ANTIQUITÉS DE KERSTCH ET DU BOSPHORE CJMMÉRIEN
La ville de Kertsch, dont le nom a été si souvent prononcé durant ces dernières années, avait déjà sa notoriété scientifique avant que les grands événements qui ont agité notre continent ne soient venus donner à ce nom un retentissement européen. Kertsch est une des villes rares par lesquelles la Russie, cette nation toute neuve encore, qui n’a guère, même en remontant à ses origines les plus éloignées, que huit ou dix siècles d’histoire, et qui ne compte au soleil européen que depuis deux ou trois cents ans, Kertsch est, dis-je, une des villes du midi de ce vaste empire qui le rattache au monde ancien. Kerstch, aujourd’hui l’un des ports importants de la mer Noire, situé sur la côte orientale de la Crimée, date, croit-on, de quatre ou cinq siècles avant l’ère chrétienne. 523 ans avant J. C., des colons deMilet vinrent s’établir sur le rivage du Pont et fonder la ville de Panticapée (la Kertsch actuelle). En 438 av. J.C., les rois du Bosphore s’emparèrent de cette Panticapée et abandonnèrent Phanagorie, pour transporter dans la ville nouvelle le siège de leur capitale. Rien de remarquable dans l’histoire de ce royaume infime jusqu’à ce que Mithridate vienne en conquérant s’établir à Panticapée, pour y préparer le renversement du colosse romain. On sait les destinées de ce Mithridate, géant barbare qui vint briser son génie contre la puissance de cette Rome, si forte qu’elle dut pour être détruite tourner contre elle-même sa propre force. Après Mithridate, les princes du Bosphore furent les vassaux de Rome, jusqu’à ce que la république de Chersonèsc eût effacé jusqu’à leur nom. Panticapée , plus tard tombée au pouvoir des Huns, devint, sous Justi-
nien, colonie del’empire d’Orient. Au moyen âge, Panticapée , devenue Bosphore, pour devenir plus tard encore Kertsch , passa de la domination génoise sous celle de Mahomet II, qui s’en empara en 1475; la Turquie la conserva jusqu’en 1774, époque à laquelle le Divan la céda à la Russie. C’est de Kertsch , de Théodosie (la Feodosia moderne et l’Aranda « ville aux sept dieux » des anciens), et en général du Bosphore Cimmérien, que proviennent toutes ces antiquités grecques et romaines que nous trouvons à T Hermitage, et dont nous voulons vous dire quelques mots. Ce n’est pas, comme à Pompeï. une ville enfouie qui a fourni à la Russie toutes ses richesses antiques; non, ce sont des tombeaux situés sur les rives du Bosphore Cimmérien, et découverts, comme autrefois Herculanum, par le fait d’un hasard heureux. Déjà on savait que les terrains qui environnent Kertsch et Feodosia avaient donné quelques débris de vases, d’armes et d’instruments anciens. Déjà, et dès 1817, M. Cousinery, consul de France à Odessa, avait réuni une riche collection de médailles du Bosphore, et le savant M. Koëlher avait publié deux mémoires y relatifs, quand, en 1831, M. Dubrux, un Français établi en Crimée depuis longtemps, et que son goût instinctif pour 1 archéologie avait poussé à faire quelques recherches et quelques fouilles, faisant creuser pour extraire des pierres de construction, trouva, à six verstes (I) ouest de Kertsch, le Koul-Oba (tertre des Cendres), c’est-à-dire le plus riche en objets d’arts et en matières précieuses de tous les monuments funèbres découverts en Crimée. Aussi en passant en revue les
(1) La verste russe est de 1067 mètres.
pièces principales trouvées dans le Koul-Oba , nous donnerons une idée de cette collection d’antiques, qui a cela de remarquable, que tout aussi belle, sinon et à beaucoup près , aussi nombreuse que celle du musée Bourbon , à Naples, que dis-je, tout aussi belle au point de vue artistique, elle est matériellement plus riche, puisque presque tous les objets, trouvés en bronze à Pompe'i et Herculanum,sont, ici en or, et que quelques-uns des morceaux capitaux que possède l’Hermitage sont, comme le vase à reliefs de couleur , le masque d'or et le sarcophage de cyprès sculpté , uniques en leur genre; nous reparlerons plus loin de ces objets. Avant d’entrer dans l’énumération
de ce que renfermait le Koul-Oba , disons tout de suite que
les fouilles du Bosphore Cimmérien ont donné, comme celles de Pompeï, des échantillons de toute nature de l’art et des habitudes des Grecs, du quatrième siècle avant notre ère jusqu’au premier ou second siècle après J. C. On trouve par exemple, à l 'Hermitage, comme au Museo Borbonico, des restes d’étoffe de laine tissue de fil d’or, des restes d’étoffe de lin et de soie, des cheveux, des peignes en bois; des boîtes à fard, qui conservent encore leur rouge; des colliers d’ambre, de verre ou d’or; des bracelets, des pendants d’oreille et des objets de toute sorte servant à la toilette des femmes; des clefs, des miroirs, des dés à jouer en os ou en pierre fine ; des jouets d’enfants en ivoire, les restes d’un filet de pêcheur; des fruits, calcinés pour la plupart, tels que noix, châtaignes, amandes, noisettes; des lampes et vases de toutes formes, des lacrymatoires en verre, des amphores, des harnais et ornements d’or pour la tête et le poitrail des chevaux; nombre de couronnes funéraires (lauriers, oliviers, etc.) en or; et, au milieu de tout cela, des boucles
d’oreilles, qui ont cela de particulier, que les petites tôtes qui forment pendants portent ce qui est devenu le « pavoïnik, » la coiffure nationale russe actuelle.
Mais venons au Koul-Oba , que Dubrux prétend être le tombeau d’un roi scythe, et dans lequel on a trouvé, outre le cadavre du roi, celui d’une femme qui aurait été la reine, celuid’un écuyer, etc. Le Koul-Oba renfermait dix-huit à dix-neuf pouds, sept cents livres environ, non pas brut, mais travaillé, d’or ou d’électrum. L’électre ou électrum et un* alliage d’or et d’argent, dans lequel ce dernier métal entre pour un quart. — Les anciens croyaient qu’une coupe d’électre trahissait par une décomposition immédiate le poison qu’on y avait versé, — Parmi les choses les plus remarquables extraites de ce tombeau, il faut citer: 1° un Vase en électrum, travaillé au repoussé, avec bas-reliefs d’une magnifique exécution, et qui, chose curieuse, donnent absolument les costumes encore en usage dans le Caucase et la Grande-Russie; c’est, comme coitfure, le bonnet en pointe ou bachelik du Caucase; comme vêtements, la tunique courte, serrée à là taille, les pantalons larges descendant dans une botte courte, et comme complément de ressemblance, la barbe et les cheveux longs comme les porte toujours le peuple en Russie : « Ce qu’il y a de plus remarquable, dit Dubrux, décrivant ce vase, c’est que l’un des groupes représente un personnage à qui on semble arracher une dent, et que dans l’os de la mâchoire inférieure du roi, il manque deux dents. » — 2° L ’Umbo, c’est-à-dire la plaque centrale du bouclier du roi ; cette plaque d’or est d’un tel fini de travail et d’une beauté telle comme exécution, qu’on la suppose être de la plus belle époque de l’art
grec, du quatrième siècle avant J. C. Elle représente : autour d’un enroulement central où s’agitent des poissons, murènes, dorades ou dauphins, des têtes de tigre au milieu desquelles rayonnent des têtes de Méduse effrayantes, ou bien encore des têtes de sanglier et quelques figures d’hommes au regard terrible et menaçant.
— 3° Les fragments d’une lyre en huis, sur lesquels fragments sont représentés en traits creux plusieurs sujets traités avec une sûreté de main et une finesse qui dénotent encore les quatrième ou cinquième siècles avant J. C., pendant lesquels la Grèce porta presque tous les arts à une perfection qu’on n’a guère surpassée depuis. — Sur l’un de ces fragments on voit le Jugement de Pâris.
— Sur un autre, trois Femmes assises sur un rocher .
— Un Lièvre poursuivi par un chien . — Un Chasseur scythe traîné par son cheval qui Va démonté. — Un Jeune Homme en costume phrygien près d'une jeune femme . — Un Quadrige gardé par un jeune homme, et enfin un Sacrifice : Un jeune homme amène un bélier devant un autel, sur lequel dansent les trois Grâces.
Nous l’avons dit, le Koul-Oba renfermait, outre cela, nombre d’objets curieux de toute nature, or, argent et pierreries, que nous ne décrirons pas, ne voulant plus citer que trois ou quatre pièces, vraiment admirables, trouvées à Kertsch ; ce sont :
Un Masque d'or , de grandeur naturelle, trouvé en -1837, dans un sarcophage de marbre blanc, près du village tartarede Glinistche, et à propos duquel M. Aschik, qui le découvrit, s’exprime ainsi : « Mon ravissement fut mêlé de surprise lorsque, le couvercle enlevé, je découvris un squelette à visage d’or, un diadème d’or sur la tête et complètement vêtu. Le vêtement de cette reine
était tout parsemé d’ornements en or ; l’étoffe dont était couverte la tête tombait jusqu’à la ceinture et avait conservé sa couleur. C’était un tissu de laine, à dessins d’or; mais au premier contact de l’air, toute cette étoffe tomba en poussière et ne laissa que des paillettes d’or. » — Ce masque (npoaumiov) présente les traits d’une femme qui n’était plus jeune; il fut sans doute forgé au moyen d’une plaque d’or. Les masques funéraires sont rares, c’est à peine si l’on en compte trois ou quatre connus ; et celui-ci, qui est en or, n’a guère qu’un second.
Une Marionnette en terre cuite, articulée comme les polichinelles de bois, avec chevilles aux bras et aux jambes, et comme on en voit encore entre les mains des enfants napolitains.
Un Vase peint , unique en son genre, sur lequel se trouve représentée, en relief , en partie dorée, en partie peinte de différentes couleurs , une Chasse aux Griffons. Six groupes de chasseurs, couverts de vêtements barbares, et rangés sur deux rangs, les uns achevai, les autres sur des chars, poursuivent leur proie; auprès de chacun de ces personnages, l’artiste grec a mis un nom, de même il a mis le sien autour du col du vase, qui porte cette inscription : Sevoyavroç s7rot»j'7sv A*5/iv (aîo?) (Xénophante d’Athènes le fit). — A en juger par l’harmonie de la composition, par la vigueur de l’exécution et le sentiment artistique qu’on trouve dans cette œuvre , et malgré quelques négligences de détails, on doit croire que Xénophante était un contemporain de Phidias.
Un grand Cercueil de bois d'if et de cyprès, découvert en 1839, au Tumulus des Serpents, est sans aucun doute le plus ancien travail de menuiserie et de marqueterie qui existe au monde, car le grand sfyle de ses orne-
ments lui assigne plus de deux mille ans de date. Les panneaux en marqueterie du grand côté du cercueil étaient de cyprès, encadrés de baguettes d’if; entre les bordures, règne une zone ornée de petits caissons peints en vert et en rouge; les caissons de la bordure supérieure sont peints en rouge et brun ; les panneaux des petits côtés, au moins celui qui est conservé nous le lait croire, étaient entièrement recouverts d’une feuille d’or, appliquée au pinceau et ornés des figures des grandes divinités. Ainsi l’on voit sur le panneau qui existe une Junon Reine , portant le diadème et la main gauche appuyée sur un long sceptre, — belle figure, admirables draperies, — et un Apollon couronné de lauriers, tenant une branche de laurier dans la main droite et la main gauche cachée sous son manteau.
Citons encore :
Deux statues en marbre blanc, de grandeur naturelle, trouvées à Kertsch, toutes deux d’une très-belle conservation. L’une (statue municipale), posée fièrement, respire la grandeur et la noblesse ; les draperies en sont belles, elle a quelque analogie dans la pose et la tournure de tête avec le Sophocle du musée Bourbon à Naples. Quant à l’autre, que le catalogue appelle statue d’une dame ; elle me paraît être le portrait de Julie, fille d’Auguste, et appartient au même artiste que la statue municipale. Ces deux marbres sont du meilleur temps de l’art romain ; 'on y trouve toutes les qualités qui distinguent les artistes de cette époque; l’énergie sans dureté, la noblesse et la grandeur.
Et enfin une trentaine de Pierres Tumulaires , portant des inscriptions et allant du troisième siècle avant J. C. jusqu’au premier siècle de notre ère.
Une Collection (V antiquités tchoudes et, finnoises .
Et maintenant que nous croyons avoir donné une idée succincte des richesses artistiques trouvées à Kertsch et dans les environs, nous devons, pour les esprits curieux que nous aurions mis en goût de plus amples détails, indiquer notre source, le bel ouvrage : les Antiquités de Kertsch et du Bosphore Cimmérien , publié sous les auspices de S. M. l'empereur de Russie, par les soins de S. E. M. Gilles et des autres directeurs et conservateurs des collections de lTIermitage. — Cet ouvrage, d’une exécution on ne peut plus remarquable, renferme des planches à la fois belles et curieuses à consulter. Malheureusement pour le monde des arts, il n’a été tiré qu’à deux cents exemplaires, et encore la plupart de ces exemplaires ont été donnés par la cour de Russie aux souverains ou aux établissements publics étrangers.
En montant le grand escalier on trouve tout d’abord, au premier étage, une galerie consacrée à l’histoire de l'art. Les parois de cette galerie ont été peintes à fresque par des artistes allemands, et représentent, depuis ses premiers jours jusqu’à la décadence, les dévoleppements et les transformations sinon de l’art lui-même , au moins des procédés qu’il emploie. De là on passe dans les: