‹ Petit BobChapitre 3 sur 18 · DANS LE JARDIN · texte numérisé non relu

DANS LE JARDIN

Bob. — Monsieur, c'est-il ici q' vous venez ?

Le monsieur. — Mais oui.

Bob, vivement. — Sonnez pas, monsieur,

j' vous en prie, j' vais vous ouvrir. Ça m'amuse tant, et comme on m' défend toujours d'ouvrir sans raison, alors comme ça vous en êtes une !... (// ouvre au monsieur,)

Le monsieur. — Est-ce que madame votre mère reçoit I

Bob. — Maman est en chemise, et il y a quelqu'un avec elle...

Le monsieur. — !I!

Bob. — Mais j' vais voir tout de même.

Elle est peut-être partie, la couturière, je vais voir!... {// revient au bout cVun instant.) Monsieur, maman vous prie d'entrer. {Ils entrent au salon.)

Bob. — Monsieur, vous pouvez vous asseoir, et moi aussi; maman m'a dit de venir avec vous, jusqu'à c' qu'elle soit prête, alors y faut q' je reste.

Le monsieur. — Mais je ne veux pas vous priver de jouer. Que faisiez-vous lorsque je suis arrivé ?

BoB. — Oh I pas grand'chose ! je m'amu*»

sais avec Léon.

BOB CHEZ LUI 3l

Le monsieur. — C'est votre frère ?...

Bob. — Non, c'est 1' chien d' maman. Mon frère c'est Fred ..

Le monsieur. — Ah ! et vous, comment vous appelez-vous ?

BoB. — Moi, c'est Bob, c'est-à-dire c'est Robert que j' m'appelle, mais on dit Bob.

c'est comme pour Fred ; c'est pas Fred, c'est Frédéric.

Le monsieur. — Et où est M. Fred ?

Bob. — Y prend sa leçon ; tout à Theure^ ça va être à moi.

Le monsieur. — Etes-vous déjà très savant, monsieur Bob?

BoB. — Oh! vous savez?,., pas encore très... C'est surtout l'écriture qui m'ennuie... pour le reste, j' l'aime, le reste... excepté le catéchisme! Mais faut pas V dire, parce qu'on m' gronde...

Le monsieur. — Comment ? on vous gronde quelquefois ?

BoB. — Oh! oui, allez!!! Ainsi, c' matin,

j' l'ai été bien grondé, c' matin ! deux fois, même, que j' Tai été !

Le monsieur. — - Et pourquoi cela?

BoB. — La première fois, c'était pour treize fautes dans quatre lignes... Après, c'est poui avoir... donné quelque chose à un pauvre...

par la fenêtre...

Le monsieur. — Vraiment, vous avez été grondé pour avoir donné à un pauvre ?... Et que lui aviez-vous donc donné ?

Bob. — Ah ! justement,. . c'est que voilà !... C'est ma tasse de chocolat que j' lui ai jetée... du second... nous étions au second... Alors il paraît que ça n'a pas pu lui servir... au contraire... ça l'a mouillé; et y m'a appelé « méchante gale »! Moi, j' ne suis pas méchant, nous allions déjeuner et il criait comme ça, en bas : J'ai faim... J'ai rien mangé...

(// imite le pauvre.)

Le monsieur, riajit. — C'est une bonne idée de jeter une tasse de chocolat par Ja fenêtre.

Bob. — Maman n'a pas trouvé.

Le monsieur, cherchant un sujet de conversation. — Et qu'apprenez- vous encore^ monsieur Bob ?

Bob. — Un tas d' choses, mais ça n' m'amuse pas d'en parler quand j' suis pas à ma leçon . Voulez-vous regarder des photographies ?

Le monsieur. — Si vous voulez.

Bob. — Tenez, voilà un album qui est plus amusant, parce que c'est tous des costumes... des beaux costumes. C'est d'un bal, y a pas longtemps, où qu'étaient maman et papa. [Il prend le livre.)

BoB, expliquant. — Ça, voyez-vous, monsieur, c'est une amie de maman qui est très jolie... est-ce pas qu'elle l'est ?..•

Le monsieur. — Oui. Ah ! voilà ce pauvre X... en Grec!

BoB. — Non, monsieur, c'est pas un Grec, c'est un eunuque ! Mon oncle a dit q' c'était le seul costume qui lui allait I...

Le monsieur, riant. — Ah 11!

Bob. — Vous 1* savez bien, dites, monsieur, c' que c'est qu'un eunuque?

Le monsieur. — Et vous, monsieur Bob î

Bob. — Oh ! moi, j'ai demandé à grandpère, qui sait tout, grand-père... C'est la garde du sultan ; elle est désarmée, pour éviter les accidents dans 1' service, q' m'a dit grand-père, parce que, vous comprenez...

Le monsieur. — Parfaitement. . .

Bob. — Ça vous amuse-t'y, dites, de regarder les photographies ?

Le monsieur. — Beaucoup, monsieur Bob, surtout lorsque vous me les expliquez.

Bob. — C'est-y sérieusement q* vous dites ça?

Le monsieur. — C'est très sérieusement.

Bob. — C'est que, moi, je n' les sais pas toutes, les photographies... Ah! c' monsieurlà, voyez-vous, celui-là, en postillon... Eh! bien, mon oncle a dit q' c'était pas un costume pour lui, qu'il aurait dû s' déguiser en emprunt Turc!.,.

Le monsieur, montrant sa photograpiiie, — Et celui-ci, qu'a dit votre oncle de son costume?

Bob, cherchant. — Celui-ci... celui-ci...

mon oncle n'a rien dit... C'est maman qui a dit quelque chose.

Le monsieur, très intéressé. — Ah! et qu'at-elledit!

Bob. — Oh! rien du costume; seulement, voyez-vous, il est à cheval sur une chaise r monsieur,., alors maman a ri et elle a dit qu'il était plus à son aise qu^à cheval pour de bon, parce qu'à chevaî, quand i* cheval du voisin faisait une bêtise, c'était lui qui prenait les crins. {Tête du monsieur.)

* BoB, Vexaminant en dessous et commeft'

znt à le recofmattre. — Je ne suis pas trèsûr qu'elle ait dit ça... d' celui-là... maman... Oh ! . • . du reste, on peut mal monter à cheval etpuis... et puis être très bien tout de même... On peut savoir faire beaucoup des autres choses... Bile est bien longtemps à venir, maman, ne trouvez- vous pas?

Le monsieur. — Le temps ne me paraît s long avec vous, monsieur Bob.

Bob. — Nous avons assez vu les phoioaphies, est-ce pas ? causons, voulez-vous ?

Le monsieur. — Volontiers.

Bob. — Racontez-moi quelque chose.

Le monsieur. — Au contraire, c'est vous, monsieur Bob, qui me raconterez ce que vous voudrez.

Bob. — Voulez-vous V Petit Poucet f...

Non ?.. . Aimez-vous mieux Robinson ou Guillaume Tell? voulez-vous, dites, Guillaume Tell ?

Le monsieur. — Je connais tout cela ; je préférerais vous entendre parler de choses plus... plus modernes.

Bob, pensif. — Plus modernes ? politique alors ?

Le monsieur, riant. — Politique, si cela vous convient? Vous parlez quelquefois politique, monsieur Bob ?

Bob. — Moi, pas souvent... seulement c'est

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es autres... vous savez... qui parlent toujours

d'ca...

Le monsieur. — Et vous écoutez ?

Bob. — Oh! nonl mais j' retiens tout même...

Le monsieur. — Et que retenez- vous ?

Bob. — Des noms I c'est surtout des no que j' retiens.

Le monsieur. — Ah ! eh bien, voulez- vous me dire les noms des gens au pouvoir ?

Bob. — C'est-y ceux qui nous gouvernent q' vous voulez dire ?

Le monsieur. — Précisément.

Bob, cherchant. — Voyons... il y a d'abord Gambetta, n'est-ce pas? et puis, Jules.

Ferry... et puis M. Andrieux... et puis, je crois q' c'est tout ?

Le monsieur. — Il me semble que vous oubliez quelqu'un ?.. .

Bob, cherchant. — Qui donc?.,, non,., je n^ sais pas...

Le monsieur. -— Voyons..., cherchez bien.

BoB, apec explosion. — Madame Adam I

Le monsieur, r/a«/. — Ce n'était pas à î Le que je pensais.

Bob. — A qui alors?

Le monsieur. — Est-ce qu'il n'y a pas un président de la République ?

Bob, indécis. — Le maréchal? mais c'était quand j'étais p' tit qu'on en parlait !

Le monsieur. — Non, un autre?

hoB^ illuminé. — Je saisi! Rochefortqu^ s'appelle.

Le monsieur. — Non.

Bob, agacé. — Alors j'sais pas ! C'est pas des choses que j'apprends, ça... Est-ce que irous êtes dedans, vous, monsieur?

Le monsieur. — Dans quoi ?

Bob. — Ben, dans la politique ?

Le monsieur. — Pas du tout.

BoB. — C'est q' j'entends toujours grandpère qui dit : « Encore un qui s'est fourré dans la politique »•, alors, j' pensais que peut-ztre c'était votre carrière, comme les autres...

Le monsieur. — Non, non, monsieur Bob.

Bob. — Alors, qu'est ce que c'est, votre carrière, dites, monsieur?

Le monsieur. — Je n'en ai pas.

Bob. — Tiens, c'est drôle I On m' dit tou* jours qu'y faut que j'aie une carrière quand j'serai grand, parce qu'y faut que tous les jeunes gens en aient une... et puis vous..., vous en avez pas?... Vous êtes pourtant pas vieux, dites?. ..et vous êtes pourtant grand?...

Le MONSIEUR. — Oui.

BoB. — Alors, c'est peut-être q' vous avez rien pu apprendre?...

Le monsieur, riant. — Mon Dieu, monsieur Bob, sans être un puits de science, je sais à peu près ce qu'on doit savoir; mais il y a beaucoup de gens qui, comme moi, n'ont pas de carrière; ainsi, tenez, votre oncle, est» ce qu'il fait quelque chose ?

BoB. — Mais certainement.

Le monsieur, étofiné. — Quoi donc ?

BoB. — Il va au Cercle.

Le monsieur. — Ah I bon I

BoB. — Moi, je n' sais pas encore quelle

carrière j' choisirai, y en a plusieurs qui m* plairaient assez...

Le monsieur. — Je parie que vous serea

militaire?

Bob. — Oh 1 ça, non ! parce que maman dit toujours q' les officiers d' viennent crétins à trente ans; alors, vous comprenez, moi j'aime mieux ne P devenir qu'à l'âge ordi-

naircr

Le monsieur. — Je comprends ça.

BoB. — J'aimerais assez magistrat, à cause des belles robes rouges... j'en ai vu, mais je n'pourrai pas...

Le monsieur. — Et pourquoi?

Bob. — Parce que mon oncle dit qu'y suffit pas d'avoir l'air bête pour être magisrat, il faut encore avoir d' la tenue... et ça, /oyez vous, je comprends c' que ça veut dire, la tenue... j'en aurai jamais 1

Le monsieur. — Qu'est-ce donc que la .enue, monsieur Bob? i

Bob, méfiant. — Vous savez bien ?

Le monsieur. — Je vous assure que je serai

très heureux, si vous voulez bien me l'expliquer.

Bob. — Dame ! moi, j' crois q' c'est pas faire de taches à sa robe, pas tirer la langue aux gens auxquels on doit du respect, pas faire manger les chiens dans mon assiette, pas monter aux arbres, pas mettre mes jambes en Tair, pas dire c'que je pense, m' laver les mains chaque fois qu'elles sont sales...

enfin, la tenue... c'est faire c' qui ennuie, et pas faire c* qui amuse... Vous croyez pas, dites?...

Le MONSIEUR. — J'en suis convaincu.

Bob. — Est-ce que vous en avez, vous, d' la tenue ?

Le monsieur. — Heu! heul... comme ci, comme ça.

Bob. — Voulez-vous venir un peu monter aux arbres ? là-bas, y a un sapin très commode...

Le monsieur. — Merci... merci. . .

Bob. — Y a bien aussi un acacia qui a deî bonnes branches, mais les acacias c'est très

aître; quand on glisse, c^est d^un raboteux... nez, voyez-vous cette grifife-là, c'est lui

i m' l'a faite.

Le monsieur. — Laquelle ? car vous en vez une collection, monsieur Bob.

Bob. — Celle-là, la grosse, de ce genouci... celles de l'autre jambe, c'est Léon, en jouant... et puis celle-ci au bras, la noire... voyez-vous, c'est en voulant arracher V porteplume à m' sieu l'abbé !...

Le monsieur. — Oh ! oh !

BoB, calme et indijférent. — Oh! nous nous battons souvent, allez!

Le monsieur. — Mais c'est très mal cela, monsieur Bob!

BoB. — Voilà maman, jTentends... adieu, monsieur... j' peux m'en aller!

Il se glisse de son fautôuil et disparaît joyeusement.

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