‹ Pétersbourg et Moscou, souvenirs du couronnement d'un tsar;Chapitre 30 sur 75 · L'AMITIÉ DES CHIENS · texte numérisé non relu

L'AMITIÉ DES CHIENS

Aux rayons du soleil deux cliiens de bonne mine, Couchés tout près de la cuisine,

Reposaient amicalement Et discouraient au lieu d'aboyer au passant.

Un chien bien élevé n’est méchant qu’à la brune ;

De là vient le proverbe : « Aboyer à la lune. »

Nos compagnons médisaient des humains A qui mieux mieux; parlaient du sort des chiens,

Du cuisinier et de son avarice ;

De certains maîtres sans pitié;

Du bien, du mal, enfin de l’amitié.

« Il n’est point, disait l’un, de mal que n’adoucisse'

» Le tendre sentiment de deux cœurs bien unis ;

» Le bonheur est doublé, la peine est partagée;

» Sans rien dire, on jouit rien qu’à se regarder.

» Mon âme serait soulagée,

» Et mon emploi me semblerait léger » Si, par exemple, ici nous vivions de la sorte.

» Destinés à garder tous deux la même porte,

» Affables l’un pour l'autre, empressés, généreux,

» Nous pourrions, dans.la paix, couler nos jours heureux » Ils le sont tous lorsque l’on s’aime.

» Qu’en penses-tu, Barbet? — Mais j’y songe moi-mème, » Reprit le camarade ; au lieu de grommeler,

» De nous battre sans cesse, et de nous quereller,

» Soyons amis, Briffaut, c’est moi qui t’en convie.

* Nous vivrons sans aigreur comme sans jalousie,

» Et nous ne verrons pas comment passe le temps ; u Nous irons côte à côte attaquer les manants;

» Ensemble on nous verra dormir et nous repaître,

» Jouer innocemment, caresser notre maître.

» Je me sens tout ému quand je pense à cela.

» Donne la patte, allons! — J’y consens, la voilà.

» Je suis tout prêt, moi-même, à pleurer de tendresse. » Et nos amis de s’embrasser,

De battre de la queue et de se caresser;

Mais , comme ils en étaient à lmrler de tendresse,

Le marmiton leur jette un os.

La trêve est expirée, adieu les bons propos.

Oreste furieux s’élance sur Pylade;

Il ne s’agit plus d’embrassade ;

Nos deux amis jouant des dents,

Avec peine un seau d’eau calma les combattants.

D’une telle amitié l’exemple, chez les hommes,

Se rencontre souvent dans le siècle où nous sommes, Et cette fable au vrai nous peint beaucoup de gens. Ils sont tout feu, tout flammes, on dirait des amants. Leur amitié sincère en proverbe est passée;

Mais jetez-leur un os, vous verrez leur pensée :

Tous leurs beaux sentiments feront place aussitôt A la tendresse de Briffaut.

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