‹ Pétersbourg et Moscou, souvenirs du couronnement d'un tsar;Chapitre 32 sur 75 · LES OIES · texte numérisé non relu

LES OIES

Une longue perche à la main,

Un paysan menait vers le marché voisin,

Clopin-clopant un troupeau d’oies.

En les chassant ainsi sur les publiques voies ,

Il faut dire que le manant Les traitait peu civilement.

Il voulait arriver de bonne heure à la foire ;

C’était là son excuse, et l’on sait par l’histoire Que, de tout temps , l’appât du gain Fut fatal aux oisons ainsi qu’au genre humain.

Ceux-là ne trouvaient pas la raison bien valable,

Et, rencontrant un voyageur,

Ils accusent ainsi leur rude conducteur :

« Est-il un sort plus misérable » Que celui qu’on nous fait subir en cet endroit!

» Ce grossier paysan , d’une main téméraire,

» Nous chasse devant lui comme gens du vulgaire.

» L’ignorant ne sait pas le respect qu’il nous doit,

» A nous dont les aïeux, que partout on renomme,

» Ont été les sauveurs de Rome ! »

— « Bien , admettons que cela soit ;

» Mais pourquoi voulez-vous partager cette gloire ? »

Demanda le passant. — « Nos aïeux, dit l’histoire.... »

PtTERSBOURG ET MOSCOU. 231

— « C’est vrai ; j’ai lu le fait tel qu’il est raconté ;

» Mais vous, de quelle utilité? . »

« Rome, par nos aïeux... » — « Oui, c’est la vérité;

» Mais vous, qu’avez-vous fait? je le demande encore. »

«Nous? rien. » — « Et pourquoi donc faut-il qu’on vous honore ? » Laissez en repos vos aïeux :

» On célèbre à bon droit leurs exploits glorieux ;

» Mais vous, sans vous fab’e un reproche,

* Vous valez tout juste la broche. »

Je pourrais prolonger ma fable et ses leçons.

Je m’arrête : je crains d’agacer les oisons.

Cette fable a été imitée en vers français par Rouget de l’Isle, comme l'Ane et le Rossignol, un apologue tout plein de délicatesse, par Émile Deschamps, comme YOukha de Damien , par Mme Tastu, etc.

Outre ses Fables, on doit encore à Krylof quelques comédies, bonnes, jolies et piquantes, comme la Leçon aux Filles (un acte en prose, 1807); le Magasin de Modes, — les Originaux (cinq actes, prose) ; des tragédies, des nouvelles et articles de journaux; mais c’est dans ses fables seulement qu'il faut chercher l’écrivain original et le satirique moralisateur.

Karamsin (1765—1827), après s’être plongé pendant dix ans dans l’étude des annales et des chroniques, donna les douze volumes de son Histoire de Russie, malheureusement interrompue par sa mort. Cette histoire est le monument le plus considérable et le plus sérieux de la littérature russe ; Karamsin s’y montre, sans exagération de patriotisme et sans étroitesse de vues, fort soucieux de l’honneur national, et il y rappelle ses compatriotes au respect de la nationalité ; c’est d’ailleurs une œuvre sérieuse, longuement et pieusement méditée,

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el fort utile quoique incomplète. Il existe plusieurs traductions françaises de l'histoire de Karamsin.

Alexandre Pouchkine (18.. — 1837), qui passe pour le pins grand poète de la Russie, a trop subi l’influence des littératures occidentales; toutefois, si par moment, il s’inspire de Byron et des Allemands, plus souvent encore, ne s’inspirant que de lui-même, il porte le lyrisme fort haut ; il donne alors Boris Godounof ou la Fontaine de Batchi-Saraï, ce petit chef-d’œuvre plein d’émotions. Outre ses poèmes, Pouchkine a fait des romans, parmi lesquels il faut citer la Fille du Capitaine , épisode emprunté à la vie de Pougatchef , ce hardi cosaque, qui avait conçu le projet de se faire tsar, grâce à la force et à l’imposture.

Pouchkine mourut à trente ans, tué en duel par son

beau-frère, qui s’appelait alors M. d’Àntès . Ardent et

jaloux jusqu’à la frénésie, sa femme était jeune et belle , et il l’aimait avec la passion enthousiaste d’un cœur de poète; Pouchkine crut s’apercevoir que près de sa femme son beau-frère devenait d’une assiduité qui l’inquiéta. Dès lors plus de repos ; presque fou de douleur et de tourments jaloux , il voulut à tout prix un duel ; et M. d’Antès le tua pour prouver qu’il avait raison... — Cette mort, arrivée dans des circonstances déplorables et au moment où Pouchkine était en pleine possession de son talent et de sa renommée, fut un deuil public pour Ja Russie; tout le monde y prit part, même l’Empereur, qui pensionna la veuve du poète.

Nicolas Gogol (Gogle) (1808 — 1852). Esprit original et ardent, Gogol, à la fin de sa vie, tourna au mysticisme et à l’exaltation pieuse. Il mourut, sinon littéralement

de faim, tout au moins de jeûne, après avoir malheureusement jeté au feu nombre de ses œuvres inédites, qu’il considérait comme des inspirations du démon; parmi ces monuments ainsi sacrifiés par leur auteur, il y a à regretter surtout la seconde partie d’un poème on ne peut plus remarquable, les Ames mortes (Mertvia Douchi). — C’est à Gogol qu’est due cette fameuse comédie du Revisor, qui fit en Russie une sensation si profonde ; attaque directe à la plaie vive de l’empire, satire énergique jusqu’à la violence contre le tchnin et les tchinovnicks (l’administration civile), elle n’en fut pas moins applaudie par l’Empereur; mais, hélas ! le mal qu’elle tentait de guérir ne resta pas moins grand pour avoir été révélé, et il cherche encore un guérisseur. Gogol est d’ailleurs un des auteurs russes les plus connus en France, grâce aux travaux que lui a consacrés M. Mérimée, et aux traductions qu’ont données de ses Nouvelles MM. Viardot et X. Marmier. — Qui n’a lu Tarass Boulba et le Manteau , les Mémoires d'un Fou et le Roi des Gnomes ?

hermontoff (1811-1841). Voici l’une des figures à la fois les plus originales et les plus attachantes de la littérature russe contemporaine. Eermontoff avait malheureusement ce que l’on a appelé la maladie du siècle ; il ne croyait guère; mais, comme tous les sceptiques, il avait conservé la religion de l’affection ; au moins, on sent à le lire que ce cœur douteur et froissé, qui saigne à se raconter, est vivace encore. Lermontoff, officier aux gardes, fut vivement affecté de la mort de Pouchkine, son ami et son maître, et, sous l’impression de cette mort cruelle, il adressa à l’empereur Nicolas quelques vers qui

criaient vengeance; l’exil au Caucase, telle fut la récompense de ce cri de l’amitié. Là, Lermontoff écrivit un chef-d’œuvre : le Héros de notre temps , un roman que M. X. Marmier a eu l’heureuse idée de traduire et de mettre ainsi à la portée de tous les lecteurs français. Le Héros de notre temps, très-attachant en tant que drame et étude psychologique, est, de plus, fort intéressant au point de vue de l’étude des caractères et des mœurs de cette Russie toujours militante qu’on appelle le Caucase. Lermontoff mourut à trente ans, tué en duel, laissant, outre son roman , un recueil assez nombreux de poésies lyriques où l’on trouve le souffle puissant du poète inspiré.

iüf. Taddée de Bulgarin est l’un des producteurs les plus intrépides et les plus heureusement féconds de la Russie. M. Bulgarin a aujourd’hui soixante-dix ans, ce qui ne l’empêche pas de rédiger avec une ardeur toute juvénile et un talent plein de sève en même temps que de maturité, son journal, V Abeille du Nord, à la tête duquel il est depuis trente cinq ans, y travaillant sans relâche. Historien et romancier, son œuvre se compose d’environ cent vingt ou cent trente volumes, qui ont été traduits en français, en anglais, en allemand , cil polonais, en langue tchèque ou bohème, en italien, en hollandais, etc. 11 faut citer, au milieu de ces productions nombreuses : Ivan Vigighine ou le Gil Blas russe, roman satirique et exposé intéressant des mœurs russes, traduit en français par M. Ferry de Pigny; Petre Ivanovitch , suite du précédent ; Archippe Taddeevitch ou l’Ermite russe; une charmante satire en prose, pleine de mesure et de bon goût, qui a pour titre : Mon Voyage en Russie,

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et Un Instituteur , extraits du Journal d'un Voyageur français.

M. Bulgarin n’est pas seulement un écrivain distingué, c’est de plus un homme courtois et plein d’obligeance, qui, se faisant gloire de son titre de chevalier delà Légion d’honneur et se souvenant qu’il a servi en qualité d’officier dans l’armée française, prend à tâche de rendre le séjour de Pétersbourg agréable et facile aux Français qui s’y trouvent, et les accueille avec une franchise d’allure et une bonhomie spirituelle qui séduisent et attachent ; fort instruit de toutes choses, et particulièrement des choses russes, il a, malgré un embarras de prononciation, des ressources infinies dans la conversation, et je ne sache guère avoir rencontré dans mon voyage de causeur qui m’ait autant intéressé.

M. Nicolas Gretch , Je réfutateur quelquefois heureux de l’ouvrage sur la Russie de M. de Custines, longtemps collaborateur de M. Bulgarin à l'Abeille du Nord , est surtout un philologue distingué, qui s’est beaucoup occupé de travaux sur la langue nationale

Le comte Sollohoub (Salagoupe) (1815...); homme fort aimable et d’esprit fin ; c’est l’un des conteurs les plus gracieusement humoristes de la Russie contemporaine. Grand voyageur devant le Seigneur, il écrit beaucoup tout en voyageant , et chaque jour sa plume féconde et habile laisse échapper une nouvelle ou une comédie; la comédie s’appelle le Tchinovnik , c’est-à-dire un succès; et la nouvelle : Histoire de deux Galoches , l'Ours et la Tarentasse , c’est-à-dire un conte charmant, tout plein de grâce touchante.

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M. Ivan Tourguénef est l’auteur des Récits d'un Chasseur , qui produisirent il y a quelques années en Russie une sensation grande et prolongée, et qui ont été traduits en français par M. Delaveau. Roman pour ainsi dire local, puisqu’il place ses scènes au centre même de la Russie, et que pour les Russes eux-mêmes il fut une presque révélation des mœurs de l'Intérieur de leur pays, c’est un livre on ne peut plus intéressant au point de vue social; on y apprend ce qu’est le paysan russe, loin des capitales de l’empire , et quelles relations existent entre lui et son seigneur ; on y trouve à la fois tout l’atlrait d’un roman et tout l’intérêt d’une histoire.

Il faudrait citer encore Joukofsky (1783-1852), un romantique qui a traduit en russe le Prisonnier de Chillon de lord Ryron et l'Odyssée, Goethe, Schiller et Walter Scott. — Gnéditch , un autre poète traducteur, Bestouchef (Marh'nsky) (1795-1837), un romancier. — Narejni, hauteur des Soirées slavonnes. — Pogorelsky, — Panaief , des conteurs. — Batiouchkof , le panégyriste enthousiaste du sommeil. — Polevoi (1796-1846), le fondateur du Télégraphe , la première revue qui ait paru à Moscou. — Kamakof , le poète patriote de la Russie et des Slaves, etc., etc. Et pour conclure, je cède la parole à un russe, Ratiouchkof, esprit alerte et original qui dit quelque part : a Que les gens capricieux, que les esprits » sévères disent et pensent ce qu’ils voudront; pour » moi, monsieur, je prétends que les sciences et la litté- » rature sont, chez nous, dans l’état le plus brillant. Les » libraires en sont la preuve. Voyez avec quelle promp- » titude ils arrondissent leurs petites fortunes : tantôt » ils bâtissent une maison, tantôt ils achètent une cam-

» pagne! et avec quoi, s’il vous plaît? Avec l’argent » qu’ils gagnent dans leur commerce, ils sont libraires. » Il est donc clair qu’on lit et qu’on écrit chez nous, et » j’en puis conclure que la littérature russe est dans un » état très-florissant, voilà ce que je voulais vous prou- » ver, monsieur, et ce que vous savez fort bien sans » toutes mes preuves.

» Jetez seulement un regard dans nos journaux, mais » sans prévention, et vous y trouverez des trésors! Ici » c’est un éloge, là une épitaphe ; ici c’est une harangue,

» là c’est l’expression des sentiments de la société recon- » naissante! et tout y est si bon! tout y est si bien!)-)

Ah ! certes, je ne demande qu’à être de l’avis de Batiouchkof.

Je dois, terminant cette notice incomplète sur la littérature russe, adresser de sincères éloges (hélas! que nesuis-je de ceux dont le suffrage encourage!) au prince Augustin Galitzin , qui, aimant son pays avec intelligence, entreprend de nous révéler ses origines littéraires et historiques par la publication de ce qu’il appelle sa Collection de vieux ouvrages sur la Russie, c’est-à-dire, sans doute, qu’il va rassembler et rééditer à la fois et les chroniqueurs depuis Nestor , et les voyageurs depuis Olearius. Déjà d’ailleurs il a donné échantillon de son œuvre en publiant les trois Ambassades de Carliste , dans cette Bibliothèque elzevirienne de l’éditeur Jannet, si riche déjà et si intéressante pour tous ceux-là qui savent trouver glane et moisson dans les primitifs ou les précurseurs de la littérature et des arts en France; le prince Augustin Galitzin vient, dis-je, de publier, dans la Bibliothèque

elzevirienne, en l’annotant peut-être un peu timidement, la Relation de Guy Miége, relative aux trois Ambassades du comte de Carlisle en Moscovie, Suède et Danemark, et c’est là tout à la fois une curiosité littéraire et un livre intéressant.

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