PRÉAMBULE
Quoique ayant l’intention de consacrer une étude spéciale, sérieuse et détaillée à cette institution étrange et anormale en notre temps, du Servage en Russie , je ne veux pas que ce livre reste complètement muet à l’endroit de cette grave question, qu’agitent aujourd’hui, et que retournent sous toutes ses faces, afin d’arriver à une solution bonne, prompte et facile, l’Administration impériale et tous les penseurs qui rêvent ou écrivent d’Arkangel à Astrakan , de la mer Baltique à la mer de Behring. Toutefois réservant mon opinion pour le jour où, tous documents réunis, je pourrai discuter preuves et pièces en main, je ne vais dire ici que des faits généraux, raconter ce qui est, et appuyer mon récit d’exemples ou de citations empruntés aux ouvrages qui déjà se sont
occupés de cette matière, aussi curieuse qu’intéressante. C’est là, en effet, un sujet propre à attacher le lecteur indifférent, qui ne veut que du pittoresque et des mœurs en dehors du connu, autant que l’homme soucieux du bien de l’humanité, qui se dévoue à l’étude ardue des améliorations sociales.
Après ce préambule quelque peu ambitieux peut-être, eu égard à ce qui va suivre, j’entame mon récit :
Caractère du paysan russe : bon et doux. — Ses aptitudes. — Son intelligence. — Sa figure. — Son aspect.
Le peuple russe est foncièrement intelligent et bon ; s’il n’a pas le don de l’initiative, qui fait les précurseurs en matière de civilisation, tout au moins a-t-il, poussé jusqu’aux bornes extrêmes, le don de l’imitation. Nul, mieux qu’un paysan russe, n’est propre à tout faire de ce qu’il a vu faire, et cela avec les éléments les moins convenables : donnez-lui une hache, mettez-le dans un bois, et au bout de quelques jours vous allez voir s’élever, non pas une butte de bûcheron, mais une maison jolie avec toutes les découpures dentelées de bois taillé qui ornent nos chalets les plus élégants. — Le paysan russe a l’adresse de la main plus que nul autre, mais il a aussi plus que beaucoup d'autres l’adresse de l’esprit, l’intelligence facile. Il n’y a pour se convaincre de cela qu’à voir les cochers de place de Pétersbourg et de Moscou ; ils ne disent pas un mot de français, cette langue que la société russe parle presque exclusivement, mais ont-ils affaire à un étranger, la moitié d’un mot russe écorché et un signe, ils l’ont compris.
« Le Russe, disent à ce propos les Études sur la situation intérieure de la Russie , que nous avons eu et aurons encore à citer, le Russe a une disposition merveilleuse pour toutes choses.... Le plus souvent c’est le hasard qui décide du métier qu’il embrassera. S’il est fils de serf, c’est le seigneur qui lui dit : tu seras cordonnier, cuisinier ou tailleur. Pour remplir les différents métiers nécessaires dans un régiment, le colonel ordonne de désigner tant de selliers, d’écrivains ou de musiciens, et la chancellerie exécute ses ordres sans hésiter. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que ce choix, fait pour ainsi dire au hasard, sans consulter ni les dispositions, ni le goût de ces artisans improvisés, est ordinairement couronné d’un plein succès. »
Pour ce qui est de leur honté, on peut l’observer chaque jour, là où l’on observe le mieux le caractère de l’homme, dans l’ivresse; l’ivresse du paysan russe n’est ni bruyante ni brutale, elle est plus mélancolique que gaie, et tourne facilement à la tendresse; vous n’aurez jamais rien à craindre d’un paysan ivre, il sera toujours doux, respectueux et soumis.
D’autre part, vient-il à passer dans les rues un convoi de ces condamnés, souvent peut-être autant à blâmer qu’à plaindre, qui vont traverser les steppes pour gagner la Sibérie et les mines, vous allez voir accourir de tous côtés des mains secourables pour glisser un kopek à ces hommes, qui ne sont plus pour la masse que des malheureux. Vous allez voir les plus dénués, les plus mai vêtus, non pas s’apitoyer seulement, mais partager le denier du pauvre avec ceux-là qui vont si loin. Il y a certes dans ce fait qui se renouvelle presque à chaque instant, quelque chose de caractéristique qui dénote les bons instincts.
Assurément, d’une nation qui a conservé de telles mœurs populaires, d’une nation vulgairement bienfaisante, il y a tout à espérer; et les plus sévères peuvent beaucoup pardonner en présence de tels arguments de défense.
Si vous ajoutez à cela que l’envie, cette plaie de nos populations industrielles, ce cancer rongeur qui fait parfois de nos ouvriers des tigres ou des fous, si, dis-je, vous ajoutez que l’envie est un sentiment tout à fait inconnu du peuple russe, vous devrez conclure avec moi que, malgré ses instincts de rapine si violents (I), malgré son long assujettissement à la volonté absolue d’un maître, assujettissement qui a quelque peu altéré, chez lui, la faculté de penser pour lui, vous conclurez qu’en affranchissant le peuple russe on en pourrait faire un grand peuple.
Ceci dit, voyons un peu comment il vit, au double point de vue physique et moral.
Sobre par nécessité, dans un pays où la nature lui refusait l’abondance, le Moujik (Moujik , dit quelque part Castera, signifie, en langue russe, diminutif d’homme) est devenu sobre par habitude. Il ne mange guère que des légumes, particulièrement des choux, buvant du kwass, du thé, et puis aussi et alors sa sobriété l’abandonne, de l’eau-de-vie de grain, consolation à sa misère, bien su-
(1) Si, dit M. de Custines (lettre XXXme), à force de perquisitions, on découvrait l’objet volé au fond de quelque hangar, le larron en serait quitte pour dire qu’il Ta trouvé ! C’est l’excuse reçue en Russie; le vol y a passé dans les mœurs; aussi les voleurs conservent-ils une entière sûreté de conscience, une physionomie qui, jusqu’à la fin de la vie, exprime une sérénité à laquelle se tromperaient les anges. Leur naïf et caractéristique dicton me revient sans cesse à la pensée, comme il leur revient à la bouche : « Notre-Seigneur aussi volerait, s’il n’avait pas les mains percées. »
3 Ixk PÉTERSBOURG ET MOSCOU.
prême, car avec de l’eau-de-vie il oublie le bâton (4) de l'intendant, et les mauvais procédés de son maître, s’il a un mauvais maître.
Le bâton, du reste, ce déplorable instrument d’affaissement moral, n’a pas tout l’effet que paraît en espérer la police. — J’arrive un jour chez un de mes amis avec lequel je devais aller au Vassili-Ostroff, visiter
(1) Si le bâton est encore une punition légale en Russie, dès longtemps, comme on va le voir, le knout n'est plus qu'un souvenir, souvenir cuisant et cruel pour quelques-uns, sans doute, mais châtiment désormais aboli :
« Depuis longtemps la peine du knout est devenue bien rare en Russie. Il n’y a que les Cours qui puissent y condamner un coupable, et non la police, comme on le croit généralement. Autrefois, le nombre des coups s’élevait à deux et trois cents; plus tard le maximun a été considérablement réduit. De plus, une loi établissait que si, par la révision d’un procès quelconque, on découvrait que cette peine avait été injustement infligée, le tribunal qui avait prononcé la sentence était obligé de payer au malheureux condamné, 200 roubles argent pour chaque coup de knout. Par conséquent, les juges y regardaient à deux fois, avant de prononcer la condamnation, et n’infligeaient pas à la légère ce terrible châtiment.
» Le Code pénal de la Russie est infiniment plus doux que celui de la France ou de l’Angleterre. Les abus de la justice criminelle en Russie ne proviennent pas des lois, mais de leur mauvaise application ; et s’il y a véritablement quelque chose de blâmable, ce ne sont pas les châtiments prononcés par les tribunaux, mais les punitions correctionnelles de la police, plus arbitraire et moins consciencieuse que les instances supérieures. Le 'mauvais côté de la peine du knout git dans la latitude qu’elle donne au bourreau d’en faire à volonté un léger châtiment ou un supplice cruel. U peut, ne consultant que son bon plaisir ou des instigations étrangères, tuer un homme en trois coups, ou le laisser valide, même après un nombre dix fois plus considérable. Depuis quelque temps, le knout a été complètement aboli. » — Études sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales Russie, par le baron A. de Haxthausen. — Hanovre, 1847.
l’Académie des sciences ou le Corps des mines. — Nous montons dans son traîneau et je ne reconnais pas son cocher. — « Où donc est Ivan? » lui dis-je. — « Ivan est couché. » — « Est-il malade ?» — « Non, il a été battu.» — «Ah bah 1 » — « Oui, hier soir, continua mon ami, je me fais conduire au Grand-Théâtre, et je renvoie Ivan en lui recommandant de venir m’y reprendre à onze heures. — A la sortie, il était près de minuit, je cherche Ivan, je l’appelle, pas d’Ivan, ce que voyant, je prends un isvochik et je rentre chez moi ; aussitôt rentré, je m’informe de mon Ivan, et il s’en vient courbé en deux et se soutenant à peine, me raconter comme quoi, sans le faire exprès (je soupçonne toutefois ses bonnes intentions), il a accroché le traîneau du général X.... et comme quoi il a été arrêté, conduit à la police et battu; tout en me faisant son récit, il pleurait et gémissait. — Je me laisse appitoyer sur le sort du pauvre diable, et lui donne un rouble ; alors il se redresse et s’écrie en gambadant : « Bah ! à ce prix -là, ils peuvent bien me battre tant qu’ils voudront. » Toutefois aujourd’hui il est rompu. » Voilà ce qui explique ce proverbe populaire russe : « Un homme battu en vaut deux , » et ces paroles de M. de Haxthausen : « Parmi les Russes tout pouvoir se fait respecter par des coups, qui, du reste, n’altèrent en rien l’affection ni l’amitié. Tout le monde donne des coups ; le père bat son fds, le mari sa femme, le seigneur ou son intendant ses paysans, sans qu’il en résulte ni aigreur, ni rancune. Le dos même des Russes est habitué aux coups, et pourtant le bâton est encore plus sensible aux nerfs de leur dos qu’à leur âme. »
Le moujik est presque toujours bien fait; rien de plus rare en Russie que les hommes estropiés. Bossus, ban-
cals, borgnes même ne s’y rencontrent guère. La figure du paysan russe, souvent belle, malgré les traits saillants et le nez écrasé du kalmopk qu’elle a conservés, a toujours du caractère; jamais elle n’est plate et sans expression ; la barbe longue, les cheveux également longs, séparés au milieu de la tête, viennent ajouter encore à cette physionomie presque toujours agréable.
« L’aspect de Pétersbourg, dit M. de Ségur, frappe l’esprit d’un double étonnement ; il y trouve réunis l’âge de la barbarie et celui de la civilisation, le dixième et le dix-huitième siècle, les mœurs de l’Asie et celles de l’Europe, des Scythes grossiers et des Européens polis, une noblesse brillante, fière, et un peuple plongé dans la servitude.
» D’un côté, des modes élégantes, des habits magnifiques, des repas somptueux, des fêtes splendides, des théâtres pareils à ceux qui embellissent et animent les sociétés choisies de Paris et de Londres; de l’autre, des marchands en costume asiatique, des cochers, des domestiques, des paysans vêtus de peaux de mouton et portant de longues barbes, des bonnets fourrés, de longs gants de peau sans doigts, et des haches suspendues à une large ceinture de cuir.
» Cet habillement et les épaisses bandes de laine qui forment autour de leurs pieds et de leurs jambes une espèce de cothurne grossier, font revivre à vos yeux ces Scythes, ces Daces, ces Roxolans, ces Goths, jadis l’effroi du monde romain. Toutes ces figures demi-sauvages que l’on voit à Rome sur les bas-reliefs de la colonne Trajane, semblent renaître et s’animer à vos regards.
» On entend encore cette même langue, ces mêmes cris qui tant de fois retentissant dans les échos du mont
Hémus et dans ceux des Alpes, ont fait souvent reculer les légions des Césars de Rome et de Byzance ; mais en même temps, Iorsqu’en conduisant leurs barques ou leurs voitures, ils frappent les airs de leur chant assez mélodieux, quoique monotone et presque plaintif, on s’aperçoit que ce n’est plus dans le pays des Scythes indépendants que l’on se promène, mais dans celui des Moscovites, dont une longue servitude d’abord sous les Tartares et ensuite sous les boyards russes, a courbé la tête et abattu la fierté sans cependant détruire leur vigueur antique et leur bravoure native. »
Costumes : la duschagraika, chaufferette de l’âme; la touloupe; le caftan; les bottes de feutre et les lapki. — Le cocher et son troïka.
Le costume du paysan russe est à la fois pittoresque et joli; c’est en été, la chemise ou plutôt la tunique légère, de couleur le plus souvent rouge , boutonnée au cou sur le côté, serrée à la taille et retombant sur le pantalon large et bouffant qui s’arrête au haut de la botte, à moins que le moujik ne porte des lapki, c’est-àdire des chaussures faites d’écorce d’arbre et nouées autour de la jambe par des bandelettes de même sorte. En hiver, il met par-dessus le tout, la touloupe de peau de mouton, c’est-à-dire une tunique courte faite de peau, cuir en dehors et fourrure en dedans; comme coiffure quelquefois une calotte de ficelles doublée d’étoupes, ou le bonnet fourré ; plus souvent le petit chapeau évasé à large fond, à forme basse et à bords imperceptibles, orné, pour les plus élégants, comme les cochers, d’une
plume de paon. Les cochers, qui, je le répète, sont les plus élégants xd’ entre les moujiks, portent, hiver comme été, le caftan, c’est-à-dire une longue robe de drap bleu, plissée à la taille de plis innombrables, et serrée par une ceinture de couleur tranchante, presque toujours rouge. Rien, du reste, n’est plus pittoresque que de voir le cocher russe conduire un troïka à toute vitesse; un troïka, c’est-à-dire un traîneau à six places, qui rappelle le char des anciens. Ces trois chevaux attelés de front, avec les ornements argentés de leur attelage et les grelots de leurs colliers, ce cocher drapé dans son long caftan de drap et qui debout, en avant de la voiture, tient les rênes des deux mains et mène à toute bride ; enfin ce troïka élégant et étrange, tout cela forme un ensemble saisissant qui plaît à l’œil. Du reste, il semble que le cocher ait conscience de l’originalité et de la beauté de son attelage, tant il met de fierté dans sa prestance et d’élégance dans son habileté à guider ses chevaux. Cocher par excellence et sans égal , le paysan russe a une prédilection toute particulière pour ce métier qu’il exerce avec passion, avec frénésie; dès dix ou douze ans, employé dans les écuries du seigneur auquel il appartient, il n’a qu’un souci, qu’un but : devenir cocher, et s’il ne peut l’être chez son maître, il demande la permission de se placer chez un loueur. Avec le temps, s’il a amassé un peu d’argent, il achète un cheval et un droschky, et, dès lors, le monde est à lui, il a son idéal. « Dès lors, dit le baron de Ilaxthausen, il passe sa vie sur le pavé; voiturant tout ceux que le ciel lui envoie, il ne se donne même pas le temps de dîner à son aise et profite d’un intervalle entre deux courses pour donner à son cheval un peu cl’avoine qu’il porte toujours avec lui.
» Frugal à l’excès, il ne dépense presque rien pour sa nourriture, et ne retourne que vers les quatre à cinq heures du matin à la maison, où lui et son cheval se reposent... — Dans la rue, le passant bien habillé n’a besoin que de se retourner une lois pour voir arriver à toutes brides une demi-douzaine d’entre eux, lui offrant leurs services et l’engageant avec les plus vives instances et les plus charmants sourires à monter dans leurs voitures... La surveillance que la police exerce sur les isvoschicks est très-sévère. Celui qui écrase un passant (ce qui arrive fort rarement et ce que je n’ai jamais vu) est arrêté, et on le fait soldat si l’individu est mort des suites de la blessure; sinon, il reçoit une punition corporelle et son cheval est confisqué au profit du dépôt des pompiers. »
Pour ce qui est du costume des femmes, s’il est aussi pittoresque, il n’est pas à beaucoup près aussi pittoresquement porté que celui des hommes; il se compose comme coiffure du pavoinik ou du kakoschnik, dont nous avons déjà parlé. « Les femmes mariées, dit Oléarius, mettent leurs cheveux dans des bonnets; mais les filles les laissent traîner sur le dos, partagés en tresses et les nouent au bout d’une houppe de soie cramoisie. » Comme vêtement, les femmes n’ont guère d’original que la Duschagraïka , espèce de caraco long, serré et plissé à la taille, bordé d’une ganse d’or ou de fourrures, dont le nom gracieux signifie littéralement : « chaufferette, de l’àme. » — Quelquefois aussi, les femmes portent, comme, les hommes la touloupe de peau de mouton et les bottes de cuir ou de feutre.
PÉTERSBOUBG ET MOSCOU.
Chants populaires. — Danse nationale. — Une soirée au camp de Petrofsky. — Les danseurs de régiment. — Les Lochkvs et la Balalaïka.
« Le vingt-troisième jour, étant à dîner, nous entendîmes pour la première fois la musique du pays, composée d’un luth et d’un violon, qu’ils accompagnaient de la voix, chantant des airs à l’honneur de leur czar Michel Federovitz , et voyant qu’on les souffrait , se mirent à danser d’une étrange manière. Les hommes et les femmes dansaient d’une même façon, chacun à part, faisant bien des grimaces et des gesticulations, les mouvements des mains, des épaules et des hanches étant plus violents que ceux des pieds , dont ils ne font que trépigner, ne bougeant presque pas de la même place. » Voilà comme les choses se passaient au commencement du dix-septième siècle, au temps où Adam Oléarius, bibliothécaire du duc de Holstein et mathématicien de sa cour, faisait son Voyage très-curieux et très-renommé en Moscovie , Tartarie et Perse. Nous allons voir qu’à peu de différence près c’est encore ainsi que dansent et chantent les Moscovites.
C’est au camp de Petrofsky que je vis pour la première fois exécuter la russe, cette danse à la fois si originale, si étrange et si entraînante que les danseurs , emportés par une singulière ivresse de mouvement, semblent avoir tout oublié. .. . sauf la danse ; je ne sais pas ce que sont les derviches tourneurs, mais j’affirme que les danseurs russes sont bien curieux. Nous avions dîné avec les officiers de tirailleurs de la famille impériale,
nous avions été servis clans cette admirable vaisselle plate du régiment, dont chaque pièce d’argent ou de vermeil a la forme des vieux vases slavons, des ustensiles des aïeux; on nous avait, à la fin du repas, passé la coupe fraternelle, cette bratina qui renferme quatre ou cinq bouteilles de champagne, et clans laquelle chacun trempe ses lèvres avant de la passer à son voisin; le repas terminé, le colonel voulut nous donner spectacle complet, ou plutôt nous initier aux habitudes, pour nous si étrangement intéressantes, de la vie russe : il donna l’ordre de faire venir chanteurs et danseurs. Chaque régiment ou même chaque compagnie d’un régiment, possède ses chanteurs et ses danseurs, qui, placés en tête de la colonne, la précèdent en chantant durant les longues marches à travers les steppes, trompant ainsi la fatigue du chemin. — Bientôt donc nous vîmes apparaître une première compagnie de chanteurs, non plus en uniforme, mais revêtus de la rubaka (chemise) nationale de couleur, et précédée du capitaine, fier de nous faire les honneurs de sa troupe. — Alors les chants commencèrent. Le zapevala (directeur, espèce de chef d’orchestre), un tambour de basque à la main, dirigeait les chanteurs et soutenait les forte de son tambourin. — Ce fut tout d’abord un chant plaintif, monotone, entonné par un ténor à la voix sur-aiguë et chevrotante, avec refrain repris en choeur; puis ce fut un duo, espèce de causerie rhythmée à deux voix d’hommes, soutenue ou interrompue çà et là par les notes aiguës ou profondes du chœur. — C’est d’ailleurs une scène tout entière, jouée par des acteurs qu’elle intéresse, beaucoup plutôt qu’un chant débité avec l’intention prétentieuse et préconçue de charmer les oreilles des auditeurs.
— C’est, je le répète, une interrogation par la voix, le geste, l’expression de la physionomie, adressée au chœur tout entier par le soliste qui a entonné la chanson :
« Qui donc a vu passer sa bien-aimée? — Est- elle morte, l’a-t-elle oublié? etc. »
Ou bien c’est un chant plus vigoureux, plus accentué, chant de guerre, de meurtre ou de triomphe, mais celui-là beaucoup plus rare; le fond de la musique populaire, reflet du caractère russe, est surtout mélancolique, rêveur, tendre ou plaintif.
« Quand, dit l’auteur des Études sur la Russie, on voit l’habitant du nord de la Russie, si gai, si insouciant, si vif et si léger, on est vraiment frappé du contraste qui existe entre lui et ses chants, cette image expressive de l’état de l’âme! Toutes les chansons populaires sont d’un rhythme monotone, pour la plupart en mineur et finissant par une note prolongée, décroissante et plaintive. A quoi doit-on attribuer ce singulier désaccord ? Est-ce une plainte contre la rigueur du climat, contre les froides teintes d’un ciel à peine azuré, ou contre la parcimonie de la nature si avare de lumière, de fleurs et de fruits? Où trouver le mot de cette bizarre énigme, si ce . n’est dans l’opposition entre le caractère de l’homme porté à la joie et une nature âpre et sévère? L’attribuer à une autre cause, ou en chercher l’explication ailleurs, serait, je crois, déraisonnable, car, etc... Cet accent ou plutôt cette intonation mélancolique, semble avoir influé sur le timbre de voix de tout ce peuple ; il est doux et agréable à l’oreille, soit dans les moments de gaieté ou de colère; qu’il chante ou qu’il dispute. Quand le paysan excite ses chevaux, on n’entend jamais les sons durs et gutturaux des peuples d’origine germanique et
romaine: toujours perce, comme à travers un gosier voilé, l'intonation mélancolique, l’accent plaintif dont j’ai parlé. »
Après les chants, ce fut la danse; cette danse à deux si tranquille ou si passionnée, si remuante ou si calme ; ce sont, de la part du cavalier si elle est dansée par un homme et une femme, de la part de l’un d’eux, si ce sont deux hommes qui dansent, des mouvements gracieux ou étranges, pressés ou lents, des pirouettes rapides, des contorsions singulières, et de temps à autre des trépignements de pieds accompagnés de cris, le tout soutenu par le tambour de basque et les lochkys, espèce de triangle de bois, dont le sommet est surmonté d’une partie ronde et creuse en forme de cuillère (lochka), d’où le nom de l’instrument, et dont les côtés sont garnis de grelots. Parfois encore, et, le plus souvent, quand ce sont des paysans et non des soldats qui dansent, l’accompagnement se compose d’une balalaïka, espèce de guitare en bois blanc à trois cordes, d’une fort jolie forme.
En résumé, je ne sache guère de spectacle plus curieux que celui des chants et des danses de ce peuple ; parfois on est attendri, comme le chanteur dont la voix tremble ou pleure; parfois on se sent enivré et comme pris de vertige, en voyant le tournoiement frénétique du danseur; parfois encore on se repose doucement à écouter l’un .qui se plaint sans amertume, à voir l’autre qui se complaît à des mouvements allentis et empreints d’un charme voluptueux. A la fin de chaque morceau, le capitaine de la compagnie qui avait chanté, faisait verser de l’eau-de-vie à ses hommes, et, buvant le premier, il était salué par les hourras de sa troupe.
Quant à nous, nous passâmes là une soirée à la fois originale, charmante, et si pleine d’attraits, que nous oubliions complètement que Moscou était loin et qu’il y avait bal à l’assemblée de la noblesse. Tout entiers livrés aux impressions vives et inattendues que nous avait causées ce spectacle nouveau, nous eûmes grand’peineà quitter le camp, et encore, dans notre étonnement ravi, ne remerciâmes-nous pas comme il l’eut fallu, le colonel Arbousof et le lientenant-colonel Joukof’ (pardon, messieurs, si j’écorche vos noms), qui venaient de nous procurer ce plaisir. — Qu’ils veuillent donc bien recevoir ici nos remercîments.
Religion du peuple et des grands. — Respect et culte des images. — Lejeune. — Les Bogs on Bojlie des appartements. — La « Vernm Icon » et sainte Véronique. — Gengis-Khan et la A^ierge immaculée, sa mère. — La pomme de terre du paradis terrestre.
Le peuple russe est sinon très-religieux, ce que je ne saurais affirmer, tout au moins très-pratiquant et respectueux jusqu’à l’observation la plus rigoureuse, des règles établies par l’Église; il est croyant, et plus instruit des choses religieuses que de toutes autres choses. On a pu juger par la discussion théologique entre paysans, que j’ai donnée au chapitre XXV, de l’étonnante logique et du savoir presque profond, que déploient les sectaires ou les orthodoxes, quand ils viennent, au temps de Pâques, sur la place du Kremlin, défendre leur foi ou combattre les doctrines de leurs adversaires. Il se peut qu’un paysan russe ne sache pas lire, mais il saura les prières slavonnes du rite grec, et il n’est pas rare de rencontrer des
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gens du peuple qui sachent écrire et lire, non pas seulement le russe, mais encore le slavon , la langue sacrée. Du reste, l’observation rigoureuse de la règle religieuse n’est pas en Russie, seulement le partage du peuple; on jeûne et on pratique tout aussi bien dans les hautes classes de la société. Durant les six semaines du grand carême, nul ne mange de viande, ni même d’œufs; aux jours indiqués par les canons de l’Église, tout le monde fait maigre sans exception. Il est vrai de dire que le maigre des grands seigneurs est un peu du maigre d’évêque : du sterlet, etc , arrosé de champagne; pour le peuple, habitué à ne manger de viande que par exception, le maigre, chou ou autres légumes, n’est pas une privation.
Peut-être, en Russie, pousse-t-on plus loin encore que dans le midi de l’Italie Je respect de la forme, ou plutôt la confiance dans l’efficacité d’une pratique outrée. Si l’on rencontre à ciiaque coin de rue et même dans l’intérieur de chaque maison (I), habitation de serf ou de seigneur, bureaux ou administration publique, une image (liojhe), devant laquelle brûle l’huile sainte, on est sûr aussi de trouver devant cette image, en pleine rue, cinq,
(1) « Quand on entre dans leurs maisons, hors des villes, on reconnaît la simplicité des vieilles mœurs rustiques : l’agreste bâtiment est composé de troncs d’arbres couchés et croisés les uns sur les autres; une petite lucarne sert de fenêtre; un large poêle remplit la chambre étroite, qui n’a d’autres meubles que des bancs de bois.
En évidence, se trouve l’image d’un saint bizarrement et grossièrement peinte, au milieu d’un large cadre de métal ; c’est à ccltc image qu’avant (le saluer le maître du logis on doit rendre le premier hommage. » (Comte de Ségur, Mémoires, Souvenirs et Anecdotes.)
PfiTERSBOURG ET MOSCOU.
six, huit individus arrêtés, la tête découverte, se signant et s’inclinant jusqu’à terre à plusieurs reprises. Dans la rue principale de Pétersbourg, la Perspective, devant la cathédrale de Kasan, il y a toujours nombre de gens arrêtés et se signant; quelquefois même c’est sur le trottoir qui fait face à l’Église, de l’autre côté de la
rue, à quatre-vingts mètres du monument sacré, qu’ils
accomplissent ce pieux devoir; les cochers eux-mêmes
en conduisant leurs traîneaux, et les personnes qui sont en voiture, ne passent jamais devant l’Église sans se découvrir et se signer. A Moscou, et il doit en être ainsi dans tout l’intérieur de l’empire, ce n’est plus seulement du respect qu’on a pour les images, c’est du fanatisme; elles y sont toujours entourées d’une foule compacte et éclairées d’un nombre infini de lampes saintes. — Dans les églises on ne peut guère circuler sans courir le risque d’écraser quelque pénitent ou pénitente, non pas seulement agenouillé, mais étendu sur les dalles de tout son long et frappant la terre de son front humilié. Mais, justice à rendre au culte grec, en présence de PÊtre- Suprême et dans ses temples, toute distinction cesse, pas de places réservées dans les églises pour les grands ou les riches, pas de bancs d’apparat, tout le monde est debout et agenouillé sur la pierre, à quelque place que bon lui semble.
Maintenant, au fond de ce culte si bien et si révérencieusement rendu aux images, y a-t-il une religion vraie et raisonnée ? Nous ne le croyons pas ; mais il y a certainement la foi naïve et sans calcul des peuples primitifs. Le paysan croit à un Dieu protecteur, à son saint patron, et il l’implore en toutes circonstances, même pour le garantir en cas de vol ou de méfaits, contre les re-
cherches de la police ou la légitime punition du maître.
Avant de quitter le terrain de la religion, que nous n’avons fait qu’effleurer, empruntons au baron de Haxthausen, notre guide, deux ou trois détails assez curieux :
« Leur architecture est, dit-il, comme tout ce qui se rapporte au culte grec, soumis à des règles déterminées, dont, anciennement, on ne s’écartait presque jamais... Le vaisseau de l’église est ordinairement carré; au milieu, soutenue par des colonnes, se trouve une coupole élevée, représentant à l’intérieur en fresque (sur fond d’or), le Christ bénissant le monde, comme dans les cathédrales de Novgorod et de Sainte-Sophie , à Kieff. Cette dernière a été probablement bâtie sur le modèle de Sainte-Sophie de Constantinople. Le sanctuaire est distingué de la nef par une séparation assez élevée, avec trois portes conduisant à l’intérieur, et qui se nomme ikonostase. Extérieurement, à côté de la coupole principale se trouvent ordinairement encore deux autres coupoles de moindre grandeur; mais en général elles sont au nombre de quatre, une à chaque coin. Ces nombres ne sont pas arbitraires ; car ils ont une signification symbolique qu’on peut expliquer ainsi : trois coupoles représentent la Trinité; cinq, Jésus et les quatre évangélistes; et treize, le Christ entouré des douze apôtres. Les cloches sont suspendues dans un clocher adjacent à l’église; là où il n’y en a point, dans un des eampanilles du temple, qui sont, pour lors, construits en forme de tour. La coupole du milieu ouvre toujours sur la nef. »
Il dit, autre part, à propos de celle que nous avons appelée Sainte-Véronique de « verumicon (image vraie) » : Une *emme juive avait essuyé le visage du Christ, et le linge
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ensanglanté avait conservé les traces de ses plaies, d’où le nom de Véronique , qui fut celui d’une religieuse de Milan, du quinzième siècle, et qu’on avait baptisée de ce nom, d’après la légende du Saint-Suaire. »
Et enfin, au chapitre si intéressant consacré aux sectes nombreuses de l’Église grecque : « Les starovers considèrent la pcmme de terre comme un fruit du diable; ils vont même jusqu’à faire entendre que la pomme avec laquelle Ève tenta le premier homme était une pomme de terre. » Malheureuse Ève ! s’être damnée et nous avoir voués, pour si peu, aux éternelles douleurs de la vie et d’après la viel
Et encore : « Les Tartares Nogaï (Tauride) sont musulmans... à les entendre, Dschingisckan (Gengis-Kan), est né parmi eux, d’une vierge frappée d’un rayon de soleil et qui n’a jamais connu d’homme. »
YI
le servage : son origine. — Ukase de Boris Godounof. — Obrok et Corvée. — Paysans de l’État et des apanages. — Le marché aux esclaves et Alexandre 1er. — Lois d’Yaroslaf. — Le serf se croit propriétaire et n’est que propriété. — Partage des terres. — Le paysan devant la loi. — Serfs millionnaires. — Le service militaire libère du servage. — Contradiction.
Arrivons maintenant à la partie principale de cette espèce de monographie rapide consacrée au paysan russe ; voyons quelle est sa condition dans la vie sociale, sa situation vis-à-vis de la loi et de son maître, ses relations avec l’État ou les intendants. Avant d’entrer en matière, disons qu’à l’instant où ces pages arriveront au lecteur, peut-être le servage ne sera-t-il plus en Russie qu’un souvenir et comme le reste d’un
mauvais rêve, car nous croyons savoir de bonne source que l’administration impériale s’occupe activement de la suppression de l’esclavage; peut-être même en ce moment le décret d’affranchissement, longuement élaboré, n’attend-il plus que la promulgation; toutefois, voyons ce qu’est ou ce que fut un serf.
Pendant le temps que j’étais, à Pétersbourg, plongé dans l’étude on ne peut plus attachante de cette question du servage, je fus un soir présenté à l’un des hommes les plus éminents de l’empire par ses hautes connaissances et sa longue vie de labeur, tout entière consacrée à la recherche et à la solution des problèmes sociaux. J’étais heureux de connaître un tel homme et d’apprendre de lui le plus de choses possible; peut-être fut-il satisfait de trouver un auditeur bien disposé et qui paraissait le comprendre et se complaire à ses paroles; toujours est-il que nous nous entendîmes au mieux, et qu’il m’ouvrit avec une inépuisable complaisance, dont je ne saurais trop le remercier, les trésors de sa vaste expérience. Il me laissa feuilleter les pages si bien remplies de sa longue carrière, sans jamais se lasser, quoique j’y employasse une impatience et une curiosité de chercheur. Non encore satisfait de çe qu’il m’apprenait à chaque conversation nouvelle, j’entrepris un beau matin de lui écrire pour lui poser ni plus ni moins que les questions qui suivent :
Quel était l’état du paysan russe avant l’ukase de Boris Godounof, qui l’attache à la terre ?
Quelle est la teneur de cet ukase et quel en fut le motif?
Comment s’est établi le servage de fait qui n’existait pas de droit ?
Quel est l’état actuel du servage :
Dans les domaines particuliers;
Dans les domaines de l'État ;
Dans les apanages de Ja couronne?
Qu’est-ce que l’obrok?
Qu’est-ce que la corvée ?
Qu’était-ce que le marché aux esclaves du Pont Bleu, sous Alexandre Ier?
Comment fut-il supprimé ?
Il me répondit en une lettre toute charmante, trop charmante, que je ne saurais citer, récusant son autorité, me promettant tout ce qu’il savait, c’est-à-dire « fort peu, » disait-il, et concluant par les quelques lignes que je transcris ici, lignes « rapides échappées à la plume plus qu’à la réflexion, et qu’il ne faut regarder que comme des indicateurs imparfaits, » disait la lettre. — Toutefois les voici :
« Avant Boris Godunow (1598-1605), tous les hommes en Russie étaient libres, mais les terres appartenaient à la couronne, c’est-à-dire au gouvernement des princes, qui régnaient dans les différentes principautés russes. Il n’y avait d’esclaves que : 1° les prisonniers de guerre ou les hommes enlevés dans les pays ennemis ; et 2° les cholopis ou les hommes libres qui se vendaient eux-mêmes, ou qui étaient adjugés, par les tribunaux, aux créanciers (I).
(1) Il est on ne peut plus curieux de retrouver ici, et dans les lois que nous citons plus loin, les traces et la reproduction partielle de la loi romaine, qui, elle aussi, adjugeait le débiteur insolvable comme esclave au créancier. Karamsine dans sou llistoire de Veux; Are de Russie , au chapitre III du second volume , chapitre intitulé : « Droit russe ou lois d’Yaroslaf» (1015-1054), dit oeci :
PÉTERSBOURÜ ET MOSCOU. 361
» Mais les laboureurs étaient toujours libres. Dans la Russie centrale les terres labourables appartenaient aux nobles ou à la couronne. Les paysans travaillaient deux ou trois jours par semaine pour le seigneur, ou payaient obrok , c’est-à-dire une redevance en argent, en peaux de bêtes, en grains, etc. — Le 23 avril, jour de la Saint Georges, les paysans avaient le droit de quitter le pays où ils étaient et de chercher asile où ils voulaient. — De là grand désordre! Les terres étaient mal cultivées, les villages mal bâtis, tout était provisoire. Boris Godunow, un homme supérieur mais usurpateur {sic), pour pkiire à la noblesse publia un ukase (édit), en 1592, et défendit aux paysans de passer d’une terre à une autre terre; ils devaient rester éternellement dans le domaine où cet ukase les trouvait. Mais cette mesure n’était ap-
« Il est certain que les plus anciens esclaves dans notre patrie furent les descendants des prisonniers de guerre; mais au onzième siècle, il y avait déjà différentes causes qui faisaient priver un homme de sa liberté. Le législateur dit que ceux dont nous allons parler peuvent seuls devenir esclaves :
3° L'homme acheté par devant témoins;
2° Tout débiteur insolvable;
3° Celui qui épouse une esclave sans aucune condition;
4° Celui qui se mettra volontairement au service d’un autre, sans aucun engagement entre eux ;
5° Enfin, celui qui, moyennant un prix fixé, étant convenu d’être esclave pendant un certain temps, prendra la fuite et ne pourra pas prouver qu’il se rendait chez le prince ou chez les juges, pour demander justice contre son maître. Mais l’état de domesticité ne suffit pas pour constituer l’esclavage. Un serviteur à gages peut toujours quitter son maître en lui restituant l’argent qu’il n’avait pas encore gagné. Le domestique libre vendu frauduleusement comme esclave, devient libre de droit, et celui qui l’aura vendu devra payer douze grivnas au Trésor public. »
pliquée qu’aux grandes terres ; dans les petits biens on tolérait l’émigration. — Pierre le Grand compléta l’asservissement. — Sous les successeurs de Pierre il y eut de graves abus! On vendait des familles entières ou séparées, ou de jeunes garçons et des filles, comme des bœufs et des brebis. Cela dura jusqu’à l’avénement d’Alexandre Ier, qui défendit de vendre les hommes sans la terre. Moi, j’ai vu encore jusqu’en 1806, le trafic des hommes. — Aujourd’hui les paysans sont attachés à la glèbe, on les vend avec la terre à laquelle ils appartiennent, mais on ne peut les vendre comme des animaux.
« L’Empereur Alexandre Ier donna la liberté individuelle aux paysans de Livonie, Esthonie et Courlande. (Ajoutons qu’en Pologne les paysans sont libres.)
» La corvée, c’est le devoir des paysans de travailler pour le seigneur trois jours par semaine.
» L’obrok, c’est la somme d’argent que le paysan paye à son seigneur pour être affranchi de la corvée, et pouvoir travailler ou être marchand partout où il veut.
» Il y a beaucoup d’abus, mais le mal n’est pas légalisé.
» Le marché du Pont-Bleu n’a jamais eu une existence légale, toutefois y vendait-on des hommes. — Il fut supprimé par un règlement de police. »
Pour compléter cette note succincte, ou plutôt répon dre succinctement à deux de nos questions restées sans réponse, nous dirons tout de suite quelques mots des paysans de la couronne et des apanages.
Ceux-là, que l’on appelle aussi les paysans libres, ne sont pas propriété privée et ne peuvent plus le devenir. Ils n’apparlienncnt à personne, mais ils sont assujettis à payer à la couronne une redevance annuelle de 4 à 12 roubles par tête d’homme; à cerlaines corvées pour
PÉTERSBOORG ET MOSCOU. 303
l’entretien des routes et les travaux d’utilité publique; au transport et a la nourriture des soldats, à la charge par l’État de leur tenir compte de leurs déboursés. En échange de ces exigences qui leur sont imposées, ils reçoivent de une à dix déciatines (I) de terrain, selon que le gouvernement qu’ils habitent est plus ou moins fertile; sur ce sol, dont ils sont maîtres, ils cultivent, ce que et comme bon leur semble; mais ils sont tenus à ne point quitter le sol, sous peine d’être considérés comme déserteurs. — Avec cette organisation , le paysan de la couronne pourrait se considérer comme relativement libre et heureux, n’étaient les tchinovniks, dont les exactions viennent le pressurer de toutes façons; n’était encore la crainte des années mauvaises, car pour lui il n’y a pas comme pour les serfs des seigneurs, un maître obligé, non par l’humanité, mais par la loi et l’intérêt, à lui donner de quoi vivre quand la récolte est insuffisante.
Les paysans des apanages sont, eux, une propriété privée de la famille impériale et ne diffèrent guère, par leurs droits, des paysans de la couronne.
Il résulte de ce que nous venons de dire, que le paysan russe est chose du maître et non homme, qu’il ne se peut vendre qu’avec la terre à laquelle il appartient, mais qu’il se peut vendre, et, à ce propos, le serf fait ici une singulière confusion, ou plutôt il apprécie singulièrement la situation. Il se figure, non pas qu’il appartient à la terre, ce qui est la réalité, mais que la terre lui appartient, et, qu’en conséquence., il ne saurait la quitter. S’il vient à passer des mains d’un propriétaire dans celles d’un propriétaire nouveau, il se dit que lui, homme, a été vendu, et que sa terre, à lui , a dû le sui-
(1) La (léciatine vaut 1 hectare 484 centiares.
vre; et il est si bien convaincu, cet être inapte à posséder de par la loi, il est si bien convaincu qu’il est propriétaire de la terre qui l’a vu naître et le nourrit, qu’une des grandes difficultés de l’affranchissement gît dans cette conviction même. En effet, une fois libre, le paysan ne voudra plus quitter le domaine qu’il habite et cultive, et qu’il considère comme sien; la liberté, pour lui, c'est la possession de son bien, avec suppression d’obrok et de corvée, et sans la surveillance d’un maître et les exigences d’un intendant. Lui faire entendre qu’être libre, c’est avoir le droit de n’obéir plus qu’à sa volonté propre, tout en respectant celle d’autrui, c’est-à-dire en ne touchant à cette terre domaniale qu’autant que le maître y consentira et la lui affermera, c’est là une difficulté extrême, sinon une impossibilité. Cette croyance du paysan russe est si bien ancrée dans son esprit que, déjà plusieurs seigneurs, autorisés par le décret du 2 avril 1842, ayant voulu, sous les conditions légales, affranchir leurs serfs, se sont vus forcés de reculer devant l’entêtement naïf de ces possesseurs , qui voulaient bien être libres, mais en conservant leurs terres ; et, si ces maîtres ont trouvé des paysans assez intelligents pour comprendre leurs droits et les respecter, ces mêmes paysans ont refusé la liberté : « Qu’en faire, disaientils, sans terre pour nous nourrir?»
Donc, nous le répétons, le serf est la chose du maître; cependant, ce n’est plus, comme autrefois, une propriété absolue, dont on puissç disposer tout à fait à sa guise, en propriétaire. Quelques lois préservatrices, bien insuffisantes, sont venues essayer de mettre un peu d’humanité dans ces relations d’homme à homme ; ainsi tout acte illégal commis envers un serf est porté, par le ma-
réchal de la noblesse du gouvernement qu'il habite, à la connaissance du gouverneur, qui fait mettre provisoirement le coupable en tutelle, en attendant la confirmation du Sénat; et le même coupable peut être déclaré désormais incapable de posséder des biens auxquels sont attachés des serfs, et obligé de vendre tous les siens.
Pour ce qui est de la distribution aux serfs des terres qui doivent les faire vivre, c’est l’affaire du seigneur, qui organise à son gré la mise en exploitation de ses propriétés. Les uns divisent leur domaine en autant de parts qu’il y a de têtes d’hommes dans le village qui en dépend, etse voientforcés, chaque fois que quelquesjeunes gens atteignent leur dix-huitième année, c’est-à-dire l’âge auquel ils deviennent majeurs et producteurs, ils sont forcés, dis-je, de faire une répartition nouvelle. D’autres, plus prévoyants, laissent en dehors du partage un certain nombre de parts, qu’ils afferment, en attendant la majorité de leurs serfs enfants ou adultes; et les parts réservées jointes à celles que la mort vient, chaque année, priver de titulaires, suffisent à la bonne distribution du travail, sans obliger jamais, à moins d’événements extraordinaires, à un nouveau partage.
S’il a un bon maître, le serf ne demande pas à changer d’état , tout au contraire, comme va le prouver le trait suivant.
Un comte Schouwaloff, un peu embarrassé dans ses affaires et ayant besoin d’argent, résolut de vendre une de ses terres; aussitôt grand émoi parmi les paysans du domaine mis en vente; le comte était bon, équitable, et par là même adoré de ses serfs : aussitôt donc les paysans, menacés de quitter un maître qu’ils connaissaient et aimaient, pour un inconnu, députent vers leur seigneur
3G6 PÉTERSBOURG Et MOSCOU.
les plus anciens d'entre eux, pour le supplier de les conserver, de ne les point vendre : « Je ne saurais vous garder, leur répondit le comte, je n’ai pas l’habitude d’augmenter la redevance que me payent mes paysans, je ne veux pas entrer dans cette voie, et, d’autre part, je ne suis plus assez riche pour conserver ce domaine. » « Mais, dit le staroste du village, maître, il y a, moyen d’arranger tout cela, nous sommes assez riches pour que vous puissiez nous garder, et nous vous supplions d’accepter le double de l’obrok que nous avons payé jusqu’ici et de ne pas nous vendre. »
« Le mobile qui aiguillonne et vivifie tout, dit M. de Ségur, l’amour-propre, le désir de s’élever et de s’enrichir pour multiplier leurs jouissances, manquant presque généralement à tous les serfs de ce vaste empire, rien n’est plus uniforme que leur vie, plus simple que leurs mœurs, plus borné que leurs besoins, plus constant que leurs habitudes. Chez eux, le lendemain ressemble
à la veille, rien ne varie . Le peuple russe végétant
dans l’esclavage, ne connaît pas de bonheur moral; mais il jouit d’une sorte de bonheur matériel, car ces pauvres serfs, certains d’être nourris, logés, chauffés par le produit de leur travail ou par leurs seigneurs, et étant à l’abri de tous besoins, n’éprouvent jamais le tourment de la misère ou l’effroi d’y tomber, funeste plaie des peuples policés, mille fois plus heureux cependant parce qu’ils sont libres ! ! ! »
Après quoi il faut citer ce proverbe russe si mélancoliquement joli :
« L’oiseau est bien dans une cage d’or, mieux sur une branche verte. »
Donc, à défaut d’autre bonheur, au moins les serfs
PÉTERSI30URG ET MOSCOU.
n’ont-ils pas à redouter la faim, leur seigneur devant prendre soin d’eux s’il arrive ou une année de disette, ou
quelque accident qui, détruisant les récoltes, les laissent
sans ressources; d’autre part, ce même seigneur peut aussi, s’il a des serfs riches, leur prendre tout, puisqu’ils n’ont pas le droit de rien posséder, à la seule condition de les faire vivre. Mais comment se fait-il qu’il y ait des serfs riches? — C’est que, si parmi les paysans, la plupart cultivent la terre qui les a vus naître, les fait vivre et les verra mourir, d’autres, moyennant une redevance annuelle payée au seigneur, obtiennent de lui la permission de quitter la terre domaniale et d’aller dans les villes comme artisans, bateliers, cochers, colporteurs ou marchands. Parmi ces derniers, il en est, et beaucoup, de fort riches; on cite des millionnaires parmi les serfs des princes Galitzin, Woronzoff, Jousoupoff, des comtes Scheremetieff, Voronzof-Dachkof, Ouvaroff, etc. Pour devenir riches, il a fallu non-seulement qu’ils fussent habiles, ils le sont trop peut-être, mais encore qu’une habitude de tolérance vînt faire taire la loi qui ne permet pas de faire à un serf un crédit déplus de cinq roubles assignation (environ cinq francs). — Voilà donc des millionnaires esclaves; que vont-ils devenir? racheter leur liberté et vivre de la fortune qu’ils ont acquise? non pas. Il est des seigneurs pour lesquels c’est un luxe, une satisfaction que d’avoir des serfs riches; ceux-là ne dépouillent pas leurs esclaves, mais ne les affranchissent pas non plus. Il en est d’autres, qui poussent labonté jusqu’à laisser mourir leur serf en pleine jouissance de ses biens, mais qui, au jour de la mort, s’en viennent recueillir le fruit du travail de leur machine. Si, par hasard, cette machine humaine laisse en mourant des
héritiers, comme il arriva un jour d’un serf du comte alors ces héritiers réclament, pourvu toutefois que, comme ceux dont nous parlons, ils aient été, dans un jour de bonté , affranchis par le maître ; mais le maître sans se préoccuper outre mesure de cette réclamation, porte tranquillement la chose devant les tribunaux, qui déclarent les ingrats déboutés de tout droit. Et, en effet, que viennent-ils demander? l’héritage de leur père? Mais qu’était-ce que leur père? la propriété du comte***. — Donc la décision ne pouvait que leur être contraire, donc encore cette décision était de toute justice, sinon de toute équité.
Ainsi, on le voit, quant aux droits, le serf russe n’en possède d’aucune espèce, à moins qu’on ne veuille compter pour telle la loi, loi possible encore à éluder, qui ne veut pas qu’ils meurent sous les coups, ni dans les trois jours qui suivent la punition corporelle reçue 1
Maintenant, est-il pour le paysan un moyen d’échapper au servage? Oui, le service militaire lui donne la liberté personnelle, mais non pas encore sans difficultés ni entraves, et, contradiction étrange, l’esclave étranger, nègre ou turc, qui touche le sol de l’empire russe, devient libre !
De Pétersbourg à Varsovie: 1078 verstes. — La malle-poste russe. — Les stations de poste. — La Dwina, le Niémen, la Vistule traversés sur la glace. — La Pologne.
Varsovie, 1-13 mars 1837-
Ma chère Emilie,
La question était celle-ci : Traverser ons-nous ou ne traverserons-nous pas la Vistule ce soir? Après six jours et six nuits passés dans la diligence, coucherons-nous dans un lit, ou faudra-t-il nous résoudre à passer notre septième nuit dans quelque horrible maison de Juif du faubourg de Praga, en proie à des nuées d’insectes que le latin eût nommés et que je ne nommerai pas. — Et cette question, nous nous l’adressions à nous-mêmes et l’adressions à notre conducteur, à vingt verstes de Varsovie, à la dernière station de poste, quand l’arrivée à la même station du prince Gortschakof, gouverneur de la Pologne , se rendant à Pétersbourg, vint nous donner quelque espoir. Puisque le prince avait traversé le fleuve, nous pouvions, nous, le traverser à notre tour. Mais je m’aperçois que je ne suis pas clair; voici donc d’où nous venait ce doute cruel. La Vistule, durant tout
l'hiver, se traverse à pied sec sur la glace, et Ton n’y rétablit le pont de bateaux qu’après la débâcle; or, la température douce de février avait amené un dégel complet à Varsovie comme à Pétersbourg, et ébranlé quelque peu la solidité des glaces de la Vistule. Déjà ce n’était plus qu’avec des précautions que les lourdes voitures passaient le fleuve, quand, en présence d’une débâcle imminente et pour que les communications ne soient pas trop longtemps interrompues, on coupa la glace du fleuve sur une longueur de cent mètres et sur toute la largeur du cours. On pratiqua ainsi entre les glaces d’amont et d’aval un libre passage pour les barques ; mais le danger de la rupture existant toujours, le soir venu, défense expresse de laisser traverser qui que ce soit, pour quoi que ce soit; il nous fallait donc arriver avant le coucher du soleil, mais hélas ! .
Il était nuit close quand nous arrivâmes à Praga, de l’autre côté de la Vistule, et force nous fut de nous installer pour la nuit dans un bouge, où l’on ne put même pas nous donner de chambre, et de prendre pour salon (nous avions des dames), salle à manger et chambres à coucher, la salle unique d’un cabaret. Une fois le thé pris, nous installâmes les dames sur des canapés, qui n’avaient de ce meuble que le nom, et nous nous étendîmes dans nos pelisses sur des coussins jetés à terre. Le jour venu, il fallut s’occuper de la grande opération de la traversée en barque avec nos bagages, et, vu le peu de sympathie que se sentaient les dames qui nous accompagnaient pour cette promenade en bateau, ce ne fut pas une mince affaire; d’autant, encore, que le vent du nord faisait rage, nous gelait les mains et soulevait les flots en houle, de manière à nous ballotter quelque peu . Pour moi,
PÉTERSBOURG Eï MOSCOU. 371
j’étais enchanté, nous touchions au port; nous étions dans la capitale de la Pologne, et c’en était fini de la diligence où nous venions de passer de si longues heures. Et quelles heures! Partis de Pétersbourg le vendredi (un vendredi), 22 février — 6 mars, à sept heures et demie du soir, nous n’étions pas à une verste de la poste que notre voiture cassait sur le pont de la Sennaia, et qu’il fallait, deux heures durant, attendre une autre voiture, dans ces salons de la poste, vides maintenant et où tout à l’heure se pressaient nos amis venus pour nous embrasser et nous serrer une dernière fois la main. Là, étendu sur un divan et une cigarette à la main, oubliant mes compagnes et mes compagnons de voyage, je leur en demande pardon, je me pris à rêver, à songer à ceux que je quittais, que peut-être je ne reverrai plus, à tous ces bons instants passés à Pétersbourg, près de bons
amis . et qui déjà n’étaient plus que des souvenirs ; à
ces soirées de causerie intime, longues et toujours trop courtes, dont il vous souvient, amis, n’est-ce pas? à ces huit mois qui venaient de passer dans ma vie comme un songe, avec quelques éclairs de bonheur entrevus ou peut-être rêvés. Je me disais que nous étions fous, nous, qui non contents d’une place à peu près bonne au foyer, allions chercher au loin des regrets; je pensais à ce qu’il y a de cruel à voyager; à cet état de nomade, qui fait que le cœur doit saigner toujours ou se bronzer.
Oui, on arrive dans un pays inconnu, dont l’aspect vous plaît et vous attache, là on fait des connaissances, bientôt même des amis, auxquels on se lie par sympathie de caractère ou communion d’idées ; puis quand ces relations ébauchées commencent à devenir plus intimes et par cela même plus agréables, sonne l’heure du
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départ. Alors il faut tout rompre, et Ton a trouvé, quoi? un regret de plus, et, comme s’il n’y en avait pas assez dans la vie, une occasion de plus de verser quelques larmes douloureuses. — Voyagez donc, après cela, quittez les vôtres, ceux-là qui vous aiment; votre chez vous, auquel vous êtes fait et qui est fait à vous; vos habitudes, pour aller chercher des ennuis en route, des contrariétés à chaque pas, la triste et morne vie des hôtels et des restaurants, et, par-dessus tout cela, des regrets. — Mais voilà vraiment, je crois, que je médis des voyages, moi, comme si je n’avais pas encore à aller en Syrie, en Égypte, en Grèce, et comme si je n’avais pas l’envie de retourner en Russie; laissons donc cela, et revenons à nos longues étapes à travers les steppes russes et les campagnes polonaises. Les malles-postes russes sont généralement d’assez bonnes voitures, et on les trouverait douces s’il l’on n’y restait pas si longtemps. Elles sont divisées en trois compartiments; en avant, un coupé ouvert, et derrière, deux compartiments de deux places chacun ; d’où il résulte qu’on n’a pas de vis-à-vis, et qu’on se peut étendre ou à peu près. La nuit, une chandelle éclaire votre sommeil; il faut d’ailleurs que ces voitures soient larges et bien aménagées, sans quoi où mettrait-on ses fourrures, pelisses, paletots, hottes, et ses provisions ? Car, quand on se met en route, il faut nécessairement enr porter ses vivres, sous peine d’être obligé de se contenter du thé des stations de poste, la seule chose qu’on y rencontre pour la plupart du temps; aussi avions-nous notre cargaison, et quelle cargaison ! Vernet, mon compagnon de route, est un sybarite ! Donc nous avions du gigot et du baba, de la brioche et des saucisses, et de l’eau-de-vic et du bordeaux, le tout pour quatre personnes et six jours.
Dès notre premier repas, un jeune officier russe, fort charmant et obligeant, qui mangeait solitairement son jambon et buvait son thé, parut prêter quelque attention à notre succulent festin, et le soir, nous voyant réduits au thé de la station (on ne s’avise jamais de tout), nous avions oublié du thé, il vint le plus gracieusement du monde nous offrir de partager le sien. Comme tout Russe qui voyage, il avait avec lui, dans la voiture, une caisse à thé ‘portative , c’est-à-dire une petite malle peinte à fleurs, et renfermant une boîte à thé, un sucrier, un verre et une soucoupe. Nous acceptâmes avec reconnaissance, et dès lors s’établit entre nous un échange de bons procédés, thé et cigarettes de sa part, et de la nôtre la partie solide de l’alimentation.
Mais ici, ma cousine, permets à ma paresse (je suis brisé de corps et de cervelle) de te transcrire tout simplement, en les abrégeant, les notes de mon carnet de voyage. .
22 février-6 mars, vendredi 7 h. J- du soir. — Départ de Pétersbourg.
La voiture casse sur le pont de la Sennaia.
9 h. £, départ vrai; — 3 h. du matin Gatchina; — thé; première nuit bonne, bonne route, voiture douce.