LES FRANÇAIS
L’école française est représentée à l’Hermitage par un nombre d’œuvres relativement considérable; plus de deux cents toiles, œuvres bonnes généralement, quelquefois excellentes ou jolies, comme les Paysages de Claude Lorrain ; le Paralytique de Greuze; le Scipion de Poussin; la Junon de Vanloo; la Famille du Fermier d’Honoré Fragonard, etc. — C’est surtout le dix-huitième siècle qui a fourni de ses produits la galerie de la grande Catherine, l’on y rencontre des œuvres de presque tous les maîtres, même secondaires de cette
époque; aussi quand M. Viardot s’écrie, après avoir cité les noms de plusieurs de ces maîtres, parmi lesquels nous trouvons : Raoux, Jeaurat, Noël IJ allé et Demachy : « Si j’en connais pas un, je veux être pendu! » il nous met en droit de lui dire : « Comment se fait-il, monsieur, que vous, qui avez monographie toutes les galeries d’Europe, ou peu s’en faut, vous ne connaissiez pas tout d’abord notre école , et dans celle-ci un charmant portrait de femme de Raoux, qu’on voit à la galerie des Offices à Florence? Et Demachy, monsieur, pour ignorer son nom, n’avez-vous pas lu les Salons de Diderot, vous, un critique d’art, vous qui, toute votre vie, avez écrit sur la peinture? Et Halle, ce Halle auquel le grand maître de la crilique artistique s’adresse ainsi : « Le sujet était bien ingrat; vous vous trompez, monsieur Hallé... etc.... voyez comme YEsther du Poussin se présente devant Assuérus. » — Quant à Colombel , n’avez vous pas souvenir d’un certain Colombel qui faisait les figures dans les tableaux de Claude Lorrain? — Demachy, d’ailleurs, était professeur de perspective à l’Académie des beaux-arts de Paris, et Jeaurat académicien; et puis ce n’est pas seulement dans Diderot, mais dans l’Abécédario de Mariette, et même dans l’Almanach Royal, que vous trouvez à chaque page le nom de ces maîtres. — Mais venons à quelques belles toiles et à quelques noms de la noblesse de notre école française.
Nicolas Poussin (1594-1665) compte à l’IJermitage plus de vingt tableaux, parmi lesquels il faut citer : la Continence deScipion ; une Visitation , belle composition de cinq figures d’un très-grand style; Esther devant Assuérus , c’est ce même tableau que Diderot recommandait avec enthousiasme aux peintres d’histoire de son
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temps; poussé au noir, mais d'une composition large et noble ; le groupe des femmes y est de toute beauté.
Claude Gelée , dit le Lorrain (1600-1682). Quatre admirables toiles qui proviennent de la galerie de la Malmaison : les Quatre Heures du Jour , « le Matin, Midi, le Soir, la Nuit. » Le matin : le centre du paysage est rempli par deux magnifiques grands arbres au pied desquels paissent des moutons ; à droite, sur le second plan, une de ces ruines élégantes et fermes, comme sait les faire ce maître du paysage ; à gauche, des eaux, et partout de la lumière et du charme. — Une Marine ou port de mer, c’est-à-dire un de ces merveilleux soleils couchants empruntés à l’Italie, et auxquels l’eau vient prêter le charme saisissant de ses reflets. C’est là une toile du plus vrai style et du plus attachant effet ; on se sent gai à regarder ces teintes empourprées d’un soleil franc et vigoureux ; et puis ce sont des hommes déchargeant un bateau; un vaisseau à l’ancre; et, à droite, un portique grandiose et joli, qui semble avoir été construit pour s’harmoniser avec ce magnifique soleil, qui le dore de ses derniers rayons, et ce beau ciel qui n’a jamais connu les tristesses du brouillard ou les grisailles sombres de la pluie.
Pierre Mignard (1610-1695), ce peintre tant décrié par quelques-uns et qui a fait de si jolies choses. Portrait de la duchesse de la Vallière en Flore ; nous possédons un portrait de mademoiselle de' la Vallière, de Mignard, qui diffère de celui-ci de manière à faire douter de l’authenticité de l’un ou de l’autre; mais nous devons dire que le nôtre se rapproche beaucoup plus des portraits, considércscomme authentiques, qui se trouvent à Versailles. — Une Famille de Darius aux pieds d,’A~
lexandre (gravée par Édelink) ; ce n’est plus là le Véronèse.
Carie Vanloo (1705-1765). Junon sur un nuage; à ses côtés, un petit Amour ailé qui joue avec un paon. Cette Junon d’Opéra est charmante, l’Amour a de petits mouvements d’une grâce extrême. En somme, joli dessus de porte, agréable à l’œil.
Greuze (1725-1805). Une toile célèbre, mille fois gravée et lithographiée : le Paralytique , composition toujours un peu théâtrale, mais jolie, et puis ces petits minois de Greuze, si désolés qu’ils soient, sont toujours si jolis! Ce tableau s’abîme et aurait besoin de réparations. — Une Tête de jeune fille coiffée d’une cornette.
Honoré Fragonard (1733-1807). Ce peintre si divers qu’il se fait méconnaissable, ce dessinateur si joli, ce coloriste spirituel qui joint le charme à la puissance, a, dans la Famille du fermier , déployé toutes ses qualités de séduction et il séduit. Sur le devant du tableau, des enfants qui jouent avec un chien à l’air bénin , et derrière, dans le clair-obscur, deux grands enfants, de ceux qui n’ont plus de lisières, et qui, profitant de ce que les petits, fort occupés de leurs jeux, ne peuvent les apercevoir, tâchent à s’embrasser ; le tout peint avec un rayon de soleil. C’est charmant, je n’en saurais dire davantage. Ce tableau, gravé par Beauvarlet, a été souvent depuis reproduit par la gravure et la lithographie.
Après quoi il nous faudrait citer le portrait du duc d'Alençon , frère d’Henri III , de François Clouet (...1540...); le Moïse sur les joncs , grande et belle composition de Lesueur (1617-1655) ; un beau Portrait de Vieillard d’ Hyacinthe Rigaud (1659-1743); un Dîner champêtre , une Sainte Famille et le Petit Savoyard ,
tle Vatteau (1684-1721) ; dix-sept toiles de Joseph Vernet (1712-1789); deux petits paysages de Lantara (....-1783); de charmantes Baigneuses, de Lancret (1690-1745); des Soldats jouant aux dés , d eMoyse Va lentin (1600-1632), tout à fait dans le sentiment du Caravagc, et qui n’ont pas la vigueur de ce chef-d'œuvre du Vatican qui a nom le Martyre de saint Procès et de saint Martinien , et qui dénotait en Valentin un maître des plus puissants ; mais il mourut à trente-deux ans ; — une Assemblée des échevins de Paris , esquisse de Lar gillière (1656-1746). Qui nommerais-je encore ?... Boucher (1704-1770) et sa Sainte Famille; Lebrun (1619- 1690) ; Le Guaspre (Dughet) (1613-1675) ; Simon Vouet (1590-1649); Subleyras (1699-1749); Jacques Courtois dit le Bourguignon (1621-1676) ; Sébastien Bourdon (1616-1671) et son J Retour à la ferme ; J. Jouvenet (1644-1717); La Hyre (1606-1656); les Coypels ; les De Troys ; Nattoire (1700-1775); Lafosse (1640-1706) ; Hubert Robert (1733-1808) ; madame Vigéè-Lebrun (1758-1831).