaient parfois raison de penser de la sorte et la cause commune profita souvent plus du maintien d'un de ses partisans dans un poste de confiance du gouvernement de Vichy, que d'une tentative aléatoire de ce mêmé homme de franchir la frontière pour aller combattre en Libye. Mais si l'on fait la distinction, chère à M. Maurras, entre les Alliés et la «France seule», ou si, pour emprunter l'expression du maréchal, « on se place sur le plan national et non international », on doit constater que les résultats du «double jeu» n'étaient pas toujours heureux pour le moral de la nation. D'une part en effet, la fidélité au chef de l'Etat de personnes d'un patriotisme reconnu faisait taire les scrupules de beaucoup de gens qui ne voulaient point courir de risques, qui cherchaient à tirer des avantages personnels de la « Révolution nationale » et qui pourtant tenaient à se persuader, au fond de leur conscience, qu'ils restaient bons Français. D'autre part, beaucoup de résistants, surtout dans les classes populaires, ne comprenaient rien à une dissimulation trop subtile et confondaient dans une même haine collaborateurs déclarés et proalliés déguisés. Ainsi s'aggravait cette division des Français qu'avait créée le maréchal, d'abord en acceptant la ligne de démarcation, puis en excitant, par ses paroles et ses actes, les bons contre les mauvais, les brebis de Vichy contre les boucs du général de Gaulle. Il se préparait là une difficulté de plus pour la réconciliation nationale au lendemain de la victoire. Enfin, ceux qui servaient à la fois la coalition et le régime de Vichy, n'allaient point, quel que fût leur dévouement, jusqu'au bout de l'abnégation; ils n'étaient point préparés à succomber avec la cause; ils conservaient une ligne de retraite personnelle. Leur courage n'avait pas ce carac-

tère de pureté sublime qu'on trouvait dans l'action de ceux qui avaient tout abandonné, qui avaient accepté de se compromettre irrémédiablement. Les premiers travaillaient seulement à la délivrance de la France; les autres avaient un second but : sa rédemption.

La grande occasion manquée

Le maréchal avait maintes fois proclamé que la France était vaincue, qu'il ne fallait point songer à la revanche, mais s'attacher seulement à un renouveau moral de la nation dans les conditions créées par la victoire allemande. Il s'était fait gloire d'avoir mis fin au carnage des Français, préservé plusieurs départements de l'occupation et le reste du pays du régime des gouverneurs nommés par l'ennemi. Il montrait fièrement la flotte intacte, l'Empire pacifique et inviolé.

Or, les événements du mois de novembre 1942 révélèrent l'inanité de ces assertions. Les Alliés débarquèrent en Algérie et au Maroc, puis les Allemands en Tunisie. La France méridionale subit à son tour l'invasion ennemie. Les navires de guerre se sabordèrent à Toulon. Il devint évident que le territoire français allait à plus ou moins bref délai servir de champ de bataille.

Logiquement, cet échec éclatant devait détruire le prestige du chef de l'Etat, surtout faire perdre à celui-ci l'appui de ceux qui s'imaginaient servir la France en même temps que lui. En fait, le nombre des défections ne fut pas très élevé, on vit même naître de nouveaux dévouements.

La crainte de tout perdre stimula sans doute l'énergie de ceux qui avaient profité des bouleversements des deux années précédentes et leur inspira le désir

de sauver à tout prix quelque chose de la « Révolution nationale». Le retour de M. Pierre Laval aux affaires, quelques mois auparavant, avait permis d'attribuer à un autre qu'au maréchal les dernières compromissions avec l'ennemi. Mais c'est à trois autres raisons qu'il faut surtout attribuer le loyalisme persistant d'un grand nombre de gens envers un homme de qui la faillite était démontrée.

C'est une habitude assez généralement répandue que celle de juger le passé par le présent. La facilité avec quoi les Alliés d'un côté, les Allemands de l'autre avaient débarqué en Afrique du Nord dans l'automne de 1942 fît penser qu'il eût été impossible de défendre ces territoires dans l'été de 1940. On se persuada que l'ennemi, en cas de refus de l'armisticë, eût tenté de franchir la Méditerranée et qu'il y fût parvenu facilement. La cessation du combat, justifiée jusqu'alors comme une nécessité, apparut tout à coup comme une habile manœuvre destinée à préparer la victoire future. Cette idée était si agréable que tous ceux qui cherchaient à concilier patriotisme et pétinisme s'y attachèrent comme à un dogme et repoussèrent avec dédain tous les arguments contraires, qui pourtant n'étaient point sans force. On pouvait en effet objecter que les Allemands sont plus accoutumés d'exécuter avec soin un programme longuement médité que d'adapter leurs plans aux circonstances; que s'ils avaient accepté de laisser libre l'Afrique du Nord, c'est qu'il ne leur paraissait pas nécessaire d'envahir ce territoire; qu'au contraire, l'attaque de la Grande-Bretagne, étant prévue, se fût produite même sans armistice français; qu'en admettant un changement de projets, le franchissement de la Méditerranée n'était point aussi facile en 1940 qu'en 1942, les méthodes de transport de grandes unités par avions n'ayant été mises au point que dans l'intervalle; que le passage par

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