‹ Pétersbourg et Moscou, souvenirs du couronnement d'un tsar;Chapitre 34 sur 75 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

On déposera en entrant son titre et son rang, de même que son chapeau et son épée.

Les prétentions fondées sur les prérogatives de la naissance, l’orgueil ou autres sentiments de nature semblable, devront aussi rester à la porte.

art. 3.

Soyez gai, toutefois ne cassez ni ne gâtez rien.

Asseyez-vous, restez debout, marchez, faites ce que bon vous semblera, sans faire attention à personne.

art. 5.

Parlez modérément et pas trop, pour ne pas troubler les autres.

art. 6.

Discutez sans colère et sans vivacité.

Banissez les soupirs et les bâillements, pour ne causer d’ennui et n’ôtre à charge à personne.

art. 8.

Les jeux innocents proposés par une personne de la société doivent être acceptés par les autres.

art. 9.

Mangez doucement et avec appétit ; buvez avec modération pour que chacun retrouve ses jambes en sortant.

art. 10.

Laissez les querelles à la porte; ce qui entre par une oreille doit sortir par l’autre avant de passer le seuil de l’Hermitage. Si quelqu’un manquait au règlement c'dessus, pour chaque faute et sur le témoignage de deux personnes, il sera obligé de boire un verre d’eau fraîche (sans en excepter les dames); indépendamment de cela, il lira à haute voix une page de la Télérnachide (poème de Frediakofsky). Quiconque manquerait dans une soirée

à trois articles du règlement, sera tenu d’apprendre par cœur six lignes de la Télémachide. Celui qui manquerait au dixième article ne pourrait plus rentrer à T Hermitage.

L’Hermitage ne répondait d’ailleurs guère à ce nom modeste ; c’était un vaste et beau palais dans lequel on avait réuni et amassé à plaisir tout ce qui peut faire le charme d’une habitation princière disposée avec intelligence ; c’était tout d’abord une galerie de tableaux de maîtres, base de la galerie actuelle ; des salons décorés avec luxe et bon goût , sans profusion d’ornements ; une bibliothèque de choix, nombreuse et riche de livres rares et curieux, et, dit un historien de Catherine : « Une salle à manger dans laquelle on est servi sur des tables de confidence de différentes grandeurs. Nul domestique n’entre dans cet appartement. — On n’a qu’à frapper le plancher pour en voir sortir à l’instant des tables couvertes de tout ce qu’on désire. A cette salle communique un jardin d’hiver, où l’on se promène dans des allées bien sablées, sous des arbres verdoyants et au milieu des fruits et des fleurs de toute espèce ; le jardin est voûté, et des poêles qui sont au-dessous y entretiennent une douce chaleur, de sorte que dans la saison la plus rigoureuse on y cueille la pêche et l’ananas, l’hyacinthe et la rose. »

Chaque soir, la société intime de l’impératrice, composée d’une vingtaine de personnes, et entre autres du grand-duc et de la grande-duchesse, du prince Potemkin (t), de la comtesse Skawronsky, sa nièce, du grand

(1) A propos du prince Poteinkin, il nous revient à l’esprit une anecdote relative au commencement de sa fortune, que M. de Sé-

dcuyer Narischkin, du grand chambellan, du vice-chancelier comte Strogonoff, du comte Bezborodsko, de l’aide de camp Momonof, de MUe Protasoff, demoiselle d’honneur favorite de l’impératrice, du comte de Cobentzel, ambassadeur de l’Empereur, du prince de Ligne et du comte de Ségur, ambassadeur de France; là, ayant, selon la volonté de la souveraine et la teneur du règlement, déposé à la porte tout esprit de gêne et de contrainte, on devisait gaiement; l’un, et c’était le prince de Ligne, racontant, avec cet esprit incisif qui le caracté-

gur raconte au Fécond volume de ses Mémoires , anecdote qu’il tenait du prince lui-même et que nous allons redire, quoiqu’elle ait été plusieurs fois déjà racontée depuis, parce qu’elle nous paraît curieuse, et qu’elle apporte une confirmation nouvelle à cette vieille vérité de la théorie des petites causes et des grands effets. Lorsque Catherine détrôna son époux Pierre III, Potemkin, qui avait dix -huit ans, se trouva des premiers au nombre des défenseurs de cette souveraine jeune et belle, et que déjà, quoique sous -officier sans fortune et presque sans naissance, mais ambitieux jusqu’à la frénésie, il aimait en secret. Un jour que Catherine, à cheval à la tète des troupes qui lui étaient dévouées, marchait l’épée nue à la main, Potemkin s’aperçut que cette épée, qui n’avait pas de dragonne, gênait la souveraine. Aussitôt il pique des deux, s’approche de l’impératrice, qui paraissait chercher autour d’elle quelqu’un qui pût lui donner une dragonne, et lui offre la sienne, que la tsarine saisit sans remarquer celui qui la lui donnait. Il veut s’éloigner, mais son cheval , habitué à la marche en rang de l’escadron , ne veut pas reculer et continue à marcher de front avec celui de l’impératrice. Celle-ci s’aperçoit de l'opiniâtreté de la monture de Potemkin, elle sourit et considère alors le cavalier, qui, jeune et bien campé, lui plaît; elle cause avec lui, trouve qu’il est ardent et intelligent, et, sur l’heure, l’élève au grade d’officier, puis , bientôt , le nomme gentilhomme de sa

chambre, puis . Et voilà comme quoi si, quelquefois, un

royaume ne peut pas s’échanger contre un cheval , il peut arriver qu’un cheval vous fasse acquérir presque mieux qu’un empire.

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lisait, quelques lestes propos, trop lestes parfois , ce dont un jour, au temps du voyage de Crimée, le fit cruellement repentir l’impératrice; l’autre, M.de Ségur, disant avec sa finesse séduisante et son habileté incomparable à bien dire, toutes les observations qu’il avait recueillies dans la journée sur les différences étranges qu’il rencontrait entre le caractère russe et le caractère français, les mœurs de Pétersbourg et celles de Paris, ou bien encore faisant la chronique amusante sans méchanceté de Paris et de Versailles; l’autre, encore, lisant quelque œuvre française nouvelle, arrivée le jour même en Russie; d’autres jouant au billard ; d’autres causant littérature, et, au milieu de tous, l’impératrice, l’esprit prêt à toutes les conversations, l’oreille attentive à tous les récits, récompensant d’un agréable sourire le conteur qui avait su se faire applaudir, et racontant elle-même au besoin. — Plus tard, Diderot, Grimm et Falconet vinrent apporter à ces conversations le fonds plus solide de leur vaste savoir, de leur incomparable et vif esprit, et grossir le contingent habituel de tout ce que peuvent donner des hommes instruits, sachant beaucoup et bien, des hommes pour lesquels l’art, la littérature et la philosophie n’avaient, pour ainsi dire, plus rien d’étranger.

Parfois aussi, souvent même, il y avait spectacle à l’Hermitage. L’impératrice , passionnée pour notre théâtre, voulant le connaître à fond, avait fait venir de Paris une troupe d’excellents comédiens; c’étaient : Aufrêne et sa fille ; Fastier, élève de Préville, etc., et cette troupe représentait devant le personnel intime de l’Hermitage, devant le corps diplomatique et les personnes présentées à la cour, invitées à cette occasion, les pièces de Molière et de Regnard. L’impératrice, qui n’aimait

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pas la musique, ne donnait pas moins quelques concerts à ses invités; et on vit, à ce palais de Pétersbourg, Paësiello et Cimarosa, diriger tour à tour la musique de la grande Catherine ; on y entendit Marchesi et madame Toddi.

Au retour de ce triomphal voyage en Crimée, fait en 4 787 en compagnie de Potemkin, de Momonoff, du prince de Ligne, de M. de Ségur, etc., Catherine imagina, pour donner à ses soirées de l’Hermilage quelques séductions nouvelles, d’y faire jouer, non plus des pièces empruntées au répertoire français, mais des pièces inédites, dues à la plume de ceux qui l’entouraient et à la sienne même. Alors chacun se mit àTœuvre, et bientôt le comte de Cobentzel, le prince de Ligne, Alexandre Momonoff, le comte Strogonof, Iwan Schwalof, d’Estat, Français attaché au cabinet de Limpératrice, et mademoiselle Aufrêne, suivant l’exemple de la souveraine, apportèrent qui sa comédie, qui son proverbe, qui même, et ce fut M. de Ségur, sa tragédie (I). Toutes ces pièces furent jouées tour à tour, à la grande joie de l’impératrice et de sa cour. Quand les comédies et proverbes eurent été épuisés, on songea à la tragédie. M. de Ségur l’avait composée sur le vaisseau qui le ramenait d’Amérique, et, peu soucieux de voir son œuvresombrer en terre ferme, il faisait quelques difficultés à la laisser représenter, mais l'impératrice mit tant de bonne grâce dans son insistance, qu’il dut céder. Coriolan vit le jour et fut représenté jusqu’à trois fois devant les intimes de l’Hermitage, et une quatrième fois en gala devant le

(1) Ces pièces ont été publiées sous le titre de Théâtre de T Hermitage de Catherine ü. Paris, an VII. Buisson, libraire, rue Hautefeuille, 20.

corps diplomatique et la cour assemblés. Ce Coriolan est une de ces tragédies d’abbé ou de grand seigneur, comme en produisit tant le dix-huitième siècle, qui ne vous accordait votre brevet d’homme d’esprit que tragédie faite; elle ne vaut ni plus ni moins, si, plutôt moins, que ses nombreuses sœurs; mais M. de Ségur avait assez d’esprit et de talent d’autre part pour se faire pardonner une tragédie; et puis nous sommes de l’avis de Diderot : « Celui qui fait une tragédie médiocre n’est pas un homme médiocre. »

On le voit : donc à lTIermitage, Calherine II s’était créé une vie toute d’agréments intellectuels, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs de s’y occuper parfois d’affaires, surtout quand ces affaires touchaient à la littérature et aux arts. Un soir, elle entendit quelques personnes parler de la triste nécessité dans laquelle se trouvait le naturaliste Pallas de vendre ses collections pour marier sa fdle, à laquelle, dans ses préoccupations scientifiques, il n’avait pas songé à amasser une dot. Le lendemain, elle fit indirectement demander au savant ce qu’il comptait retirer de cette vente, et, sur sa réponse timide qu’il serait le plus heureux des hommes s’il pouvait en obtenir quinze mille roubles, l’impératrice lui écrivit que « il s’entendait à merveille en histoire naturelle, mais trèsmal en dot. Je prends, ajoutait-elle, votre cabinet pour cent mille francs, et je vous en laisse la jouissance pendant le reste de votre vie. »

Après ce trait, qu’elle renouvela plusieurs fois, et nombre d’autres dont est semée la vie de l’impératrice Catherine, se rappelant avec quelle énergique vigueur elle voulut et fit le bien et conduisit les affaires de l’État, ne faut-il pas s’écrier avec un de ses historiens : « Son

règne brilla d’un tel éclat que les taches en pâlirent. » Si l’on déchire une page de sa vie, on concevra comment le prince de Ligne disait que : « Populaire et généreuse commeHenri IV, tendre et victorieuse comme Louis XIV, elle réunit les grandes qualités et les faiblesses de ces deux monarques. » Ne faut-il pas aussi ajouter avec le Grand Frédéric : « Si plusieurs reines ont acquis une grande célébrité, comme Sémiramis par les armes, Élisabeth d’Angleterre par son habileté politique, Marie- Thérèse par son étonnante fermeté, Catherine seule a mérité le nom de législatrice. »

Sous les successeurs de Catherine II, le palais de niermitage fut, pour ainsi dire, exclusivement consacré aux collections artistiques dont s’enrichit la Russie ; peu à peu, cependant, il s’encombra, et l’on s’aperçut qu’il ne répondait pas complètement, par ses appropriations, au but que l’on voulait atteindre. Dès lors, on résolut son agrandissement. L’empereur Nicolas, voulant avoir définitivement une galerie digne des richesses qu’elle renfermait et devait renfermer, fit demander à M. Klenze, l’habile architecte de la Pinacothèque de Munich, des plans pour la reconstruction de l’Hermitage. Ses plans ayant été adoptés par l’empereur, M. Klenze se mit à l’œuvre, et ajoutant au Trianon de Catherine II toute une partie nouvelle, construisit sur l’emplacement de l’ancien palais Chepelef une belle façade qui borde aujourd’hui la rue de la Millione, et où se trouve l’entrée principale actuelle. En 4 852, l’architecte avait fini son œuvre et livrait aux chefs-d’œuvre de tous les temps un asile digne d’eux.

Au rez-de-chaussée du palais se trouvent les salles de Sculpture, Gravures et Dessms et aussi les curieuses Antiquités de Kertch et du Bosphore Cimmérien ; c’est par ces salles du rez-de-chaussée que nous allons commencer notre visite à travers les richesses artistiques que réunissent sans relâche depuis plus d’un siècle tous les souverains de l’empire russe, richesses que nous, Français, qui collectionnons depuis beaucoup plus de temps et qui avons un fonds à nous, nous aurons cependant souvent à envier.

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