FLAMANDS ET HOLLANDAIS
Ici la richesse de l’Hermitage arrive à la profusion, mais à une profusion heureuse en telle matière et en tel endroit. On y compte environ huit cents tableaux hollandais ou flamands, de cent cinquante maîtres, parmi lesquels 41 Rembrandt et des plus beaux, 54 Rubens, 47Téniers, 1 Hobbéma, 13 Ruysdaël, 40 Van-Dyck, 9 magnifiques Paul Potter, 15 Gérard Dow, W Breughel de Velours, 49 Wouwermans, etc. Nulle galerie, je crois, ne compte autant et de tels Flamands.
Rubens (Pierre-Paul) (1577-1604). Parmi ses portraits, il en est d’admirables. Tels sont ceux d’ Hélène Formann , sa seconde femme, et d'Élisabeth Brandt , sa première; de Philippe IV d’Espagne et de sa femme, Élisabeth de France ; de François Sneyders, le peintre
d’animaux, son élève et son ami ; d ’ Henri IV de France, vu de profd ; de Charles de Longueval, comte du Bucquoy. — Parmi les paysages : la Charrette renversée. — Parmi les esquisses, toutes fort belles : une Apothéose de Jacques Ier, exécutée en plafond à Londres, au palais de Saint-James; une Allégorie sur le règne de Jacques Ier, peinte en plafond à White-Hall, et enfin l’esquisse de la fameuse Adoration des Mages de la cathédrale d’Anvers. — Parmi ses tableaux, quelques scènes mythologiques, une belle Charité romaine , un Bacchus servi par une Bacchante , tout étincelant de gaie couleur et de verve ; et enfin deux magnifiques toiles ; l’une, provenant de la Malmaison et qui avait été offerte par la ville de Bruges à l’impératrice Joséphine, est une Descente de Croix : « Saint Jean, Joseph d’Arimathie et Nicodème descendent de la croix, sur un linceul, le corps de Jésus-Christ, que reçoit la Vierge en pleurs, assistée de sainte Madeleine, à genoux près d’elle. » (Figures de grandeur naturelle). — L’autre est un Souper chez Simon , où l’on trouve Rubens tout entier, avec son incomparable vigueur, sa force un peu surabondante et son coloris au rougeâtre éclat. C’est une composition de quatorze figures de grandeur naturelle. Madeleine se jette aux pieds du Christ, qu’elle arrose de larmes et de parfums. De Piles, dans sa Dissertation sur les ouvrages des plus fameux peintres , a donné de ce tableau une description exacte et détaillée. Van-Dyck en a fait une copie, et Natalis Earlon, entre plusieurs autres, l’a gravé.
François Sneyders (J 579-J 657 ) . Seize tableaux : Chasses ou Animaux de toute nature.
Jacques Jordaéns (1594-1678). Dix toiles, parmi les-
quelles quelques-unes sont clignes de Rubens : une belle Tête de vieillard aux longs cheveux gris et à la barbe épaisse. — La Famille de Rubens. — Saint Paul à Lystres convertissant les gentils, composition de treize figures grandeur naturelle et Saint Paul et Barnabé à Lystres : « Or il y avait à Lystres un homme perclus de » ses jambes, nommé Énée. Cet homme arrêtant ses » yeux sur Paul , l’apôtre lui dit : Levez-vous et tenez- » vous droit sur — vos jambes, etc. » Ce tableau a été longtemps attribué à Rubens, et il est peint de telle sorte que cette attribution n’avait rien de choquant.
Antoine Van-Dyck (1599-1641). Citons de Van-Dyck son Saint Sébastien martyr , secouru par deux anges ; la Mort d’ Adonis, une esquisse très-faite; le Sacrifice d' Abraham, une Famille à la promenade (sept figures de grandeur naturelle) : en avant le père précédé de son jeune fils, à la droite la mère donnant lamainà unmarmot conduit à la lisière par une de ses sœurs; puis viennent une jeune femme et un homme enveloppé d’un manteau. — OEuvre magistrale. — La Vierge aux Perdrix ; ici Van-Dyck a déployé toutes ses élégances de touche et de pinceau ; composition harmonieuse et jolie, ce n’en est pas moins une œuvre de grand style et d’une exécution à la fois large et fière , pleine de charme enfin : « La Vierge, assise auprès d’un bouquet d’arbres dans lequel se jouent des oiseaux, tient dans ses bras le divin Bambin; près d’elle saint Joseph appuyé sur un bloc de pierre; adroite un groupe d’anges, j’allais dire d’amours, ils sont si jolis! accourent en jouant; ils ont fait envoler deux perdrix qui fuient dans le ciel, d’où le nom de cette toile. »
Ce tableau, dit le catalogue, un des pius remur-
quables parmi les productions historiques de Van-Dyck, a été payé à deux reprises, 1,400 livres sterling. Il passa de la maison d’Orange en Angleterre dans la célèbre galerie de Hougthon, acquise en totalité, par l’Impératrice Catherine II, de sir Robert Walpoole. Venons aux portraits, aussi nombreux que beaux, du second maître de l’école d’Anvers ; c’est d’abord un portrait de lui fort jeune, il n’a ni barbe ni moustaches, mais une abondante chevelure blonde qui encadre sa jolie figure; il est debout, vêtu de noir, le bras droit appuyé sur le piédestal d’une colonne. Je ne ferai pour le louer que redire ce mot que me répétait à satiété, à Pétersbourg, un enthousiaste de Van-Dyck : « Ah! monsieur, c’est un fier portrait. »
Portraits : de Charles Ier d’Angleterre à trente-cinq ans debout, revêtu d’une armure d’acier poli; d’ Henriette de France , fille de Henri IV, femme du précédent; autre de la même avec Élisabeth Stuart , sa belle-sœur, Guillaume II, prince d'Orange , à douze ans; Sneyders , sa femme et son enfant; Jean Breughel de Velours; William Laud , archevêque de Cantorbery, mort en 1 644 sur l’échafaud, et enfin une Tête de Vieillard , à barbe et cheveux blancs, le haut du corps enveloppé d’un manteau rouge garni de fourrure.
Philippe de Champagne (1602-1674), que beaucoup de biographes comptent parmi les français, quoiqu’il soit né à Bruxelles. Une figure à mi-corps de Moïse , la main droite appuyée sur les tables de la loi ; tête expressive et bell£
Rembrandt (Paul Gerirtzen, dit Van Ryn) (1606-1674). Voici, je crois, la plus belle collection de Rembrandt qui soit au monde; elle n’est pas seulement nombreuse, elle est variée et riche d’admirables toiles. Ce sont des Pay-
sages, des Marines , des Portraits , des Tableaux d’histoire mythologique ou sacrée , rien n’y manque. Voyons quelques morceaux en détail : Une Descente de croix. Le corps du Sauveur détaché de la croix est descendu par Joseph d’Arimathie, Nicodème et un autre personnage montés sur des échelles. Les saintes femmes préparent le linceul , tandis qu’un groupe se presse autour de la Viergeévanouie. Le groupe principal est vivement éclairé par un flambeau que tient un des fidèles, et devant lequel il place sa toque comme pour le défendre du vent. Le Sacrifice d' Abraham , le Bénédicité , une Sainte Famille , c’est-à-dire un atelier de charpentier dans lequel saint Joseph travaille, tandis quelaVierge, qui lisait, s’est interrompue pour contempler l’Enfant Jésus endormi. A gauche des anges en gloire planent au milieu d’un rayon lumineux. Ce tableau, daté de 1645, est fort beau. Les Ouvriers de la Vigne ou la Parabole du Fermier , petit tableau remarquable de finesse, et d’un effet de lumière admirable. — Venons aux portraits : Quatre Portraits de Cornélie Willems VanZuitbrock, mère du Peintre , deux portraits de sa Femme ; le magnifique portrait qui porte, je ne sais pourquoi, le nom de Jean Sobiesky , un chef-d’œuvre, et un autre ad mirable Portrait d'homme; il est jeune, a la figure pleine et belle, la moustache fine. Il regarde les spectaleurs, la main appuyée sur un registre sur lequel il va écrire; beaucoup plus fin de touche que ne fait en général le maître ; Portraits de la Jeune femme à V Œillet, de la Jeune Fille au Corset rouge , de la Femme au Collier de perles , etc.
David Téniers (le jeune) (1610-1690). Voici des Tentations de saint Antoine et des Kermesses à réjouir jusqu’à l’ivresse les plus enthousiastes d’entre les Fia-
mands. Quarante-sept toiles toutes belles, et, parmi elles, une qui fait exception, dans l’œuvre de Ténierspar sa grandeur, son sujet et le nombre considérable de ses figures (quarante-cinq), toutesportraits, dit-on : les Arquebusiers d'Anvers . « On y voit, dit Decamps, la ville d’Anvers et la grande place sur laquelle sont en parade les différentes confréries des corps de métiers, avec leurs habits de cérémonie. Toutes les figures principales sont peintes d’après nature, et peintes en 1643. » Le tableau, d’environ quatre pieds de haut sur six pieds de large, est sinon la plus considérable, tout au moins l’une des plus considérables des œuvres de Téniers, et ce n’est pas seulement par sa grandeur qu’elle vaut, c’est aussi par sa parfaite ordonnance, le rendu des détails, et la finesse des physionomies. — Voici venir maintenant quelques Singes à la cuisine , qui certes sont les aïeux des singes de Decamps; les uns jouent aux cartes, d’autres mangent des pommes, un plus gourmet surveille le rôti, d’autres boivent, tandis que le plus sage de la bande, coiffé d’une toque à plumes et monté sur un escabeau, considère avec gravité les folies de ses camarades. Une Vue de sa maison au village de Percli , entre Anvers et Malines. « La cour, ombragée de grands arbres, est encombrée d’un nombreux bétail qui revient des champs, conduit par un pâtre, et deux paysans chargés d’herbes.» — Portrait d'un Prélat. « Assis devant une table, un moine lui présente un écusson portant les armes de saint François, c’est-à-dire les cinq Stigmates de J. C.» — Les Deux Amis , le Tête-à-tête flamand, un Fumeur , les Danses villageoises , une Noce de village , et toutes les scènes familières à la Flandre, que ce maître se plaisait à reproduire de toutes façons; plusieurs Tentations
PÉTEUSBOURG ET MOSCOU. 277
de saint Antoine ; dans l’une d’elles, un démon qui veut séduire à coup sûr le malheureux saint lui présente une pipe, le dernier terme de la volupté d’aujourd’hui : ce démon devançait son temps.
Gérard Terburg (161 0-1681 ). Six tableaux : Une Dame vêtue de satin blanc , assise près d’un jeune homme qui accorde son uolon. — Ah! madame, la belle robe! Une autre Darne , toujours vêtue de la même et merveilleuse robe de satin blanc ; elle est debout et lit une lettre dont un petit garçon semble attendre la réponse. — Une Collation : « Un jeune seigneur, assis près d’une dame vêtue de satin et de fourrures, lui offre un verre de limonade, qu’une femme plus âgée, placée derrière elle, semble l’inviter à boire. » — Ce tableau vient de la galerie de la Malmaison.
Gérard Dow (1613-1680). Quinze lableaux d’un incomparable fini : la Liseuse, la Dévideuse, Portraits du maître, enfin le célèbre Médecin aux urines , que la pudeur russe a baptisé V Empirique. — La Cuisinière flamande , et. chose rare chez lui, une figure nue, Une Jeune Femme sortant du bain. — Une Jeune Paysanne a quitté ses vêtements et va se plonger dans un ruisseau. Au sujet de ces deux tableaux et d’un troisième que possède aussi l’Hermitage, on lit dans Decamps, Vie des Peintres Flamands , Allemands et Hollandais :
«.... Trois tableaux fort beaux et fort singuliers; chacun représente une figure nue ; deux femmes comme sortant du bain; l’autre aussi est un homme nu. Il y a des fonds admirables et pleins d’harmonie. Ce peintre n’a peutêtre jamais fait d’autres tableaux avec des figures nues. »
Philippe Wouvermans (1620-1668). Des chevaux,
des chevaux, toujours des chevaux, et l'on ne s’en lasse pas ! Vouvermans fait-il une Marine , chose rare d’ailleurs dans ses œuvres, mais que Ton voit à l’Hermitage, il y place un cheval sur le bord de la mer; puis ce sont : des Marchands forains , des Voituriers , Chasse au vol , Y Abreuvoir, la Garde avancée , des Hulans, des Manèges , une attaque de Troupes légères , et enfin ses quatre œuvres capitales de cette Galerie: une Grande Chasse au cerf , composition habile et heureuse, scène bien remplie. « Lancés par la meute au débouché d’un bois et suivis de près par les chasseurs, le cerf et la biche se précipitent dans une petite rivière; d’autres chasseurs les attendent sur la rive opposée, et l’un d’eux sonne Y hallali. Cette scène se passe près d’un château dont la terrasse est garnie de spectateurs. Des îles, un riche lointain et un ciel clair embellissent cette composition. »
Une Vaste Plaine (tableau de quatre pouces de haut sur six pouces de large), au milieu de laquelle trois chevaux au pâturage au bord d’un ruisseau. Le Moulin brûlé , fort bien gravé par J. Moyreau, sous le litre de Guerre des Huguenots sous Charles IX , en 1562. — C’est une échauffourée guerrière d’un bel et puissant effet. « Au pied d’une forteresse placée à la droite, des paysans armés disputent à un corps de cavalerie régulière le passage d’un ruisseau. Parmi les figures du premier plan, on remarque un prêtre, et une femme tenant son enfant dans ses bras, qui fuient le lieu du combat. Des masses de verdure qui surgissent au milieu des tourbillons de fumée, produits par l’incendie du moulin et par le feu de la mousqueterie, forment un savant et harmonieux contraste. »
PÉTKRSBOURG ET MOSCOU. 279
Le Carrousel Flamand. Dans une plaine, sur les bords d’un lac, se pressent de nombreux spectateurs; un carrousel ou plutôt une Course au chat se prépare.
« Le but de cette course est un chat suspendu par les pattes à une corde tendue. Un cavalier qui a lancé un cheval au grand galop vient d’atteindre l’animal. Sur le devant à gauche, deux hommes à cheval près d’un poteau semblent discuter ou parier; de l’autre côté, un troisième personnage se dispose à monter un magnifique cheval blanc, qu’un palefrenier contient avec peine. » On sent, à regarder cette toile, l’agitation et le mouvement d’une fête. Si les spectateurs flamands du tableau s’y intéressent, l’étranger qui passe s’y arrête aussi; c’est en somme un très-bon et très-beau tableau.
Paul Potter (I (>25-1 654). L’Hermitage possède neuf tableaux de ce maître rare, et parmi ceux-là, quatre chefs-d’œuvre qui n’ont rien à envier à qui que ce soit, d’un admirable fini, d’une ordonnance heureuse autant que belle, et d’une excellente couleur. C’est d’abord le paysage connu sous le nom de : La Vache quipisse : Sous de grands arbres qui ombragent une ferme, des bestiaux au repos et, près du bâtiment, une femme qui lave de la vaisselle sur la margelle d’un puits ; un enfant, un chien et un paysan; à gauche un vaste pâturage, et sur tout cela d’admirables dégradations de lumière. Ce tableau, commandé par une princesse Emilie, comtesse douairière deZolms, fut refusé par elle comme peu conve nahle une fois fini , et vendu 2, 000 florins à un certain Van Heck, à la mort duquel il passa dans la Galerie électorale de Hesse-Cassel, pour venir ensuite à la Malmaison.
Le Chien de Garde : un chien de basse-cour à l’attache près de sa loge, au haut de laquelle on lit la signa-
turc du peintre : « Paulus Potter. » Ce chien est de toute beauté.
Le Cheval blanc : au premier plan d’un superbe paysage , un cheval blanc près duquel est couche un paysan.
Le Jugement d'un homme par les an imaux ; « tabeau composé de quatorze compartiments; douze d’entre eux forment encadrement aux deux principaux. Le premier de la rangée supérieure a pour sujet la Conversion de saint Hubert ; dans l’autre, Potter s’est représenté luimême, un lièvre à la main et deux lévriers à ses pieds. Le troisième, de la main de Poelembourg, représente Actéon changé en cerf. Divers sujets de chasse ( de différents maîtres ) ornent les autres divisions. Les deux principaux tableaux offrent le Jugement d’un chasseur amené devant le tribunal des animaux, présidé par le lion, et enfin l’exécution du verdict prononcé par maître renard, qui le condamne à être rôti, et les lévriers, ses complices, à la potence. » Il y a dans l’ensemble et dans les détails de ces deux compositions principales une finesse d’intention et un esprit dans l’exécution qui charment et ravissent ; il semble que pour peindre cette scène, Paul Potter ait trempé son pinceau dans les fables de la Fontaine.
Jacques Ruysdaël (1636-4 681). Treize toiles, parmi lesquelles quelques-uns de ces chefs-d’œu\re de triste rêverie comme les sait peindre ce maître des mélancoliques aspects. C’est dans ces chaumières, sous ces cieux beaux, mais sans ardeur, que la vie doit être douce, facile et débarrassée des mille préoccupations compliquées de la vie moderne; dans ces champs, des Flamands heureux ont vécu, ils ont passé dans ces chemins, se sont abri-
tés sous ces hêtres et desaltérés à ces eaux. Tous ces paysages sont beaux, quatre ou cinq sont vraiment admirables, comme la Mare , une vaste étendue d’eau sous bois où s’ébattent des canards, et le Chemin creux.
Après quoi nous ne ferons plus que citer des noms, quoique souvent ces noms signent des œuvres d’une valeur réelle, qu’il faudrait admirer et admirer fort en tout autre lieu, mais qui, ici, ne sont plus que la foule; je cite sans ordre méthodique :
Breughel de Velours , Gérard Honthorst (Gérard des Nuits), Quintin Metzys , Franz Floris, Ferdinand Bol, Van der Meulen, Peter Neefs , Corneille Poëlembourg , David Téniers (le père), Adrien Brauwer , ungt-six pages des Ostades , Gabriel Metsu , les quatre Mieris , Skalhen , J. Steen , Pierre Van Laar (le Bamboche), Pierre de Hooghe, Adrien Vander Verf, Paul Brill , A. Guy p, dix-huit toiles de N. Berg hem , Veenix , Pynacker , A, Van den Velde , Moucheron , Karel Dujardin , Van Iluysum, etc., etc., car à les nommer tous je n’en finirais pas.