L'AUTEUR ET LE VOLEUR
Aux Enfers un célèbre auteur Arrivait avec un voleur ;
La gloire du premier avait rempli le monde,
Et Ton vantait partout sa science profonde.
Mais il avait caché dans ses livres fameux D’un venin corrupteur le charme insidieux.
Sous les dehors légers de la plaisanterie, Attaquant de sang-froid la morale et les mœurs, Son talent trop vanté prépara les malheurs Qui devaient après lui désoler la patrie.
Son compagnon, le long du grand chemin, Aurait peut-être, aussi, mérité quelque gloire, Si, du bourreau, le lacet inhumain N’avait trop brusquement terminé son histoire.
Le couple voyageur à peine est présenté Par les Parques inexorables,
Que son destin est arrêté :
Un regard de Minos a jugé les coupables.
A son terrible tribunal,
Sans rien dire on connaît et le bien et le mal;
Et chaque criminel voit dans sa conscience Son procès tout écrit ainsi que sa sentence ;
De là sont à jamais bannis les avocats ,
Et les discours et les débats.
Au bout de deux chaînes pesantes Qu’elle accroche aux voûtes brûlantes ,
Mégère a bientôt suspendu
Deux grands chaudrons de fer fondu,
Qu’à l’ordre de Minos , de leurs mains parricides , Remplissent d’eau les Danaïdes.
Les nouveaux venus , stupéfaits ,
Sè regardent, et font une laide grimace En voyant ces tristes apprêts.
Ils grimpent, cependant, et vont prendre leur place.
Sous le voleur on allume aussitôt Un grand tas de bois sec de deux toises de haut, Enduit de soufre et de bitume.
Déjà le bûcher fume,
n pétille, et la flamme entoure le chaudron,
Au grand déplaisir du larron,
Qui se repent d’avoir fureté sur la route.
Le tourbillon de feu monte jusqu’à la voûte.
Notre écrivain était mieux partagé :
Un petit feu, prudemment ménagé,
Réchauffait doucement le sire,
Qui voyait sans pitié son camarade cuire.
Mais, quelque temps après, l’eau commence à frémir. Et le philosophe à gémir.
L’impitoyable Tisiphone
Ajoute un peu de bois : voilà l’eau qui bouillonne;
Le fond du pot devient brûlant.
L’auteur soulève un pied, puis l’autre. Au même instant, Vaincu par la douleur extrême,
Veut-il se plaindre ? Au moindre mot La furie ajoute un fagot;
Tant qu’à la fin il s’emporte et blasphème,
Et voit , d’un œil plein de fureur.
Le feu depuis longtemps éteint sous le voleur.
« Eh quoi? je subirai cet horrible supplice !
» Dit-il; je brûlerai pendant l’éternité,
» Tandis que ce fripon prend un bain de santé!
» Des Dieux, puisqu’il en est, où donc est la justice?»
Ainsi le ciel est gourmande Par le philosophe échaudé,
Lorsque Alecton, pour venger cette injure,
Sort tout à coup de l'abîme profond.
Mille serpents composent de son front L’épouvantable chevelure.
Elle parle, et l’auteur, muet à son aspect, Reconnaissant sa muse, écoute avec respect.
« Misérable ! oses-tu blâmer la Providence,
» Dont la juste vengeance,
» Pour tes crimes passés te punit aujourd’hui?
» Ceux de cet assassin ont fini comme lui » Lorsqu’il a terminé sa vie.
» Mais le nombre des tiens croit et se multiplie » Avec tes coupables écrits,
» Qui vont, de siècle en siècle, égarer les esprits.
» Tes os, depuis longtemps, sont réduits en poussière, » Et le soleil jamais ne rouvre sa carrière » Sans éclairer encor mille crimes nouveaux,
» Fruits tardifs, mais constants, de tes affreux travaux. » A tes contemporains, trop dangereux exemple,
» Le fauteur, tour à tour, et l’ennemi des Dieux ,
» On te voit au théâtre être religieux,
» Et profanateur dans le temple.
» Tu remplis T univers du germe des forfaits » Qui, dans mille ans, doivent éclore;
» Et, lorsqu’ils auront vu leurs funestes effets,
» On les verra renaître encore.
» Souffre donc, malheureux, les tourments des Enfers.
» Souffre jusques au temps où, dans tout l’univers,
» Tes livres corrupteurs auront cessé de nuire,
» Et lorsque les humains cesseront de les lire. »
A ces mots, Alecton plonge le mécréant
Au fond de l’eau bouillante, et , de son bras puissant ,
Referme pour toujours, frémissant de colère,
Le couvercle de la chaudière.
Les deux fables qui précèdent, imitations plus encore que traductions de Krylof, sont dues à Xavier de Maistre, qui habita longtemps la Russie, et mourut à Pétersbourg en 1852 (12 juin); nous empruntons celle qui suit à M. Alfred Bougeault, l’auteur d’une nolice relative à Krylof et à ses œuvres, fort bien faite quoique très-abrégée, notice qui nous a fourni quelques précieux renseignements.